2. Christ au coeur de mon ministère

J'ai cité Saint François de Sales pour introduire le premier temps de réflexion. Je voudrais introduire ce second temps avec une citation de Martin Luther. Il dit : "C'est Dieu qui lange l'enfant et lui donne la bouillie, mais il le fait par les mains de la mère". Cette simple phrase dit beaucoup. Jean Calvin exprime la même pensée avec d'autres mots : "Dieu met l'enfant dans les bras de la mère et dit : Prends soin de lui de ma part, maintenant".

 

1. Le principe de délégation. Tout ministère (toute vocation, dirait Luther, à commencer par celles d'époux-épouse ou de parent, mais aussi celle de cultivateur, de boulanger, de magistrat, d'enseignant...) vient de Dieu et est exercé au nom de Dieu, c'est-à-dire de sa part. C'est la vraie légitimité, le vrai sens, la posture correcte.

On pourrait appeler cela 'la vision chrétienne du monde' : c'est Dieu qui le fait, mais il le fait par les mains de quelqu'un, croyant ou pas. C'est toute l'humilité mais aussi toute la grandeur du service accompli, quel qu'il soit. L'humilité car c'est la position des serviteurs et des servantes : le contraire de l'instinct de propriété, de la vanité, de la prétention... La grandeur, c'est celle de participer à quelque chose de beaucoup plus grand qu'il ne semble1 ; c'est aussi le contraire de la vulgarité, de la légèreté, de la lâcheté, de l'indécision, de l'égocentrisme...

Aussi par les incroyants ? Oui. Paul le dit pour les magistrats (Ro 13.4). Cela se fait alors de manière implicite, pourrions-nous dire. Cela relève de la grâce commune. Ce n'est pas une grâce à salut, mais c'est une grâce quand même et elle est précieuse. "Méchants comme vous êtes, vous donnez de bonnes choses à vos enfants", dit Jésus (Mt 7.11). C'est de la part de Dieu !

Un des constats, c'est que des non-chrétiens peuvent faire de cette grâce commune un usage excellent, meilleur que celui de certains chrétiens négligents... La Bible même en témoigne. Nous rencontrons des non-chrétiens admirables, dévoués, généreux, consciencieux. C'est une grâce que Dieu leur accorde et nous accorde au travers d'eux. Est-ce que cela fait d'eux des chrétiens ? Non.

Est-ce que cela signifie que l'amour (de Dieu) est dans leur coeur ? Je crois que non et m'appuie pour cela sur le début d'1 Corinthiens 13 : des oeuvres admirables peuvent être réalisées sans amour. C'est ainsi. Elles sont admirables, mais il manque l'essentiel. Evidemment, je ne me place pas, pour dire cela, sur le terrain social ou humanitaire – que je ne dénigre pas pour autant.

Il y a un homme dans l'Evangile qui a compris d'une manière admirable (Jésus l'a admiré !) le principe de délégation. C'est le centenier de Luc 7. Cet homme est un craignant Dieu : il aime la nation d'Israël, se soucie de son serviteur et ne s'estime pas digne de recevoir Jésus dans sa maison. Dieu lui a révélé qui était Jésus, à qui il déclare : Dis un mot et mon serviteur sera guéri. Comment explique-t-il cela ? Par le principe de délégation : "Moi qui suis soumis à des supérieurs, je dis à mon serviteur : Fais ceci, et il le fait..." (Lc 7.8).

 

2. Christ ou les hommes ? Christ au coeur de mon ministère.Cela paraît tellement évident qu'on pourrait trouver superflu d'en parler. Et pourtant... Quand je reviens d'une pastorale, ma fille Laëtitia me demande : Alors, vous avez parlé de Jésus ou de l'Eglise ? Pour diverses raisons, on a tellement mis l'homme au coeur et comme finalité du service, que Dieu en est parfois devenu un élément secondaire, accessoire. Sous le prétexte de bien communiquer, d'être intégré, d'être en phase, on a passé sous silence ce qui avait peu de chance d'être compris par les incroyants. Au moins, on n'est pas persécuté ! Et pour se démarquer du matérialisme ou du tout économique, on fait de l'homme la référence majeure, comme tout le monde ou presque... "Le spirituel, c'est l'humain". Ah bon ?

On en est arrivé, parfois, à une sorte d'horizontalité du message, ramené à sa dimension culturelle (respecter chaque tradition), sociale ("le pauvre, c'est Christ"), psychologique (tous les discours sur les "représentations de Dieu" ou le développement de soi), immédiate ("peu importe l'espérance, ce qui compte, c'est maintenant"), pour en arriver à la "spiritualité sans Dieu" ("Nous n'avons pas le monopole de la spiritualité"). Mon sentiment, c'est que tout cela répond à l'attente de ceux qui n'ont pas soif – ou de ceux qui ont été blessés par des attitudes excessives dans l'autre sens, il est vrai. Mais ceux qui ont soif, ceux qui cherchent, ceux-là devront chercher encore2.

Vous m'entendez parler de cela avec un air critique. Je ne cacherai pas que j'ai beaucoup appris au contact de cette école de penser. Mais j'en ai vu les limites, aussi. Et une des questions qui ont surgi a été celle-ci : Qu'en est-il du principe de délégation ? Autrement dit : Qui est premier, Dieu ou moi ? Dieu ou nous ?Cela change tout3. Est-il anodin, en théologie, de se servir principalement des outils des sciences humaines, comme si là résidaient les clés pour la meilleure compréhension de la révélation biblique ?

 

3. L'équipement des saints (Ep 4.11). Le point que je veux évoquer ici peut paraître délicat à certains. Les ministères ne sont pas pour le monde, ils sont pour l'Eglise. Y compris celui d'évangéliste, y compris celui du diacre, y compris celui d'aumônier – comme le veut d'ailleurs l'esprit de la loi. Cela ne signifie pas que nous demeurons cloîtrés dans des lieux confinés, car l'Eglise est partout !

Cela est visible dans les lettres de Paul. Quel voyageur ! Quel esprit large ! Il est l'apôtre des païens : il est "hors des murs". Mais son objectif est toujours l'Eglise, les chrétiens, les "frères" (Ro 15.25-26) et ceux que Dieu appelle à le devenir (Ac 13.48-49 ; 18.9-10), avec ces trois objectifs principaux qui résument l'ensemble de ses écrits : l'unité spirituelle, l'amour fraternel et la sainteté de vie. Si l'Eglise vit cela, quand bien même elle serait petite et dispersée, elle sera un chandelier qui éclaire ceux qui sont autour – non pas pour créer un monde meilleur, mais pour attirer à Jésus-Christ. "Ils verront que vous êtes mes disciples"(Jn 13.35).

Un mot contient cela : le mot 'édification' qui n'a pas, dans le Nouveau Testament, le sens individualiste que nous connaissons ("ce livre m'édifie"), mais qui a toujours un sens communautaire : être édifiés ensemble, comme un corps (Ep 2.20-21). Pourquoi est-il important de rappeler cela : à cause de l'unité qui existe entre l'Eglise en tant que corps et la personne même de Jésus-Christ. C'est tout un ! (lire 1 Co 12.12). En ce sens, servir l'Eglise (je ne parle pas tellement de l'institution ici) et servir les frères, c'est servir Christ, directement !

Quand j'aime et visite mon frère ou ma soeur chrétien, c'est Christ que j'aime et visite, c'est Christ qui l'aime et le visite. Cela ne devrait jamais être oublié.

Comme aumôniers militaires, nous pouvons comprendre ce que signifie équiper un soldat en vue d'unemission. Tout un programme : rendre apte, donner les outils, etc. C'est autre chose que seulement dire des phrases ou être sympas... C'est autre chose que seulement accompagner. Accompagner est important mais ne suffit pas. La focalisation sur l'accompagnement retient la dimension des blessures et du confort (qui est légitime), mais elle met en oubli la dimension de la responsabilité, de la vocation, de la participation à l'oeuvre, avec tous les écueils de la victimisation et de l'assistanat que nous observons aujourd'hui.

 

4. L'opprobre et l'honneur. A la vocation de chrétien sont possiblement attachés un grand honneur..., mais aussi de l'opprobre. Deux occasions de chute, reconnaissons-le.

L'honneur. "Vous m’avez accueilli comme un envoyé de Dieu, comme Christ Jésus"écrit Paul (Ga 4.14). C'est la dimension des ambassadeurs ! Celui qui est envoyé porte une partie de l'honneur, de l'autorité même, de celui qui l'envoie. "Qui vous reçoit me reçoit, et qui me reçoit reçoit Celui qui m'a envoyé", dit Jésus (Mt 10.40). Cela nous concerne ! C'est incroyable, cette parole ! Il m'arrive de dire, quelques fois, au chevet des personnes que je visite : Aujourd'hui, Jésus s'est approché de vous pour vous dire quelque chose. Je ne me prends pas pour le Seigneur. Mais je me souviens des promesses de Jésus. Et j'essaie de prendre mon ministère au sérieux. "Que par ma bouche tes paroles soient données" dit le cantique.

Tellement d'honneur qu'il faut bien que nous soyons humiliés aussi, comme Jean-Baptiste, comme Paul (2 Co 12.7), pour ne pas devenir des personnes insupportables...

L'opprobre. Ou l'ignominie. "Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : Le serviteur n'est pas plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s'ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre" (Jn 15.20). Auparavant, Jésus a utilisé le verbe haïr. "Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous" (15.18). On ne le cite pas souvent. Cela ne semble pas positif. Cela fait "secte"4.

On aimerait plaire à tous. On confond aimer et plaire. C'est la raison pour laquelle les parents ne corrigent plus leurs enfants. Vous vous souvenez de ce que Paul écrit à ce sujet : "Et maintenant, est-ce la faveur des hommes que je désire, ou celle de Dieu ? Est-ce que je cherche à plaire aux hommes ? Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur de Christ" (Ga 1.10).

Il y a donc ce paradoxe dans l'Ecriture : nous devons avoir devant les autres une attitude irréprochable (Ph 2.14-15 ; 1 Pi 2.12), et même jouir d'une bonne réputation (1 Tm 3.7) ; et en même temps accepter d'être vilipendé, regardés comme moins que rien : "Nous sommes devenus comme les balayures du monde, le rebut de tous, jusqu'à maintenant" (1 Co 4.13)... à cause de Christ ! Etait-ce uniquement pour autrefois ? Pourquoi serait-ce uniquement pour autrefois ?

Et pour équiper les chrétiens, c'est-à-dire pour leur donner envie de marcher sur cette voie-là, il est évident que nous devons y marcher nous-mêmes (1 Jn 2.6). On pense à Jean le Baptiste...

 

5. Un mot sur l'espérance. Ce n'est pas dans l'air du temps. Je me souviens d'un repas à Canjuers à la table du chef de corps. Nappes blanches et verres à pied. Comme l'aumônier était là, on a parlé de valeurs chrétiennes et de sujets semblables. A la fin du repas, le colonel s'est levé : C'est bien beau tout ça, mais il faut maintenant passer aux choses sérieuses ! Il s'agissait que les chars soient prêts pour la manoeuvre.

L'espérance, c'est ce qui conditionne la marche aujourd'hui. Paul le dit : "Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons car demain nous mourrons..." (1 Co 15.32). Or, je sens des doutes dans les esprits au sujet de l'espérance chrétienne. "Un Tiens vaut mieux que deux Tu l'auras". En fait, si toutes les traditions religieuses sont justes, elles sont également toutes fausses. Que reste-t-il ? Or, je l'ai dit, l'espérance conditionne la marche. S'il n'y a rien devant, on s'arrête.

Cela est dit d'une manière très claire dans la lettre aux Hébreux : "Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d'une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau, et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance dans la carrière qui nous est ouverte, ayant les regards sur Jésus, le chef et le consommateur de la foi, qui, en vue de la joie qui lui était réservée, a souffert la croix, méprisé l'ignominie, et s'est assis à la droite du trône de Dieu. Considérez, en effet, celui qui a supporté contre sa personne une telle opposition de la part des pécheurs, afin que vous ne vous lassiez point, l'âme découragée. Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang, en luttant contre le péché. Et vous avez oublié l'exhortation qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne méprise pas le châtiment du Seigneur, et ne perds pas courage lorsqu'il te reprend..." (Hé 12.1-5).

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Je crois que je suis dans le sujet. La question qui peut être posée est encore celle-ci : Christ peut-il dire amen à ma manière de vivre et à mon ministère ? Etre approuvé de Dieu ! A commencer quand je reconnais mes fautes. Mais aussi quand je marche fidèlement. Est-ce contraire à la grâce ? Je ne le crois pas5.

 

1Cf. Le tailleur de pierres : "Je bâtis une cathédrale".

2John PIPER, Replacer Dieu au coeur de la prédication (Ed. BLF, 2012). Graeme GOLDSWORTHY, Christ au coeur de la prédication (Excelsis, 2005).

3Je pense au terme 'frère', utilisé actuellement à toutes les sauces, à la manière d'un remède miracle. Dans la même phrase, parfois, on le trouve pour désigner la fraternité en Christ, la fraternité citoyenne et la fraternité 'en humanité'. Tout cela est-il équivalent ? Est-ce vraiment sérieux ?

4Cf. La demande des institutions : oeuvrer pour le "vivre ensemble". Cf. L'aumônerie hospitalière au Canada...

5 Ici, je voudrais rapidement évoquer deux écoles concernant le rapport entre la vie personnelle et le ministère. Je schématise : il y a l'école réformée, qui distingue les deux (sans les séparer, toutefois) et qui souligne que la puissance est dans la Parole elle-même et pas dans le ministre. Dieu utilise les plus faibles, car c'est Lui qui fait l'oeuvre, essentiellement. Il y a aussi l'école méthodiste qui dit, en substance, qu'un serviteur de Dieu ne pourra jamais amener quiconque plus loin que là où il est arrivé lui-même. Si ce qu'il dit vient du coeur, il touchera les coeurs. S'il est brisé, il peut prêcher le brisement ; s'il est consacré, il peut prêcher la consécration.(On peut lire E.M. Bounds : Puissance par la prière. http://sentinellenehemie.free.fr/embounds15.htm). Il me semble que les deux sont vrais. Le récit d'Actes 19.13-16 illustre bien le lien qui existe entre la vie personnelle et le ministère.