1. Christ au coeur de ma vie personnelle

Le Frère Roger, de Taizé, a dit : "Tu dois témoigner de ta foi au Christ, tous les jours. Au besoin, sers-toi de mots. Ne parle du Christ qu’à ceux qui t’interrogent. Mais vis de telle façon qu’on t’interroge !" Cette parole est d'abord attribuée à St François de Sales (1567-1622).

 

1. Tous concernés. Cette phrase n'est-elle adressée qu'à ceux qu'on appelle généralement "les serviteurs de Dieu" ? Non, elle est adressée à tous les chrétiens, sans exception – comme la grande majorité des lettres du Nouveau Testament. C'est sans doute un des drames de l'Eglise instituée que d'avoir confisqué ce qui appartient normalement à l'ensemble des disciples de Christ au profit des ministères établis1. Et cela n'est pas le seul fait de l'Eglise romaine. Non seulement la vocation des chrétiens ne devrait pas être confiée aux seuls pasteurs, mais une des missions spécifiques des pasteurs est de faire en sorte que chaque chrétien ne demeure un enfant toute sa vie mais entre lui-même dans son propre ministère.

 

a. La dimension des modèles. Je sais que ce n'est pas à la mode, mais voyez-vous, s'il n'y a pas de modèles, nous parlerons pour pas grand chose. "Vis de telle façon qu’on t’interroge !"

Paul écrit à Timothée : Que personne ne méprise ta jeunesse ; mais sois un modèle pour les fidèles, en parole, en conduite, en charité, en foi, en pureté" (1 Tm 4.12. Cf. Ti 2.7). On est bien dans notre sujet. Mais voilà que Paul écrit aussi aux chrétiens de Thessalonique : "... vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants de la Macédoine et de l'Achaïe" (1 Th 1.7). C'est plutôt positif, n'est-ce pas ? Nous sommes beaucoup plus observés que nous le croyons. Ce que je vis prêche plus fort que ce que je dis ! Ce qui ne signifie pas qu'il ne faille rien dire !

Je pense aux mots : 'irréprochable'2, 'irrépréhensible'3, que l'on trouve dans les lettres de Paul, et qui sont placés devant chaque chrétien. Cela non plus n'est pas dans l'air du temps. On se vante plutôt de ses défauts, aujourd'hui. Paul, lui s'en lamentait. N'avait-il donc rien compris à la grâce de Dieu ? Mais la grâce de Dieu est justement ce qui nourrit le désir de marcher "comme Christ a marché" (1 Jn 2.6).

On a parfois tronqué la formule de Luther en retenant : "Toujours pécheur, toujours justifié" - en oubliant le "toujours repentant" qui se trouve entre les deux ! C'était pour éviter de parler du péché. La question pourrait se poser aujourd'hui : percevons-nous la repentance comme un amoindrissement de l'être humain ou comme une voie d'affranchissement, de restitution de notre véritable identité ? – à condition qu'elle ne soit pas le fruit d'une manipulation, bien entendu. Je pense au petit livre de Basiléa Schlinck, soeur de Darmstadt : Le repentir, secret d'une vie bienheureuse.

 

b. La dimension de la responsabilité individuelle. "Vis de telle sorte qu'on t'interroge".C'est une parole que j'entends d'abord pour moi, puis que je peux dire à quelqu'un d'autre. Savoir dire oui et savoir dire non, quand il faut4. Déjà l'enfant dans la cour de l'école. Savoir faire corps et savoir se démarquer. Parler aux consciences ! Sans arrogance. Ce n'est rien d'autre que l'esprit prophétique à la portée de tous les disciples de Christ. Tous ! "Puisse tout le peuple de l'Éternel être composé de prophètes ; et veuille l'Éternel mettre son esprit sur eux !" (Nb 11.29). Y a-t-il un domaine où cette phrase ne puisse pas être prononcée ?

"Seulement, conduisez-vous d'une manière digne de l'Evangile de Christ", écrit Paul (Ph 1.27). Le mot 'digne', en grec, pourrait être rendu par : qui a du poids. Le contraire de léger ! Ne soyons pas légers ! Ne rendons pas l'Evangile léger...

 

2. La dimension du coeur. Je m'appuie sur le contenu du Sh'ma Israël qui pourrait se résumer ainsi : "Ces commandements que je te donne aujourd'hui seront dans ton coeur et dans ta maison" (Dt 6.6ss). On pourrait en parler très longuement.

 

a. C'est quoi, le coeur ? "Garde ton coeur plus que toute autre autre chose, car de lui viennent les sources de la vie" (Pr 4.23). Je ne prétends pas répondre avec une parfaite exactitude à cette question. Mais peut-on se contenter d'une compréhension vague5, celle des magazines par exemple ?

Je cite quelques versets avant de partager ma compréhension, en me limitant à l'Evangile de Matthieu. Ecoutons (avec notre coeur).

"Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu !" (5.8).

"Là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur" (6.21).

"C'est de l'abondance du coeur que la bouche parle" (12.34).

"Le coeur de ce peuple est devenu insensible. Ils ont endurci leurs oreilles, et ils ont fermé leurs yeux, de peur qu'ils ne comprennent de leur coeur, qu'ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse" (13.15).

"Le malin vient et enlève ce qui a été semé dans son coeur" (13.19).

"Ce peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est éloigné de moi" (15.8).

"Ce qui sort de la bouche vient du coeur, et c'est ce qui souille l'homme" (15.18).

"C'est du coeur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les impudicités, les vols, les faux témoignages, les calomnies" (15.19).

"Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, et de toute ta pensée" (22.37).

Dans cette dernière parole, je pense que le coeur, l'âme et la pensée sont bien sûr étroitement liés et constituent, ensemble, la personne tout entière. Cependant, je ne pense pas que ces termes soient équivalents. Pas plus que dans cette parole de Paul : "Que votre être tout entier, l'esprit, l'âme et le corps, soit conservé irrépréhensible..." (1 Th 5.23). Soma–le corps, psyché–l'âme, pneuma–l'esprit ne peuvent être confondus, même si la Bible ne s'exprime pas comme un traité d'anthropologie, même si chacun des trois peut définir la personne dans son entier6.

N'importe qui comprend ce qu'est le corps (encore que...) ; n'importe qui comprend ce qu'est l'âme (encore que...). Le corps et l'âme se touchent, c'est évident, et interfèrent l'un sur l'autre en permanence, en contact étroit avec ce qui nous entoure. Mais l'esprit ? Les animaux ont un corps et une âme. L'esprit est le propre de l'homme. L'esprit n'est pas sans l'âme, ni même sans le corps. Mais quelle est sa spécificité ? Il me semble qu'on peut dire ceci : tandis que le corps et l'âme sont naturellement sollicités, tournés et nourris d'eux-mêmes et de leur environnement, l'esprit reçoit de Dieu. "L'Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu" (Ro 8.16).

Le coeur, me semble-t-il, est le lieu où réside l'esprit/Esprit. "Notre coeur ne brûlait-il alors qu'il nous expliquait les Ecritures en chemin ?" (Lc 24.32. Cf. Jc 4.5). "L'amour de Dieu est versé dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné" (Ro 5.5).

Que savons-nous de notre coeur, finalement ? Quels en sont les accès ? Nous risquons de vivre une grande partie de notre temps à la périphérie de nous-mêmes. Tout nous y pousse ! Mais c'était déjà le cas pour le fils prodigue, avant qu'il soit "rentré en lui-même" (Lc 15.17). Dans mon ministère d'aumônier hospitalier, je vois des personnes de 80 ans qui découvrent la dimension du coeur (c'est-à-dire de l'esprit/Esprit, de Dieu et finalement d'eux-mêmes), quelques jours seulement avant de mourir.

Pouvons-nous comprendre la différence de nature entre la paix "psychique" et la paix "de l'esprit" ? Entre la joie psychique et la joie de l'Esprit ? Entre l'amour psychique et l'amour que verse l'Esprit ? Ils se ressemblent comme un faux billet ressemble à un vrai ! Et si nous nous trompions, bien souvent...

A la dimension du coeur est liée celle du brisement. "Dieu ne dédaigne pas un coeur contrit"(Ps 51.19). Cela non plus n'est pas dans l'air du temps. Je vais quand même le dire en une phrase : Autant de brisement, autant de puissance dans le ministère par la présence vivante et vivifiante de Jésus-Christ7.

 

b. La dimension de la maison8. "Ces commandements seront dans ton coeur et dans ta maison. Tu les inculqueras à tes enfants. Tu en parleras quand tu te lèveras et quand tu te coucheras..." (Dt 6.6ss). C'est Christ dans ma vie personnelle !9

Christ au coeur de mon ministère. En tant que pasteurs, nous avons un mandat spécifique. En un sens, je le redis, c'est celui de tous les chrétiens. C'est déjà beaucoup ; commençons par cela. Si le non-chrétien peut témoigner de la grâce de Dieu de manière implicite (on pourrait dire : à son corps défendant), le chrétien témoigne de la grâce de Dieu de manière explicite – même s'il ne dit pas qu'il est chrétien de manière explicite.

Qu'il le dise ou pas, si un chrétien est chrétien, on sait qu'il est chrétien, même dans l'état de laïcité qui est le nôtre10. En tout cas, on devrait savoir qu'il est chrétien. Quelques uns se moqueront de lui, du moins à certains moments ; d'autres viendront le trouver pour l'interroger, comme le fit Nicodème. Il pourra aussi arriver que celui qui s'est moqué le matin vienne sérieusement poser une question le soir même... Je l'ai vu. C'est ce que dit François de Sales.

La maison, c'est le réalisme de l'Ecriture. On pourrait développer cela longuement. Le Dieu de la Bible est le Dieu des maisons. "Moi et ma maison, nous servirons l'Eternel" (Jos 24.15). "Quand tu pries, entre dans ta chambre..." (Mt 6.6). "Maris, usez de sagesse envers vos épouses, afin qu'il n'y ait pas d'obstacle à vos prières" (1 Pi 3.7). "Il faut que l'ancien dirige bien sa propre maison ; sinon, comment prendra-t-il soin de l'Eglise de Dieu ?" (1 Tm 3.4-5). Je n'allonge pas. Je pense que nous avons de quoi échanger.

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1"Les pasteurs ne sont pas faits prêtres au milieu des fidèles, car tous le sont ! " Martin Luther.

21 Co 1.8 ; Ph 1.10 ; 2.15 ; 1 Th 3.13 ; 1 Tm 3.2 ; 5.7 ; Ti 1.6, 7. Appliqué aux serviteurs de Dieu , mais aussi à tous.

3Ep 1.4 ; 5.27 ; Ph 2.15 ; Co 1.22 ; 1 Th 5.23 ; 2 Pi 3.14 ; Jude 1.24. Même remarque que ci-dessus.

4 Le règlement militaire prévoit une clause de désobéissance en cas d'ordre inique... "Je voudrais bien vous obéir, mais je dois d'abord obéir à Dieu" (Ac 4.19-20 ; 5.29).

5Comme on le fait avec d'autres mots importants, comme le mot 'prochain', par exemple...

6Oscar Cullmann a contribué à rétablir la distinction entre l'âme et l'esprit, en distinguant la pensée grecque de la pensée hébraïque, notamment dans son livre : Immortalité de l'âme ou Résurrection des morts ?, Delachaux et Niestlé, 1956.

7Cette présence est rendue effective par le Saint-Esprit (Jn 14.12-21. Cf. 15.7). Je songe à cette parole de Napoléon : "Il existe deux forces dans le monde : l'épée et l'esprit. Mais à la fin, celle qui l'emporte, c'est l'esprit".

8 J'ai apporté vingt heures de cours au Sénégal sur ce thème, il y a quelques mois.

9 Prenez le Psaume 119 qui mentionne la Parole de Dieu et ses commandements dans chacun de ses 176 versets : vous pouvez chaque fois remplacer le terme qui les désigne par le nom de Jésus-Christ !

10Je pense à ce qu'écrit Isabelle Lévy, formatrice en milieu hospitalier : "L'infirmière croyante doit laisser sa foi aux vestiaires".