3. Christ au coeur de mes paroles

 

C'est la suite logique. Cela fait un tout. Les paroles découlent de la vie personnelle et du ministère. Je risque donc de me répéter.

 

1. L'importance du coeur. J'ai cité notamment cette parole de Jésus : "C'est de l'abondance du coeur que la bouche parle" (Mt 12.34)1. Si le coeur n'est rien, les paroles ne sont rien. Mais le coeur n'est pas rien... Enlevez le coeur, que reste-t-il ? "Quand ce peuple s'approche de moi, il m'honore de la bouche et des lèvres ; mais son coeur est éloigné de moi, et la crainte qu'il a de moi n'est qu'un précepte de tradition humaine" (Es 29.13). Parole reprise par Jésus (Mc 7.6). On sent une profonde tristesse, et de l'irritation. Nous pouvons être tout sauf indifférents à cela. Il y a des prières et des chants qui lassent le Seigneur...

On pourrait dire ceci : Dieu attache à notre coeur une importance beaucoup plus grande que ce que nous imaginons. Je cite cette parole étonnante de l'apôtre Jacques : "C'est avec jalousie que Dieu chérit l'Esprit qu'il a fait habiter en nous" (Jc 4.5)2.. Il y a donc un lieu que Dieu désire, convoite... On se souvient de ce que dit Paul : "L'Esprit témoigne à notre esprit..." (Ro 8.16). C'est dans le coeur que cela se passe, semble-t-il, le coeur qui est donc un temple – qui fait de notre corps un temple – où le Saint-Esprit habite (1 Co 3.16), où réside aussi l'Amour-agapé qui y a été versé (Ro 5.5).

 

2. Le poids des paroles. Chacune de nos paroles est signée ! Chacune de nos paroles engage notre personne tout entière. Jésus le dit : "Par tes paroles tu seras justifié, et par tes paroles tu seras condamné" (Mt 12.37. Cf. 10.27)3.

Mentir n'est jamais bien. Si un non-chrétien ment, ce n'est pas bien. Mais si un chrétien ment... c'est pire ! Est-ce nier la grâce que de dire cela ? Pas du tout. C'est être sensible à l'Esprit. C'est pourquoi l'apôtre Paul, après avoir parlé de la maturité du chrétien et de la vocation commune à "professer la vérité dans l'amour" (Ep 4.15), écrit: "C'est pourquoi, renoncez au mensonge, et que chacun de vous parle selon la vérité à son prochain ; car nous sommes membres les uns des autres4... Qu'il ne sorte de votre bouche aucune parole mauvaise, mais, s'il y a lieu, quelque bonne parole, qui serve à l'édification et communique une grâce à ceux qui l'entendent. N'attristez pas le Saint Esprit de Dieu" (4.25-30).

Le verset 29 rappelle cette vocation des paroles de notre bouche, de toutes nos paroles, finalement (Cf. Ep 5.4) : édifier (c'est-à-dire favoriser la maturité et l'unité du corps de Christ, y compris dans les contacts individuels) et communiquer une grâce : une aide de la part de Dieu. Cela devrait nous faire envie !

Ce passage nous parle aussi de la sobriété dans les paroles. Déjà Jacques l'écrivait : "Qu'il y en ait peu qui enseignent..." (3.1). Paul dit : "...s'il y a lieu, quelque bonne parole" (sans s !). Y compris dans nos prières, peut-être (Ec 5.1).

Deux écueils apparaissent : parler légèrement, inutilement ou de manière injuste, car on aura à le regretter tôt ou tard ; et se taire quand une parole est attendue. Dans les deux cas il y a une sorte de trahison de la vocation qui est la nôtre. En tant qu'êtres humains d'abord ; en tant que chrétiens ensuite.

Imaginons un procès. Un témoin s'approche pour prendre la parole : c'est un faux témoin. Il va embrouiller les pistes. Les conséquences peuvent être graves, surtout s'il est habile. Un autre témoin s'approche : il n'a rien vu, mais il veut parler. "Quand j'étais petit, etc.". Cela ne fait rien avancer. On a perdu du temps. Un vrai témoin est présent dans la salle : il était là, il a vu ce qui s'est passé. Mais il a peur. Il se tait. Quel dommage ! Comment avancer ? On se souvient de Pierre reniant Jésus (Mt 26.69-75).

On a sommé les premiers chrétiens de se taire, vous vous souvenez (Ac 4.17 ; 5.28). Avec des menaces. Mais Quelqu'un de plus grand leur demandait de parler. Ils l'ont fait. Nous nous sommes souvent laissés intimidés, reconnaissons-le. Pas étonnant qu'il y ait peu de persécution, en France.

Cela est, encore une fois, lié au ministère de chaque chrétien. Notre ministère est de le rappeler. On pourrait mentionner encore beaucoup de passages : "Que votre parole soit oui, oui, non, non..." (Mt 5.37). Où donc est la différence entre les chrétiens et ceux qu'on appelle "les serviteurs de Dieu" ?

 

3. Dans l'Eglise et dans le monde. Je cite l'apôtre Pierre : "Si quelqu'un parle, que ce soit comme annonçant ce que Dieu a révélé (Segond 21) ; si quelqu'un remplit un service, qu'il le remplisse selon la force que Dieu communique..." (1 Pi 4.11).

Je reviens un instant sur le cadre premier de notre ministère : s'agit-il de cadre de l'Eglise ou est-ce plus large ? Ce n'est pas si évident. Quand nous lisons : "Si quelqu'un remplit un ministère...", il est question d'un service ou d'un engagement qui correspond aux dons que Dieu a donnés à chacun. "Que chacun de vous mette au service des autres le don qu'il a reçu" (1 Pi 4.10). Chacun, c'est tous, mais il s'agit de chrétiens (cf. 1 Co 12.4-7). "Au service des autres" : il s'agit également des chrétiens, comme le dit aussi l'expression "les uns pour les autres", peu avant (1 Pi 4.8) ; comme le dit aussi Paul : c'est "pour l'utilité commune" (1 Co 12.7).

Le cadre et l'objectif, c'est clairement l'édification de la communauté (Cf. Ep 4.29). Le mot édification, dans ce contexte, ne signifie pas seulement "faire du bien", mais "construire un édifice", et il est question du corps de Christ, que les membres soient rassemblés ou isolés ! C'est clair dans le Nouveau Testament : les ministères (de la Parole, mais aussi dans le registre de la diaconie) sont pour l'Eglise !

Quant à l'Eglise, avec Christ "c'est tout un"5. Je cite Paul : "Comme le corps est un et a plusieurs membres, et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps, ainsi en est-il de Christ" (1 Co 12.12). Il appelle 'Christ' l'Eglise : pas la tête de l'Eglise, mais l'Eglise elle-même !

Ainsi, Christ au coeur de mon ministère et de mes paroles, cela signifie notamment un ministère et des paroles dont Christ est à la fois la source et la finalité (1 Th 5.24). C'est par Lui et pour Lui : lui qui m'appelle, c'est Lui qui le fait..., de telle sorte que je suis tout à la fois acteur et témoin de cela. "Ce n'est pas vous qui parlerez, c'est l'Esprit de votre Père qui parlera en vous" (Mt 10.20).

Et quand je ne suis pas avec un (ou des) chrétien(s) ? Je suis toujours un serviteur de Christ, bien sûr, mais mon objectif n'est plus l'édification (dans le sens biblique du terme) ou la communion, c'est le témoignage. C'est sensiblement différent. C'est important aussi !

 

A ce sujet, je retiens quatre passages significatifs :

 

a. "Soyez toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous" (1 Pi 3.15). Cela rejoint assez exactement la citation de François de Sales. Attendre qu'on nous interroge. Mais quand cela survient, être en mesure de dire une parole claire qui mentionne, d'une manière ou d'une autre, l'espérance que nous avons en Jésus-Christ.

 

b. "Si la trompette rend un son confus, qui se préparera au combat ?" (1 Co 14.8). Dans la lettre de Paul, il est clairement question de l'édification de l'Eglise. Mais on peut aussi entendre cette parole pour ce qui est du témoignage vis-à-vis de ceux du dehors. Je pense à toutes les formules diluées, passe-partout, tous ces mots importants dont le sens est flou... On ne prend pas beaucoup de risque, en les disant, mais que transmet-on ? Cela signifie-t-il que l'on a toujours une parole inspirée ? Non. Si on ne sait pas, il vaut mieux dire qu'on ne sait pas plutôt que de dire n'importe quoi. Je remarque que Dietrich Bonhoeffer recommande de ne pas livrer la vérité à ceux qui n'aiment pas la vérité. Il est arrivé que Jésus ne dise pas ce qu'il savait (Mt 21.27). Il y a aussi "les perles aux pourceaux" (Mt 7.6)....

 

c."Quand je dirai au méchant : Tu mourras ! si tu ne l'avertis pas, si tu ne parles pas pour détourner le méchant de sa mauvaise voie et pour lui sauver la vie, ce méchant mourra dans son iniquité, et je te redemanderai son sang" (Ez 3.18). Il s'agit de la maison d'Israël (v. 17). Mais cela peut avoir une implication plus large, aussi.

 

d. "Priez pour moi, afin qu'il me soit donné, quand j'ouvre la bouche, de faire connaître hardiment et librement le mystère de l'Évangile" (Ep 6.19. Cf. Co 4.3). Paul a prêché l'Evangile dans l'Eglise et au dehors. Avait-il besoin qu'on prie pour lui pour qu'il parle hardiment ? On a l'impression que non. Mais lui savait que oui, car il ne suffit pas de parler pour parler... Cela, tout le monde peut le faire.

 

4. D'abord écouter. Je voudrais terminer en parlant de l'importance de l'écoute. J'ai déjà cité l'Ecclésiaste : "Ne te presse pas d'ouvrir la bouche, et que ton coeur ne se hâte pas d'exprimer une parole devant Dieu ; car Dieu est au ciel, et toi sur la terre : que tes paroles soient donc peu nombreuses" (5.1).

Je cite Dietrich Bonhoeffer : "Le premier service que l'on doit au prochain est de l'écouter. De même que l'amour de Dieu commence par l'écoute de sa Parole, ainsi le commencement de l'amour pour le frère consiste à apprendre à l'écouter... Les chrétiens, et spécialement les prédicateurs, croient souvent devoir toujours « offrir » quelque chose à l'autre lorsqu'ils se trouvent avec lui ; et ils pensent que c'est leur unique devoir. Ils oublient qu'écouter peut être un service bien plus grand que de parler... Qui ne sait pas écouter son frère bientôt ne saura même plus écouter Dieu ; même en face de Dieu, ce sera toujours lui qui parlera... Nous devons écouter avec les oreilles de Dieu, afin de pouvoir nous adresser aux autres avec sa parole" (De la vie communautaire).

Je ne veux pas développer trop ce point, seulement partager ce que je dis aux visiteurs bénévoles de l'aumônerie hospitalière : Si vous écoutez attentivement ce que la personne vous dit – ce qui suppose qu'on peut l'interroger pour s'assurer qu'on l'a bien comprise, ou lui proposer d'aller plus loin – et s'il y a quelque chose à lui dire, cette chose vous sera donnée. Il y a donc une parole opportune qui sera peut-être donnée, conditionnée par une double écoute : l'écoute de la personne et l'écoute de Dieu. Bonhoeffer nous dit que c'est la même écoute, la même disposition.

Il y a à cela une application à la prière. Christ au coeur de mes paroles, cela concerne la prière aussi. Là aussi, il est écrit de ne pas multiplier les paroles (Mt 6.7). "Nous ne savons pas ce qu'il convient de demander dans nos prières, dit Paul (Ro 8.26), mais l'Esprit...". Il est évident que la prière est constituée autant d'écoute que de paroles. Et là encore, je crois que l'écoute permet de dire la prière opportune : la prière que Dieu exauce, c'est celle qu'il inspire ! Jean le dit clairement (Jn 15.7 ; 1 Jn 5.14-15).

La question pourrait être celle-ci : Le Seigneur peut-il dire 'amen' à ma prière ?

Ce que je rappelle là, ce n'est rien d'autre que le message de la grâce. Tout vient de Dieu ! "Sans moi, vous ne pouvez rien faire". En suis-je réellement persuadé ?

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1La traduction de la liturgie romaine dit : " Ce que dit la bouche, c'est ce qui déborde du coeur". C'est bien dit.

2La traduction Segond révisée dite "de Genève" (1979) dit : "C'est avec jalousie que Dieu chérit...". La TOB dit : "Dieu désire jalousement...". La Bible en français courant dit : "Dieu réclame avec jalousie...".

3 Jacques aussi : "Nous bronchons tous de plusieurs manières. Si quelqu'un ne bronche pas en paroles, c'est un homme parfait, capable de tenir tout son corps en bride" (Jc 3.2).

4Ce verset tend à démontrer (comme beaucoup d'autres) que le terme prochain désigne les membres du peuple de Dieu.

5"M'est avis que Christ et l'Eglise, c'est tout un". Parole attribuée à Jeanne d'Arc.