I. LA QUESTION DE LA SOUFFRANCE


                                  1.    La condition de tous les hommes
                                  2.    De quel mal parle-t-on ?
                                          a.    Le mal subi et le mal pratiqué
                                          b.    Changement d’optique
                                          c.    Le mal principal
                                  3.    La pédagogie de Dieu
                                  4.    La dimension du désert
                                  5.    Apprendre la dépendance

 


1.    La condition de tous les hommes


Est-ce qu’il y a ici quelqu’un qui ne souffre pas ? S’il y en avait un, il ne serait pas vraiment un être humain. Jésus est devenu homme et il a souffert, bien que sans péché.
« L’homme naît pour souffrir, comme l’étincelle pour voler » (Job 5.7). Tout le monde souffre : le pauvre, mais le riche aussi; celui qui a faim, mais celui qui mange aussi; celui qui est malade, mais celui qui est en bonne santé aussi; celui qui est en prison, mais celui qui est libre aussi; celui qui est seul, mais celui qui est marié aussi; celui qui est visité, mais celui qui visite aussi (1) !


Nous savons que ce n’est pas ce que Dieu a voulu au commencement. Mais nous savons que c’est la réalité présente, jusqu’à notre mort. C’est la réalité des incroyants, mais aussi de ceux que Dieu aime (És 49.13; Jn 11.3). C’est la raison pour laquelle Paul désirait partir pour être avec Christ (Ph 1.22-23; 2 Co 5.8). Même Jésus a désiré partir, un jour (Mt 17.17). Le salut, l’espérance, le Saint-Esprit, l’amour ne vont pas supprimer la souffrance. Ils vont la consoler, ils vont l’accompagner (2).


Certainement que le Seigneur va mettre fin à certaines de nos souffrances : aux souffrances stériles, aux souffrances dues à notre stupidité, peut-être. Mais pas à la souffrance. Il peut même arriver que le fait de devenir chrétien augmente certaines souffrances (3). Jésus a souffert « pour que nous soyons secourus » (Hb 4.15-16; 5.8). Secourus ne signifie pas forcément qu’on ne souffrira plus. On souffrira autrement : on sera consolé et on pourra consoler. « Si nous sommes consolés, c’est pour votre consolation, qui se réalise par la patience à supporter les mêmes souffrances que nous endurons. Et notre espérance à votre égard est ferme, parce que nous savons que si vous avez part aux souffrances, vous avez part aussi à la consolation » (2 Co 1.6-7).


Il s’agit de chrétiens. Ceux qui croient que la souffrance contredit l’amour de Dieu, ceux qui croient que quand on est chrétien on ne devrait plus souffrir passent à côté de quelque chose. Certains considèrent que la souffrance dont il est question, c’est seulement celle qui résulte de la persécution. Ce n’est pas ce que dit ce passage, me semble-t-il, puisque Paul parle « de toutes nos afflictions », et aussi de « consoler ceux qui se trouvent dans quelque affliction » (1.4). Cela englobe un très grand nombre de possibilités. Cela nous fait dépasser la perspective individuelle et retrouver la dimension du service (diaconie) et de l’édification.


Cela est lié simplement au fait d’être « dans ce corps », comme Paul le dit un peu plus loin (2 Co 5.6). Il en sera ainsi jusqu’à la fin. La fin de notre vie, la fin des temps. Annoncer autre chose, c’est mentir. Cela signifie que l’accompagnement va durer encore longtemps. C’est pourquoi, la question n’est pas seulement comment arrêter de souffrir, mais comment accompagner la souffrance ?


Souvent, l’espérance est mentionnée en rapport avec la souffrance (Ro 5.4; 2 Co 1.7…). Y compris pour Jésus qui, « en vue de la joie qui lui était réservée, a souffert la croix, méprisé l’ignominie » (Hb 12.2). L’espérance change notre attitude vis-à-vis de la souffrance. Elle nous équipe face à la souffrance, au sein de la souffrance. « Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons. » (1 Co 15.32)4. En un sens, avoir pour objectif de ne plus souffrir peut être le signe d’un manque d’espérance (5).


Est-ce à dire que nous la recherchons ? Pas du tout. On n’est pas sauvé par la souffrance, il faut que cela soit clair. La Bible ne dit jamais qu’il faut laisser quelqu’un souffrir sans rien faire. Jésus a eu compassion : il a « souffert avec ». Et lui-même a désiré éviter la souffrance, si c’était possible : il n’est pas allé à la croix en souriant (Lc 22.41-42). Mais il ne l’a pas fuie. Nous ne la fuyons pas non plus. L’apôtre Pierre le dit ainsi : « Car il vaut mieux souffrir, si telle est la volonté de Dieu, en faisant le bien qu’en faisant le mal » (1 Pi 3.17). Cela me rappelle ce que me disait un chrétien âgé : « Ne priez pas pour que je ne souffre pas; priez pour que je sois fidèle ! » C’est là la maturité de la foi, où la souffrance ressemble à celle du Seigneur, comme une marque de fidélité et une preuve de l’espérance qui est en nous. « Co-héritiers de Christ, si toutefois nous souffrons avec lui pour être glorifiés avec lui. » (Ro 8.17). C’est le sens de l’expression « porter sa croix ».



2.    De quel mal parle-t-on? (6)


    a.    Le mal subi et le mal pratiqué
Cette question s’est imposée à moi quand j’ai réfléchi à ce sujet. L’épisode du « massacre des innocents » par Hérode nous invite à la poser maintenant. « Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie le prophète : On a entendu des cris à Rama, des pleurs et de grandes lamentations. Rachel pleure ses enfants et n’a pas voulu être consolée parce qu’ils ne sont plus » (Mt 2.16-18). Qu’est-ce qui est mal dans ce récit ? Que des enfants aient été tués, évidemment. Que des mères aient été privées de leurs enfants, bien sûr. Les pères aussi, d’ailleurs, même si leurs cris, leurs pleurs se sont moins entendus. Le texte n’occulte pas ce mal subi; il le dit même avec des mots très forts. On peut aussi penser qu’il était mal que Rachel « refusa d’être consolée »… C’est déjà une autre sorte de mal, n’est-ce pas ?


Mais est-ce tout ? Le texte évoque un autre mal : celui qui, dans le cœur du roi Hérode, l’a poussé à donner cet ordre inique. Quel était ce mal ? L’orgueil, le désir de puissance (on lui avait dit qu’un roi venait de naître), la cruauté. Oui, et par-dessus tout, l’opposition à Dieu, car ce roi qui vient de naître et qu’il veut faire disparaître, c’est le Messie. Il le sait bien. « Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Il assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et il s’informa auprès d’eux où devait naître le Christ » (Mt 2.3-4).


Nous avons donc là une palette de maux, si on peut dire. Que va-t-on retenir ? Le mal subi ou le mal accompli ? La Bible décrit les uns et les autres. Curieusement, elle indique que cela était annoncé par les prophètes. C’était donc quelque chose d’anormal, mais qui n’échappait pas au regard et même à la souveraineté de Dieu — c’est là un point difficile à comprendre, mais qu’on ne doit pas occulter. Mais quelle est la pointe du récit ? La pointe du récit, me semble-t-il, c’est la méchanceté d’Hérode. Plus que ça encore, c’est sa volonté de résister à Dieu, de s’opposer à son plan. La pointe, ce n’est donc pas le mal subi (même si ce mal-là est évoqué fortement), la pointe c’est le mal pratiqué. C’est ce que la Bible appelle la méchanceté du cœur, c’est-à-dire la résistance à Dieu, l’endurcissement volontaire à l’encontre de sa volonté (7).


    b.    Changement d’optique
Mais il y a plus que cela. Il est facile de dire que Hitler était méchant. La méchanceté d’Hérode, ici, c’est celle des hommes en général. Cela, c’est le regard pessimiste de la Bible, si on peut dire. Certes, il y avait quelques hommes et quelques femmes qui attendaient le Messie. Mais d’une manière globale, les hommes n’ont pas de place pour Dieu dans leur vie. Le vrai mal, c’est celui-là! L’Évangile de Jean commence ainsi : « La lumière est venue dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue » (Jn 1.5). L’explication de cet empêchement est donnée peu après : ce n’est pas à cause des souffrances subies que les hommes refusent Dieu, c’est « parce que leurs œuvres sont mauvaises » (Jn 3.19).


Dans ma vie, dans ta vie, même si tu souffres — et tu souffres, bien sûr — le plus grave, le plus urgent à résoudre, c’est le mal que tu fais, c’est la résistance à l’amour et à la volonté de Dieu, c’est l’impiété, c’est-à-dire l’absence ou le manque de foi, d’obéissance et de reconnaissance envers Dieu.


Je reprends ce que j’ai dit. Le regard de Dieu n’ignore pas la mort des enfants ni les larmes des mamans. Et on peut toujours s’interroger en disant : Et ces enfants, qu’ont-ils fait pour mourir ainsi ? Et ces employés qui travaillaient dans les tours de New York quand elles se sont effondrées ?


On a posé une question semblable un jour à Jésus. On trouve cela dans l’Évangile de Luc. Je lis : « En ce même temps, quelques personnes qui se trouvaient là racontaient à Jésus ce qui était arrivé à des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices. Il leur répondit : Croyez-vous que ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir souffert de la sorte ? Non, je vous le dis. Mais si vous ne vous repentez, vous périrez tous également. Ou bien, ces dix-huit personnes sur qui est tombée la tour de Siloé et qu’elle a tuées, croyez-vous qu’elles fussent plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Non, je vous le dis. Mais si vous ne vous repentez, vous périrez tous également » (Lc 13:1-5)  (8).


    c.    Le mal principal
Ainsi, la Bible nous invite à opérer une véritable conversion du regard et du cœur : Dieu n’ignore pas le mal subi par les hommes, mais ce qui paraît être l’urgence de son regard, de son message, l’urgence de notre situation, la véritable gravité, c’est le mal qui est au dedans de nous, le mal que nous faisons ! « Mais si vous ne vous repentez, vous périrez tous également ! ». Pourquoi ? Dieu est-il donc insensible ? Loin de là. Il est compatissant. Tant de paroles bibliques prennent en considération la souffrance subie, celle des veuves et des orphelins, celle de ceux qui sont fatigués et chargés. Le Saint-Esprit n’est-il pas appelé le Consolateur par Jésus. Le Consolateur ! « Heureux ceux qui pleurent, dit Jésus, car ils seront consolés » (Mt 5.4).


Cependant, le message biblique se distingue de tous les humanismes qui font de l’homme le commencement et la fin de toutes choses, avec comme statut principal celui de victime. Le syndrome de victimisation qui devient comme une prison… Je note que le message chrétien — celui de Jean-Baptiste, celui de Jésus, celui des premiers apôtres et celui de tous les prédicateurs de réveil — est une invitation à sortir de cette prison-là. Aucun mal subi — et il peut être extrêmement profond — ne règle la question du mal commis, du péché qui est dans mon cœur. Or, c’est ce mal-là qui met obstacle entre Dieu et moi et qui doit trouver sa solution.


C’est précisément cela qui fait dire à Jésus : Élevez vos regards plus loin que la circonstance présente, qu’elle soit de joie ou de douleur. Il y a une espérance telle pour ceux qui espèrent en Dieu, que cette situation-ci paraîtra comme bien peu de chose; et il y a un jugement tel pour ceux qui ne se sont pas humiliés devant Dieu pour croire en lui que cette situation-ci paraîtra aussi comme peu de chose ! En parlant de « mal principal », je ne nie pas le mal subi par les hommes (mais aussi par les animaux et par la création tout entière, Ro 8.20-22). Ce mal-là est immense. Qui peut le mesurer ? Dieu seul sans doute, dont il est dit qu’il « essuiera toute larme de nos yeux » (Ap 7.1; 21.4). Mais en parlant de « mal principal », je rappelle deux choses :

- Chronologiquement, le premier mal sur la terre n’est pas une blessure, c’est une transgression (Gn 3.1-8; 1 Tm 2.14; 1 Jn 3.4).
- En terme de gravité et d’enjeux, le mal que je fais l’emporte sur le mal que je subis.


3.    La pédagogie de Dieu


Un chrétien de Kabylie disait cela : « On n’est pas censé tout comprendre ». Acceptons de ne pas tout comprendre. Mais on n’est pas non plus ignorant ! (9).


La souffrance nous paraît souvent aveugle, insensible, injuste. Elle frappe le juste et l’injuste, dit le Psaume 73, et il semble même que parfois, elle touche davantage le juste. Elle touche des enfants comme des adultes. Elle touche des serviteurs de Dieu fidèles, jusqu’à les empêcher de poursuivre leur ministère, parfois… On ne va pas ici chercher à tout expliquer. On va seulement essayer de « sanctifier le nom de Dieu » : il n’est pas coupable (10) ! Dieu ne se trompe pas ! Non seulement il n’est pas coupable, mais il est aussi souverain. Même les actes et les situations qu’il réprouve, il les conduit, et pour celui ou celle qui l’aime (ou qu’il aime), ces circonstances-là travailleront aussi à un bien, un plus grand bien (11). Mais ce bien-là est en rapport avec le Royaume de Dieu, c’est-à-dire dans une logique, une perspective qui n’en est pas identique, loin de là, avec la logique et la perspective tout humaines.


Cela me fait penser à la parabole du cep et des sarments. « Si un sarment ne porte pas de fruit, il le coupe » C’est une souffrance ! Si un sarment porte du fruit, « il le taille pour qu’il en porte davantage » (Jn 15.2). C’est aussi une souffrance. Vous voyez combien les deux se ressemblent. C’est peut-être le même événement qui survient. Dans les deux cas, c’est le vigneron qui agit avec précision. Nous ne comprenons pas tout ; surtout sur le moment. Mais lui ne se trompe pas. Dans les deux cas, c’est juste. En apparence, c’est la même souffrance ; mais les deux intentions ne sont pas identiques : un est retranché et l’autre va porter plus de fruit qu’auparavant.


Le Psaume 73 évoque le trouble qui peut envahir le cœur du croyant devant certaines situations : il semble vraiment que c’est n’importe quoi, le contraire de ce qui devrait se passer, et il arrive au croyant comme à l’incroyant. Le croyant peut être vraiment troublé (comme Jésus a pu l’être, lui aussi, sans pécher), jusqu’à ce qu’il ait « pénétré dans les sanctuaires de Dieu » (Ps 73.17)12. Cette expression mérite toute notre attention… Nous y reviendrons en parlant de la notion d’accompagnement.


Je voudrais réfléchir avec vous pendant quelques instants sur la parabole du fils dépensier (Lc 15.11-32). Le moment charnière de cette parabole correspond à un moment de grande souffrance. Cet homme n’a plus de famille, plus d’argent, plus d’amis, plus d’honneur (il garde des pourceaux), plus d’avenir, pas même de quoi manger. Sa souffrance touche son corps, son âme, son esprit. En anglais, on utilise l’expression « total pain » : douleur totale. Presque un anéantissement. Cela fait penser à l’expérience de Saul de Tarse quand il rencontre le Seigneur : terrassé, trois jours sans voir, sans boire et sans manger.  Du fils dépensier, Jésus dit : « Étant entré en lui-même, il dit : Combien de serviteurs, chez mon père, ont du pain en abondance… » Je pense que l’expression : « étant entré en lui-même » est très importante. Peut-être peut-elle être rapprochée de l’expression « entrer dans le sanctuaire ». Cela signifie que, jusque-là, il était « en dehors de lui-même » (ou loin du sanctuaire). Dans ces conditions, Dieu ne pouvait rien faire avec lui. Cela signifie que cet homme avait un rendez-vous avec lui-même et un rendez-vous avec Dieu au même moment, et c’était dans un moment de souffrance totale.


Nous remarquons que, dans ce cas, il n’y a pas eu d’accompagnement. Cela nous parle de la limite de l’accompagnement. Des risques de l’accompagnement, aussi : si l’accompagnement empêche la personne qui souffre de « rentrer en elle-même », de vivre son double rendez-vous… Cela nous parle d’une inévitable ou d’une indispensable solitude.


4.    La dimension du désert


Ainsi, nous sommes invités à songer à la dimension du désert dans la parole de Dieu. Lieu de punition? Lieu d’épreuve, surtout, qui peut s’appliquer au croyant (ou à l’incroyant) indocile (Exode, Osée 2.16), mais aussi à celui ou celle que Dieu veut équiper pour aller plus loin (Jésus au désert). Là encore, nous voyons que la même épreuve (le mot grec « peïrasmos » peut aussi désigner la tentation — en effet, toute épreuve s’accompagne d’une tentation et toute tentation est une épreuve) peut toucher le croyant fidèle comme l’incroyant ou le croyant indocile, Dieu ayant un projet particulier pour chacun. C’est pourquoi on ne se précipite pas pour parler à quelqu’un qui souffre (13).


Le désert, ce n’est pas le lieu normal pour vivre. On le traverse, mais on ne s’y installe pas exprès. On va ailleurs, plus loin. Pensons à Israël après l’Exode. Le désert est le lieu de la solitude, nous en reparlerons. C’est le lieu de la fragilité. C’est le lieu où on ne peut pas se cacher. C’est le lieu où la mort ne semble pas très loin. C’est le lieu où le diable se tient en embuscade, profitant de l’isolement, des faiblesses. C’est aussi le lieu où Dieu parle d’une manière particulière, comme à Élie. C’est même le lieu où les anges peuvent venir, comme des serviteurs… Enfin, nous remarquons que c’est l’Esprit qui a conduit Jésus au désert, en vue de son ministère (Mt 4.1).


Tout cela nous parle du sens que peuvent prendre l’épreuve et la souffrance, quelles qu’elles soient, pour celui ou celle qui veut marcher avec Dieu et le servir. Mais peut-on servir Dieu sans écouter sa voix ? « Asa eut les pieds malades au point d’éprouver de grandes souffrances. Même pendant sa maladie, il ne chercha pas l’Éternel, mais il consultait les médecins » (2 Ch 16.12)14. Retenons qu’on n’y va pas exprès. Retenons qu’il ne faut pas nécessairement le fuir non plus. Est-ce triste ? Un verre d’eau dans le désert procure plus de joie qu’on ne saurait imaginer !



5.    Apprendre la dépendance


La grande leçon de l’épreuve et de la souffrance, d’une manière générale, me semble être celle de la dépendance. Apprendre à être dépendant — de Dieu naturellement, mais des autres aussi15. C’est le contraire du péché qui est une sorte de revendication à l’autonomie (être soi-même sa propre loi). « Que ta volonté soit faite ! » C’est la prière du Notre Père. C’est celle que Jésus lui-même a apprise sur le mont des Oliviers, dans une souffrance extrême (transpirer du sang). Cette dépendance, c’est exactement la foi et l’obéissance de la foi, que Jésus a apprises (Hé 5.7-8), que Paul a apprises (Ac 9.16) (16).


Pour les hommes en général et même pour les chrétiens, reconnaissons que c’est une leçon difficile à apprendre. C’est la piété, « qui est utile à tout, qui possède les promesses de la vie présente et celles de la vie à avenir » (1 Tm 4.7-8). Cette piété, certains la recherchent en vue d’un gain. La recherche d’un gain, c’est encore une manière d’éviter de dépendre de Dieu! Écoutons ce que Paul écrit : « C’est une grande source de gain que la piété avec le contentement; car nous n’avons rien emporté dans ce monde, et il est évident que nous n’en pouvons rien emporter. Si donc nous avons la nourriture et le vêtement, cela nous suffira. Mais ceux qui veulent s’enrichir tombent dans la tentation… » (1 Tm 6.6-9). En d’autres termes, la piété procure un gain, certes, mais ce n’est pas en vue d’un gain qu’on la recherche (17) ! En effet, le vrai, le seul mobile de la piété, c’est de plaire à Dieu et de le servir — en donnant sa vie s’il le faut.


La dépendance, c’est la position du sarment par rapport au cep. C’est celle du serviteur, de l’esclave par rapport au maître. « Afin que vous ne fassiez pas ce que vous voudriez » (Ga 5.17). Elle s’apprend, étape par étape. « Le disciple n’est pas plus que le maître; mais tout disciple accompli sera comme son maître » (Lc 6.40). Jésus l’a appris (Hé 5.8), Paul l’a appris (Ph 4.11-12). De qui ont-ils appris? De Dieu. Comment? Par la souffrance. La souffrance nous met à l’école de Dieu. Nous n’oublierons jamais cela en exerçant des accompagnements. Nous veillons soigneusement à ne pas prendre la place de l’autre; à ne pas prendre la place de Dieu.


Cela peut s’apprendre dans les livres ou en écoutant des enseignements. Mais l’école la plus performante demeure sans aucun doute celle de la souffrance. « Bien qu’il fût Fils, il a appris l’obéissance par les choses qu’il a souffertes » (Hé 5.8). Nous en voyons le témoignage tout au long de l’Écriture, notamment dans les Psaumes. C’est du peuple de Dieu, ce sont des justes qu’il s’agit quand il est dit : « Quand un malheureux crie, l’Éternel l’entend et le délivre de toutes ses détresses » (Ps 34.7). Et rien ne dit que c’est un malheureux infidèle! Mais quand un homme crie, même silencieusement, quelque chose se déchire dans son cœur, et cela permet à la grâce de Dieu de le visiter. Pourquoi sera-t-il « difficile aux riches d’entrer dans le Royaume de Dieu » (Mc 10.23-27) ? Parce que celui qui est épargné ne sait pas ce que c’est que crier à Dieu (18). Le chrétien épargné risquera bien de demeurer un chrétien immature (19). Celui qui crie, comme l’enfant qui vient de naître, dit : Si je ne suis pas secouru, je meurs ! C’est la dépendance. C’est la foi.
« Au jour de ma détresse, je cherche le Seigneur » (Ps 77.3).
« C’est de lui, par lui et pour lui que sont toutes choses ! » (Ro 11.36)


Charles Nicolas, pasteur

 

Notes :

(1) Un des pièges, pour celui qui souffre, est de croire qu'iln'y a que lui qui souffre. Cela l'isole et le rend amer.

(2) La prière dont parle Jacques 5.13 ("Si quelqu'un souffre, qu'il prie") n'est pas nécessairement une prière "de guérison". La foi ne se résume pas à la guérison. C'est une prière pour chercher la face de Dieu et sonder son coeur.

(3) Par le fait de diverses formes de persécutuons ou par le fait d'avoir un coeur devenu sensible... Voir 1 Pi 3.14.

(4) Les signants remarquent que la même douleur est ressentie beaucoup plus fort par une personne dépressive que par une personne en bonne santé morale.

(5) Pensons à toute la problématique de l'euthanasie.

(6) Voir l'annexe Mal, maladie, en complément du cours.

(7) Peut-on dire que Rachel a, dans cette circonstance, subi et pratiqué le mal, l'un provoquant l'autre ? Il me seble que oui. On peut espérer que son endurceissement ne se soit pas installé durablement dans son coeur... Cf. Ep 4.26-27.

(8) Ces affirmations sont conformes à la doctrine biblique de la corruption totale. Le salaire du péché n'est pas la maladie, c'est la mort. Il résulte de cette doctrine que si notre regard est conforme à celui de Dieu, ce n'est pas le mal qui est surprenant dans notre condition, c'est le bien ! Si Dieu ne faisait rien, il n'y aurait que du mal, de la souffrance, de l'injustice et de la mort. Mais Dieu restreint les effets du mal et répand du bien dans sa grâce générale. D'où l'exhortation du prophète : "Pourquoi l'homme vivant se plaindrait-il ? Que chacun se plaigne de ses propres péchés" (Lam 3.39).

(9) Voir l'annexe Pourquoi le mal ? en complément du cours.

(10) "En tout cela Job ne pécha ps et n'attribua rien d'injuste à Dieu" (Job 1.20-21). Remarquons que cela n'a pas empêché les longs tâtonnements ultérieurs... Personne ne prétend que la question de la souffrance soit simple.

(11) Ro 5.3-4 ; Jc 1.2-3. Cela est vrai, mais il importe de demander à Dieu le moment et la manière de le dire...

(12) Voir l'annexe S'approcher de Dieu qui traite plus en détail du Ps 73, en comlément de ce cours.

(13) On observe en Jacques 5 que l'onction d'huile trouve sa place dans le cadre d'un accompagnement pastoral.

(14) Remarquer que chercher l'Eternel ne signifie pas chercher la guérison, en tout cas pas de manière précipitée.

(15) Pour certaines personnes, il est très facile d'aider (c'est valorisant) et très difficile d'accepter d'être aidé...

(16) Le docteur Paul Tournier écrit : "Le comble, c'est que s'il y a quelques personnes exceptionnellement privilégiées, il leur manque l'épreuve de la souffrance nécessaire pour devenir vraiment homme. Il leur manque le manque, si je puis dire" (Face à la souffrance, Labor et Fides, 1982).

(17) John Bunyan a dit : "Beaucoup suivent la religion quand elle est chaussée de souliers d'argent ; mais ils l'abandonnent quand elle va nu-pied".

(18) Charles Spurgeon écrit : "Pour beaucoup de personnes, la piété dépend de la prospérité. 'Job sert-il Dieu pour rien' ? disait Satan à Dieu ?".

(19) Charles Spurgeon écrit encore : "Merci, merci mon Dieu ! de toutes les échardes, de toutes les épines, de tous les opprobes que tu accordes à tes serviteurs et à tes servantes sur le chemin de leur dévouement à ta cause ! Il fallait que je sois ''jeté à terre'' pour j'apprisse la valeur de cette promesse des promesses : 'Ma grâce te suffit'."

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L’accompagnement pastoral des personnes en souffrance. Cours Logos donné à Ouagadougou, au Burkina Faso, en novembre 2013.
L’auteur est pasteur réformé, aumônier hospitalier et enseignant itinérant; il demeure à Alès en France.