II. LA NOTION D’ACCOMPAGNEMENT


                                 1.    Le sujet suscite un grand intérêt
                                 2.    Les personnes en souffrance et les autres
                                 3.    La notion d’accompagnement
                                 4.    Courage et précautions
                                 5.    Utile pour tous

 


1.    Le sujet suscite un grand intérêt


Le sujet de l’accompagnement des personnes en souffrance est assez fréquemment abordé aujourd’hui, que ce soit dans le monde ou dans l’Église. Phénomène de société? Souffre-t-on plus qu’avant ? A-t-on pris conscience de quelque chose, comme de l’utilité d’admettre que l’on souffre, par exemple, au point de ne plus penser qu’à ça ? Ou bien a-t-on appris que les médicaments et autres progrès de la médecine ne répondent pas à toutes les attentes, qu’il y a des souffrances profondes, récurrentes, qui nécessitent une attention différente ? Et dans l’Église, certains ont peut-être appris qu’il ne suffit pas de citer deux ou trois versets bibliques ou d’imposer les mains pour qu’une souffrance soit apaisée, pour que la cause d’une souffrance soit dévoilée et placée au bénéfice de la grâce.


Il y a aussi, en Europe en tout cas, des éléments objectifs qui peuvent expliquer cet engouement, comme le stress qui caractérise le mode de vie de très nombreuses personnes (inquiétude, suractivité…) et le vieillissement de la population avec toutes les dépendances que cela nécessite. Il y a également la solitude liée au cadre des grandes villes ou à l’instabilité affective. On pourrait aussi mentionner le déficit d’accompagnement parental, du fait du nombre important des divorces, de l’activité professionnelle des femmes ou simplement du manque de vision de cette nécessité. Les conséquences sont innombrables. Pensons à la quantité d’ouvrages, de formations, de stages qui abordent cette question (relation d’aide, aide à domicile, auxiliaires de vie, approche de la mort, accompagnement du deuil, etc.).


Ainsi, une nouvelle catégorie de personnes est née : les aidants, les accompagnants. En réalité, ils ont toujours existé, mais maintenant ils sont reconnus, en quelque sorte, comme jouant un rôle primordial, irremplaçable (1).


Une des particularités de l’accompagnement des personnes en souffrance, c’est l’inégalité dans la relation (pauvre/aisé, malade/bien portant, âgé/jeune), inégalité importante, criante parfois, qui expose à beaucoup d’incompréhensions possibles, à de multiples faux pas, et qui demande donc beaucoup de précautions. Inégalité importante, mais inégalité relative cependant, temporelle pourrait-on dire. Car il y a aussi une foncière égalité qui demeure et qui ne doit pas être perdue de vue. Il n’y a pas que le pauvre ou la personne malade qui souffrent…


Cette observation introduit cette question : Y a-t-il un accompagnement pastoral spécifique pour les personnes en souffrance ?


Je n’ignore pas que cette question peut paraître étonnante et même choquante pour certains, et je peux le comprendre. Mais avant de réfléchir sur la notion d’accompagnement proprement dite, je propose d’y consacrer quelques instants. D’emblée, je donne la réponse : ce sera oui et non.


2.    Les personnes en souffrance et les autres


Remettre en cause la différence de statut entre la personne malade et la personne en bonne santé peut passer aux yeux de beaucoup comme très inconvenant, très irrespectueux, voire très dangereux. Nous pouvons le comprendre. C’est comme si on disait qu’entre une personne riche et une personne pauvre, ou entre une personne handicapée et une personne disposant de tous ses moyens, il n’y avait pas vraiment de différence. C’est insultant ! Tout ne devient-il pas différent quand le manque de ressources, la maladie ou la fin de vie se présentent dans la vie d’une personne ? N’y a-t-il pas dès lors une distance (en un sens) infranchissable qui s’établit entre cette personne et celles qui vont bien, qui vont rentrer chez elles et reprendre leurs activités normalement ?


Dans les chapitres suivants, nous reviendrons plus attentivement sur tout ce qui relève de cette différence de situation, avec les précautions qui s’imposent alors. Mais pour le moment, je fais une proposition différente : fondamentalement, la situation des uns et des autres est la même. Je dis cela sans oublier que les conditions d’existence sont très différentes. Mais pour ce qui est du péché, de la grâce, du pardon, de la foi, du Saint-Esprit, de l’Évangile, de l’espérance, de l’amour, il n’y a pas de différence. En conséquence, je crois que l’accompagnement pastoral — ou plutôt l’objectif de l’accompagnement pastoral — devrait être fondamentalement le même. L’injustice serait même d’établir une différence (sinon dans la manière de dire les choses).


Y a-t-il un Évangile pour les enfants et un pour les adultes ? Un pour les riches et un pour les pauvres ?       Un pour les Juifs et un pour les Grecs ? Un pour les personnes malades et un pour les personnes bien portantes ? Non. De ce point de vue, la Parole de Dieu est égalitaire ! Le mot « tous » est souvent employé dans le Nouveau Testament dans ce sens : pas seulement quantitatif, mais aussi qualitatif, c’est-à-dire des hommes et des femmes, riches et pauvres, maîtres et serviteurs, forts et faibles, de toutes origines, de toutes conditions. Aussi importantes qu’elles puissent être, ces différences de conditions de vie sont regardées par le chrétien comme relatives, comme passagères au regard de la destinée humaine, de l’Évangile du salut, de l’éternité (2).


Prenons conscience que, dans une société qui vit sans espérance, les conditions de vie présentes (le statut social, les diplômes, le pouvoir d’achat, la réussite professionnelle, la santé, la durée de la vie…) prennent une tout autre importance. L’idéologie marxiste s’est développée sur ces valeurs-là (qui sont importantes aussi) en excluant la dimension spirituelle. De ce fait, les malades — comme d’ailleurs les pauvres ou les étrangers — acquièrent aux yeux de beaucoup une sorte de statut privilégié qui est censé les dispenser de certaines responsabilités, de certaines démarches propres à tous les hommes. Jean-Baptiste a-t-il dispensé les pauvres et les malades de repentance ?


Nous avons entendu mille fois ce genre d’évangile présenté à partir de la parabole du jugement des nations, en Matthieu 25 : on est sauvé si on est pauvre et opprimé… Avec une logique du même ordre — le salut par la souffrance ou par le statut social —, la personne malade, par exemple, peut être regardée comme étant au bénéfice d’une sorte d’exonération : ne doit-elle pas être d’emblée aimée, pardonnée, acceptée, sauvée ? Dès lors, l’accompagnement pastoral se définira sur le registre de l’écoute, de la compassion, de la consolation, de la chaleur humaine. C’est ce que nous observons de plus en plus en Europe, avec l’apparition de la notion de « spiritualité sans Dieu » (3).


Un enfant hospitalisé a dit, un jour : « J’ai besoin qu’on soit avec moi comme si je n’étais pas malade ».
Cela nous renvoie à un phénomène que l’on nomme aujourd’hui le syndrome de victimisation, bien repéré dans le milieu judiciaire notamment (4). Les personnes victimes d’une catastrophe, d’un attentat, d’un licenciement, etc., s’associent pour revendiquer des droits (peut-être légitimes d’ailleurs, jusqu’à un certain point), mais de telle sorte qu’elles s’installent dans une identité de victime de laquelle elles ne peuvent plus sortir ensuite. Évidemment, cela correspond à une conception humaniste qui focalise son attention sur les droits. Entretenir ce sentiment de victime n’aide pas, que cela concerne des personnes ou des pays (5).


Le présupposé que j’ai voulu défendre, vous l’avez compris, c’est que, d’une certaine manière, il n’y a pas une approche pastorale spécifique pour les personnes souffrantes. La définition de l’accompagnement pastoral que la Bible nous propose impose d’avoir une préoccupation identique pour tous, sur la base de critères invariables. Il n’y a pas un accompagnement pastoral différent. Il y a seulement un accompagnement pastoral adapté pour les personnes en souffrance, et même pour chacune d’elles (6) !


3.    La notion d’accompagnement


Plus une tâche est délicate, plus il importe de préciser les préalables, le cadre, les objectifs : cela permet d’éviter d’avoir à rattraper ou corriger bien des choses par la suite.


On observe par exemple, dans le milieu de l’aumônerie hospitalière en Europe, une conception de l’accompagnement spirituel qui doit plus aux sciences humaines (anthropologie, sociologie, psychanalyse) qu’au message de l’Évangile. Pourtant, les aumôneries ont une mission spécifique qui a pour cadre la liberté de culte. Les visiteurs bénévoles se verront recommander une forme de neutralité, en tout cas l’impératif de « n’être porteur d’aucun projet » pour la personne visitée. « La qualité de mon écoute doit aider l’autre à trouver la vérité qu’il porte en lui » C’est une préconisation qui vient directement de la psychanalyse. Ce n’est pas pour cela qu’elle est fausse ! Mais est-elle entièrement vraie ? C’est là toute l’ambiguïté de la notion d’accompagnement qui, au demeurant, est très belle.


« Accompagner, c’est suivre quelqu’un sur un chemin qui est le sien ». Voilà la définition qui est souvent donnée. Cela signifie que l’on ne devrait en aucun cas imposer quelque chose à quelqu’un. C’est certes souligner une règle importante de ce qu’est la responsabilité pastorale : je n’ai à prendre ni la place de Dieu ni la place de l’autre — on y reviendra. Mais suffit-il de dire cela ? Un berger ne fait-il qu’accompagner son troupeau ? Est-ce que la tâche pastorale telle que la définit Paul en Actes 20 ou dans les lettres à Timothée se résume à un accompagnement ? Certainement pas. Cela signifie-t-il que l’expression « accompagnement pastoral » est impropre? Pas forcément non plus. Il suffit d’en situer tout à la fois l’importance et les limites (7).
L’attitude de Jésus avec les disciples d’Emmaüs est souvent mentionnée quand on parle d’accompagnement. Sur de nombreux dépliants, on trouve ce bout de verset : « Il fit route avec eux » (Lc 24.15). Cette expression est censée justifier ce qu’on pourrait appeler une vision « soft » de l’accompagnement, y compris de l’accompagnement pastoral, très en vogue aujourd’hui. Examinons quelques instants ce passage.


1.    Jésus et ces disciples sont sur un même chemin. Cela nous parle de la réalité de l’incarnation. Cela nous parle d’une similitude de condition : celui qui accompagne et ceux qui sont accompagnés sont égaux, en quelque sorte. Ils sont en marche, simplement, humblement, à peu près à la même vitesse… Cela sera favorable pour la communication. « Jésus s’approcha et fit route avec eux » Retenons ce mot : s’approcher !


2.    Ce qui est favorable pour la communication également, c’est la notion de durée. Quand on fait route avec quelqu’un, cela ne prend pas que cinq minutes. Accompagner, c’est prendre le temps. Jésus a marché pendant plusieurs heures avec ces hommes, dans la même poussière, sous le même soleil. Plusieurs heures, cela peut être (devrait être) en plusieurs rencontres, naturellement.


3.    Il est intéressant de remarquer que Jésus — qui savait bien qui ils étaient et de quoi ils parlaient — ne commence pas par leur dire la vérité, mais par les interroger. Il pose une question : « De quoi vous entretenez-vous en chemin pour que vous soyez tout triste ? » (Lc 24.17). Il les fait parler, comme cela est rapporté aux versets suivants. On voit aussi qu’il a été attentif à l’expression de leur visage. Il a vu qu’ils étaient tristes. Il s’est approché, il les a observés, il va les écouter, peut-être longuement. Ils racontent leur attente déçue, leur trouble. Ils dévoilent l’intérieur de leur cœur. Jésus aurait pu les interrompre pour gagner du temps ; il ne le fait pas. Retenons ces trois verbes : s’approcher, observer, écouter.

Tout cela nous parle d’accompagnement. En un sens, l’accompagnement, c’est cela. « Être proche de quelqu’un sur un chemin qui est le sien. » La Bible est-elle contre cela? Absolument pas. Ne dit-elle que cela ? Non. Au bout d’un temps qui a peut-être été assez long, Jésus les a enseignés. Il n’a pas commencé par les enseigner, mais la dimension de l’enseignement a trouvé sa place, au moment qui convenait.


4.    On pourrait dire que la dimension d’accompagnement prépare l’enseignement opportun, et que cela est important pour les accompagnés comme pour l’accompagnant. On pourrait presque dire que l’accompagnement (s’approcher, observer, écouter) autorise à enseigner, rend possible un enseignement adapté. Remarquons encore que la dimension d’accompagnement se poursuit pendant l’enseignement : Jésus continuait à marcher avec eux, proche d’eux, sans doute accessible à leurs questions. C’est le même qui a écouté qui parle maintenant. Ont-ils tout de suite compris et dit « amen » ? Non. Leur cœur brûlait en chemin pendant qu’il leur expliquait les Écritures (Lc 24.32), mais leurs yeux étaient toujours empêchés de le reconnaître. Et pourtant, c’était Jésus !


5.    Enfin, on remarque que l’accompagnement, en un sens, se poursuit après, quand Jésus est parti. Pourquoi Jésus disparaît-il au moment où ils le reconnaissent ? Le texte ne le dit pas. Mais on peut penser que Jésus les rend à eux-mêmes pour qu’ils décident par eux-mêmes de ce qu’ils ont à faire. Il ne décide pas à leur place. « Se levant à l’heure même, ils retournèrent à Jérusalem » (Lc 24.33 ; voir le fils prodigue en Lc 13.20). L’accompagnant, même pastoral, ne décide pas à la place de celui qu’il accompagne. Il lui donne les moyens d’avancer, puis il s’écarte en quelque sorte pour ne pas le gêner dans son choix. Cela nous parle d’une limite à respecter, par respect pour l’autre.


4.    Courage et précautions


Avant de conclure cette partie, je voudrais enrichir notre réflexion avec quelques citations du Docteur Paul Tournier (1898-1986), bien connu notamment pour son livre Médecine de la personne (1945). Voilà un médecin chrétien qui a considéré la personne malade avant tout comme une personne, comme un tout, avec un corps, une âme et un esprit, et qui a développé avec ses patients une relation profonde d’écoute et d’accompagnement. « Le médecin a donc deux tâches. L’une est pressante, immédiate, tâche scientifique, technique; l’autre, celle d’aider le malade à tirer profit de sa maladie pour son développement personnel. C’est une entreprise de longue haleine, où il doit respecter les délais de l’évolution. Je distingue les deux, mais je me garde de les opposer » (8).


Je retiens spécialement la notion de délai, extrêmement importante en matière d’accompagnement pastoral. Le principe du délai associe la patience (on accorde du temps) et la responsabilité (le temps n’est pas infini). Une évolution doit s’opérer. Elle peut être lente, mais elle doit être visible. S’il n’y a pas d’évolution, il faut rechercher la raison de l’empêchement. S’il y a évolution, il s’agira de l’accompagner. « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi » (Ps 23.4).


« Tout le monde cache ses problèmes, faute de trouver auprès de qui s’en décharger… Et chacun joue sa petite partie pour essayer d’être heureux ou du moins de le paraître. (C’est d’ailleurs subtil : parfois, pour être heureux, il faut paraître le contraire, pour attirer la sollicitude). »


Nous l’avons dit : l’écoute vraie est rare. Une personne peut attendre des mois, des années, une partie majeure de sa vie avant que quelqu’un se tienne là, à même de l’écouter vraiment. Les disciples d’Emmaüs ont trouvé quelqu’un à qui ils pouvaient dire leur immense désarroi. « J’ai vu des gens s’efforcer à une acceptation prématurée, se persuader même qu’ils avaient accepté, alors qu’ils refoulaient leur colère sous la pression d’autrui ou de leur propre moi ». C’est le résultat d’un mauvais accompagnement. Ce résultat est désastreux à tous points de vue. Il peut être du fait de la personne qui s’est menti à elle-même et aux autres. Il peut être du fait de l’accompagnant, trop sûr de lui, trop pressé, trop pressé de se rassurer lui-même, peut-être. On ne peut jamais résoudre une difficulté en la niant. Élisabeth Kubler-Ross (1926-2004), qui a beaucoup travaillé sur l’accompagnement des personnes en fin de vie, écrit : « C’est nous [les accompagnants] qui avons peur d’un véritable dialogue et de l’émotion qu’il soulève ». C’est ce qu’on appelle le déni.


Paul Tournier, de nouveau, sur le risque qu’il y ait à ne pas respecter un vrai processus de guérison : « Tant de gens passent d’un traitement à l’autre, avec des succès certes, mais précaires : quelque chose va mieux, d’autres troublent apparaissent; parce qu’ils tiennent à des causes plus profondes, psychologiques parfois, mais aussi spirituelles, à leur attitude globale dans la vie, et à tout ce qui l’a faussée ».


Avec le Seigneur, on ne peut jamais sauter les étapes et aller de l’avant. Nous comprenons que la mise en lumière puisse demander du temps. Mais nous comprenons qu’elle est vraiment nécessaire. Ivan Illich (1926-2002) a noté à quel point « la médecine médicamenteuse et technique peut constituer une solution de facilité pour échapper à des décisions plus dures ». Il oppose, en quelque sorte, la « santé-courage » à la « santé-confort » (9).


Paul Tournier dit encore : « Nos lapsus, nos erreurs, nos échecs et même nos fautes nous renseignent et peuvent nous faire avancer autant sinon plus que nos qualités et nos réussites ». Cela nous parle encore de l’importance de l’écoute. Écoute de l’autre, mais aussi écoute de soi-même, ce qui fait partie de la marche dans la lumière… « Ce qui est sûr, c’est que toute épreuve, du seul fait qu’elle brise la croûte durcie des habitudes physiques et mentales, crée, comme le labour d’un champ, un espace vide propre aux ensemencements. Dans ce vide subit, celui d’un deuil, celui d’une maladie avec l’éventualité de la mort qu’elle évoque toujours, celui d’un échec après un long effort, celui d’une solitude retrouvée après quelque espoir déçu d’en sortir, des questions fondamentales vous viennent à l’esprit auxquelles vous ne pensiez plus guère dans le tourbillon contraignant de la vie ».


5.    Utile pour tous


Une remarque importante s’impose ici, qui va nous ramener à la première partie de notre réflexion : cet accompagnement n’est-il utile que pour les personnes en souffrance ? La réponse est claire : cet accompagnement sera particulièrement utile pour les personnes en souffrance, mais il sera également utile pour toute personne qui désire avancer, dépasser un obstacle, un point de blocage, une solitude et aller plus loin. Nous voyons que cela concerne donc tous les chrétiens, tous les disciples. Souvenons-nous de Pierre lors du lavement des pieds (Jn 13.1-10). Tous les chrétiens n’ont-ils pas besoin et envie d’avancer ? Tout chrétien — mais aussi tout homme, toute femme, tout enfant — n’a-t-il pas besoin d’être rejoint, regardé, écouté ? (10)
Dans les sections suivantes, nous évoquerons un certain nombre de dispositions pratiques dans le contexte de l’accompagnement des personnes malades ou en fin de vie. C’est mon expérience d’aumônier hospitalier qui orientera ici notre réflexion. Plus d’un Français sur deux meurt à l’hôpital (58 %). Nous pouvons considérer en effet l’hôpital comme une représentation du monde avec ses multiples maux, pour en tirer des leçons applicables ensuite de manière plus générale.


Charles Nicolas, pasteur

 

Notes :

(1) Par exemple, il est presque obligatoire aujourd'hui, pour un psychiatre (ou un aumônier) d'avoir un accompagnant, généralement appelé superviseur. C'est nouveau ; ce n'est pas nécessairement mauvais ! C'est en tout cas symptomatique. Les accompagnants d'aujourd'hui remplacent les conducteurs spirituels d'hier. Combien de médecins reconnaissent qu'ils ne sont pas formés pour répondre à ce type d'attente de leurs patients !

(2) Ce qui m'est apparu, c'est qu'il en est de la santé et de la maladie comme de la paix et de la guerre. En fait, c'est partour la guerre ; il y a seulement des endroits où cela se voit plus.

(3) Je remarque fréquemment un désir de dissocier le religieux (avec la dimension pastorale) du spirituel qui, aujourd’hui, semble laisser beaucoup plus de liberté! Le religieux, ce sont les rites, c’est le confessionnel, c’est-à-dire la tradition de chacun qui n’a en aucun cas à être proposée à quiconque; le spirituel, c’est l’humain, c’est la quête de sens que chacun porte en soi, qu’il soit croyant ou pas. C’est ainsi qu’on se référera volontiers aux écrits de philosophes athées comme Michel Onfray ou André Comte-Sponville qui, en faisant de l’Homme la valeur suprême, passent pour les promoteurs d’une nouvelle spiritualité face au tout technique ou au tout économique. Marie de Hennezel (La mort intime) ne parle pas de spiritualité sans Dieu, mais l’approche affective qu’elle encourage, aussi belle qu’elle soit, consacre une place extrêmement importante aux émotions, aux sentiments…

(4) Je remarque fréquemment un désir de dissocier le religieux (avec la dimension pastorale) du spirituel qui, aujourd’hui, semble laisser beaucoup plus de liberté! Le religieux, ce sont les rites, c’est le confessionnel, c’est-à-dire la tradition de chacun qui n’a en aucun cas à être proposée à quiconque; le spirituel, c’est l’humain, c’est la quête de sens que chacun porte en soi, qu’il soit croyant ou pas. C’est ainsi qu’on se référera volontiers aux écrits de philosophes athées comme Michel Onfray ou André Comte-Sponville qui, en faisant de l’Homme la valeur suprême, passent pour les promoteurs d’une nouvelle spiritualité face au tout technique ou au tout économique. Marie de Hennezel (La mort intime) ne parle pas de spiritualité sans Dieu, mais l’approche affective qu’elle encourage, aussi belle qu’elle soit, consacre une place extrêmement importante aux émotions, aux sentiments…

(5) L’émission « Le téléphone sonne » sur France Inter, le 9 avril 2012 avait pour sujet : L’agressivité à l’encontre du personnel soignant, celui-ci étant parfois regardé comme responsable de la maladie ou de la non-guérison.

(6) Ici, je voudrais mentionner l’intéressant article du professeur William Edgar : « La discipline ecclésiastique et l’hérésie de l’amour » (La Revue Réformée, n° 137, 1984/1), dont je cite un extrait : « À l’heure actuelle, dans un cadre culturel qui n’est pas spécialement remarquable, l’hérésie correspond au double phénomène de la pluralisation et de la psychologisation de la société. Elle a pour nom “l’amour”. La déviation hérétique ne se présente pas sous la forme d’une doctrine toute nouvelle, absolument fausse; elle apparaît comme le “choix” fait de majorer abusivement un aspect de la vérité aux dépens des autres. À notre époque, on parle de l’amour de Dieu de façon telle que sa justice ou sa sainteté semblent oubliées. Cela apparaît avec d’autant plus d’évidence que notre environnement culturel favorise le développement des sentiments doux comme la tolérance, le plaisir, et ceci au point que l’amour en perd sa force naturelle… Il est bien vrai que l’amour est central dans l’enseignement biblique, mais cet amour s’exprime toujours dans le cadre d’autres réalités bibliques telles que le jugement, la colère, la sainteté… »

(7) Il y a, en Europe, beaucoup de questionnements sur la nature de la tâche pastorale, mais aussi sur une question aussi importante que la transmission de la vérité. Dans l’ère post-moderne, il n’y a pas de vérité ; il n’y a que des vérités. La notion de sincérité (dont personne ne met en doute l’importance) l’emporte sur celle de norme objective. Est vrai ce qui me rejoint, ce qui me touche, ce qui me parle. C’est ainsi que la Bible est lue, assez souvent, aujourd’hui.

(8) Face à la souffrance, Labor et Fides, 1982.

(9) « Nous devons chercher l’erreur à la racine même, lors de la Renaissance, avec l’humanisme rationaliste. On s’est alors définitivement libéré de l’héritage des siècles chrétiens avec leurs immenses réserves de pitié et de sacrifice… On nous enlève ce que nous avions de plus précieux, notre vie intérieure. À l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds; à l’Ouest, c’est la foire du Commerce. » Alexandre Soljenitsyne (1918-2008), Le Déclin du courage, 1978.

(10) Peut-on assez souligner l’importance du regard ?


L’accompagnement pastoral des personnes en souffrance. Cours Logos donné à Ouagadougou, au Burkina Faso, en novembre 2013.
L’auteur est pasteur réformé, aumônier hospitalier et enseignant itinérant; il demeure à Alès en France.