Annexe 2

 

POURQUOI LE MAL ?


                      1.    L’ambivalence de mon regard
                      2.    Le réalisme biblique
                      3.    La Bible, accablante ou libératrice ?
                      4.    Dieu en échec ?
                      5.    Pourquoi le mal ?


1.    L’ambivalence de mon regard


Quand on aborde un sujet difficile, sur lequel il ne sera pas nécessairement aisé de s’accorder, il importe de commencer en relevant les constats communs. Non pas pour éviter les questions délicates, mais pour donner un appui à la démarche, pour démontrer, en quelque sorte, que nous vivons sur la même planète !


Est-ce que nous pouvons nous accorder, par exemple, sur le fait que le monde dans lequel nous vivons, la vie qui est la nôtre, sont à la fois magnifiques et terribles. Il est vrai que, selon les personnes ou selon les circonstances, certains diront qu’elle est plutôt magnifique tandis que d’autres diront qu’elle est plutôt terrible. Qui a raison ?


Remarquons encore que ces sentiments peuvent être si contrastés parfois, que celui qui a le sentiment que la vie est magnifique est comme empêché de voir ce qu’elle a aussi de dramatique. L’inverse est également vrai : celui qui est confronté à la douleur peut ne plus être en mesure de voir combien la vie peut être belle également. Je pense souvent à ce qu’a dit Van Gogh, mais aussi cette jeune spéléologue, Véronique Le Guen qui, en 2004, est restée 100 jours coupée du monde dans une grotte obscure. Elle s’est suicidée ensuite, après avoir dit : « La mort est terrible, mais la vie est plus terrible encore. » Pour lui, pour elle, la balance a penché nettement du côté du non-sens, du désespoir. Il n’y avait plus rien de beau, de désirable. Qu’est-ce qui fait que ce n’est pas le cas pour tout le monde ? N’y a-t-il plus de joie sur cette terre ? Bien sûr que si! Est-elle illusoire? En partie, oui. Mais pas totalement cependant. Comment savoir ? Vers où choisir de porter notre regard (1) ?


Il y a un indice qui confirme l’ambivalence de nos sentiments : souvent, une personne en fin de vie désire mourir et cependant, elle lutte pour vivre encore une heure, un jour… Cela démontre bien que notre regard est limité, conditionné par notre condition présente, partiel et donc partial. Cela nous incite à beaucoup d’humilité, de mesure. Je dirais que cela nous incite au recueillement : ne pas me précipiter dans mes conclusions, prendre le temps d’écouter, d’aller « au désert » comme dit le prophète Osée, de « rentrer en soi-même » comme il est dit du fils prodigue de la parabole. Est-ce pour cela qu’on rencontrait, autrefois, le panneau « Silence hôpital » ? Aujourd’hui, il y a la télé dans chaque chambre…


Pour ma part, je crois sage de retenir la dimension de l’humilité, du recueillement. Non pas comme une fuite; le contraire d’une fuite. Et de dire, en paraphrasant Pascal : « Il vaut mieux parier que Dieu a raison », même quand on ne comprend pas tout.


2.    Le réalisme biblique


Je crois évidemment que si la Bible m’a touché et convaincu, c’est parce que Dieu lui-même a confirmé son témoignage dans mon cœur. Mais cela ne nie pas la réflexion et la démarche personnelles, au contraire. Un des aspects qui m’a touché à la lecture de la Bible, c’est son réalisme. Elle n’enjolive rien. Le côté contrasté de la réalité — celle d’autrefois comme celle d’aujourd’hui — s’y retrouve à chaque page. On y voit la beauté, la perfection, mais aussi le côté dramatique, absurde de cette vie. On pourrait citer 1000 exemples. J’en retiens un. Dans le contexte de la naissance de Jésus, qui suscite la joie des bergers, des mages et des anges dans le ciel, le roi Hérode fait tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléem et dans son territoire. Je cite l’Évangile de Matthieu : « Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie le prophète : On a entendu des cris à Rama, des pleurs et de grandes lamentations. Rachel pleure ses enfants, et n’a pas voulu être consolée parce qu’ils ne sont plus ». (Mt 2.16-18).


Que dire ? C’est ça la Parole de Dieu ? Disons plutôt : C’est ça le monde dans lequel Dieu intervient. Tout sauf un monde idéal. Tout sauf une vie harmonieuse. Tout sauf des hommes paisibles… Le réalisme de la Bible est tel, quand elle décrit la souffrance ou la méchanceté, qu’il retient fortement mon attention quand elle me dévoile ce que Dieu en dit, ce que Dieu me dit.


3.    La Bible, accablante ou libératrice ?


Certains penseront peut-être que cette posture est plus accablante que libératrice. Il me semble qu’elle reflète le message biblique et plus précisément le ministère de Jésus tel qu’il nous est transmis par les Évangiles. Jésus est-il accablant ou libérateur ? Pour répondre honnêtement, il faut dire, je crois, que Jésus a tour à tour été accablant et libérateur! Jésus a été accablant pour les hypocrites, les légalistes, les orgueilleux, les trompeurs, les dominateurs, les insensés. Mais il a été libérateur pour ceux qui — pécheurs eux aussi — se sont montrés humbles et sans hypocrisie, sans dissimulation, pour ceux qui étaient fatigués et chargés.


Est-ce à dire que le monde est partagé de manière schématique entre les méchants et les bons ? Non, car en un sens, nul n’est bon, nul ne mérite quoi que ce soit. L’homme « bon » doit lui aussi se reconnaître pécheur, aimé par grâce et non par mérite. Même le pauvre, même l’opprimé. On parle souvent de la souffrance subie par les innocents. Mais y a-t-il un seul innocent sur cette terre ? Non. Il n’y en a eu qu’un, et on l’a cloué sur une croix.


Je voudrais illustrer le caractère responsabilisant et libérateur du message biblique avec un exemple. Imaginons la situation d’un couple qui vit une relation conflictuelle avec la menace d’un divorce. Le pasteur va voir l’épouse. Elle évoque sa souffrance et les défauts de son mari. Le pasteur va voir le mari. Il évoque sa souffrance et les défauts de son épouse. (C’est un exemple imaginaire, bien sûr). Comment avancer (car ce que l’un et l’autre ont dit est vrai) ?


Je ne vois qu’une manière d’avancer : que l’un des deux (pas forcément celui qui aurait le plus de torts) accepte de changer de posture et de reconnaître un manquement dans sa propre attitude vis-à-vis de son conjoint. Ensuite, qu’il accepte d’aller voir son conjoint, et dans une attitude sincère, qu’il demande pardon pour ce manquement-là, sans rien demander en retour. Celui-là aura rendu possible la dimension de la grâce : dans son propre cœur, dans le cœur de son conjoint, dans son couple (2).


4.    Dieu en échec ?


Quand j’étais jeune pasteur, je me souviens avoir visité un vieux Monsieur incrédule qui m’avait confronté à ce verdict : Soit Dieu est méchant, soit il est faible! Je ne sais plus trop ce que je lui avais répondu. Il y a une certaine logique dans cette affirmation qui se fie à ce qui apparaît au regard humain. Soit Dieu n’existe pas, soit il est méchant, soit il est faible.  Cette logique, outre le fait qu’elle est assez désespérante, a sa propre limite. Elle semble s’appuyer sur une certaine évidence, mais elle laisse tout de même de sérieuses questions sans réponse. Une de ses faiblesses, c’est ce que nous avons appelé au début de cet exposé l’ambivalence du regard. En effet, celui qui souffre a tout à la fois un regard plus lucide et un regard partial, voire déformé, et cela à cause même de sa souffrance. L’expérience le montre tous les jours.


Pour prendre un exemple un peu grossier : celui qui est au fond d’un puits réalise mieux que quiconque les limites et l’inconfort de la vie; mais son regard est borné par ce constat. Il ne voit plus que cela. Le réalisme biblique n’élude pas le côté dramatique ou paradoxal de l’existence. Mais dans un même mouvement, il nous donne un regard extérieur, si on peut dire. Ce regard extérieur est tout à la fois sans complaisance et salvateur. Sans complaisance : L’homme révolté est chassé de la présence de Dieu et la terre est maudite. Une génération entière est exterminée par les eaux du déluge, à l’exception de 8 personnes. La construction ambitieuse de la tour de Babel est interrompue par la confusion des langages. La  ville de Sodome est exterminée, à l’exception d’une famille, en encore pas entière. Et le Nouveau Testament ? Jésus dit qu’à la fin des temps, il en sera comme au temps de Noé. Il dit aussi de beaucoup de villes qu’elles seront jugées plus sévèrement que Sodome. C’est sérieux !


Salvateur : À Adam et Ève, à Caïn même qui vient de tuer son frère, Dieu accorde une promesse. Après le Déluge, Dieu établit une alliance avec les hommes et tout être vivant. À Abraham, âgé et sans enfant, il promet une postérité qui sera en bénédiction pour toutes les nations de la terre. En Jésus-Christ, Dieu accomplit cette promesse « pour le salut de quiconque croit ». L’apôtre Paul dira : « C’est une chose certaine que Dieu est venu dans le monde pour sauver des pécheurs, dont je suis le premier. » (1 Tm 1.15). Sauver des pécheurs! Le regard de Dieu est à la fois sans complaisance et salvateur. C’est cette double prise de conscience qui change le cœur de l’homme, qui permet que son regard s’accorde enfin à celui de Dieu.


Cette double réalité du jugement et du salut se dévoile pleinement à la croix, que nous avons déjà évoquée rapidement. À la croix s’opère la réalisation du verdict initial : « Le salaire du péché, c’est la mort. » (Rm 3.23). Mais à la croix, un autre meurt à ma place. Cet autre est sans péché. Cet autre est aussi le Fils éternel de Dieu qui prit ma condition pour devenir mon Sauveur.

Je trouve bouleversant que la Bible même appelle cela : « le scandale de la croix ! » (Ga 5.11; voir 1 Co 1.23). Elle parle, à ce sujet, de la faiblesse de Dieu, et même de la folie de Die u! Mais elle ajoute : « La faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes, et la folie de Dieu est plus sage que les hommes » (1 Co 1.25). Entre Dieu et l’homme, il y en a bien un qui a raison et un qui doit baisser les armes, s’humilier, ouvrir son cœur à la main qui lui est tendue.


5.    Pourquoi le mal ?


À défaut d’avoir répondu directement à cette question, je crois avoir rappelé un certain nombre de principes fondés bibliquement.


De manière lapidaire, je rappelle ces principes qui contiennent certains éléments de réponse :
1.    Le mal n’est pas une hypothèse, il est une réalité : observée et vécue, pratiquée et subie.
2.    Le mal ne fait pas partie de la création en tant que telle. Il y est introduit à l’instigation d’un autre.
3.    Avant d’être une blessure, le mal est une transgression. Sa nature première est donc morale.
4.    La conséquence de ce « mal principal » est une rupture de communion : avec Dieu, avec soi-même, avec les autres, avec la création.
5.    Les conséquences de cette rupture de communion sont innombrables et profondes. À ce titre, on peut affirmer qu’il n’y a pas de justice sur cette terre. Le méchant peut jouir de la vie et le pauvre être méprisé (Ps 73).
6.    La conséquence de ce mal « principal », c’est aussi — et peut-être avant tout — la souffrance de Dieu (on n’en parle pas souvent) et la colère de Dieu, assez souvent mentionnée dans la Bible.
« L’Éternel dit [à Abraham] : Le cri contre Sodome et Gomorrhe s’est accru et leur péché est énorme » (Gn 18.20).
7.    Comme dans la maladie, la douleur (le mal subi) est le symptôme d’un mal plus profond. Ce mal subi, ce mal « second » est malaisé à vivre, mais il est un appel à entrer dans une démarche de grâce et de vérité. Cela est vrai au niveau individuel et au niveau communautaire. « Au jour du bonheur, sois heureux, et au jour du malheur, réfléchis : Dieu a fait l’un comme l’autre… » (Eccl 7.14).
8.    C’est par patience que Dieu permet au mal (le mal « principal » et le mal « secondaire ») d’exister et de persister, de manière parfois troublante. Dans cette patience, il n’y a nulle faiblesse, nulle méchanceté de sa part.
9.    La souffrance de celui qui place sa confiance en Dieu est semblable et cependant différente de celle de l’incrédule. L’incrédule court le risque de ne voir que sa souffrance (ou son remords). Le chrétien voit sa souffrance à la lumière de l’amour de Dieu et de l’espérance ancrée dans son cœur.
10.    Quand l’apôtre Paul parle aux chrétiens de Corinthe des « légères afflictions du temps présent », il sait qu’elles ne sont pas nécessairement légères. Mais elles sont légères en comparaison avec ce qui est promis, avec « la gloire à venir » (2 Co 4.17). Là se situe la dimension de l’espérance, la dimension de notre destinée.
Je conclus avec cette citation de C.S. Lewis : « Concilier la souffrance humaine avec l’existence de Dieu n’est un problème insoluble que si nous nous obstinons à attacher au mot amour un sens superficiel et à considérer l’ordre des choses comme si l’homme en était le centre » (3).


Charles Nicolas, pasteur

Notes :

(1) Jean-Claude Guillebeau, il y a quelques jours, regrettait que les journalistes soient si souvent focalisés sur les mauvaises nouvelles. Se voulant optimiste (bien que réaliste), il a cité Gandhi : « Un arbre qui tombe fait beaucoup de bruit; une forêt qui pousse ne s’entend pas. » Noter que, quand la Bible dit : « Soyez reconnaissants », elle ne demande pas de nier les sujets de tristesse ou de douleur, mais de choisir d’attarder notre regard sur les sujets de reconnaissance, visibles ou invisibles.

(2) « Pourquoi l’homme vivant se plaindrait-il? Que chacun se plaigne de ses propres péchés. » (Lament. 3.39). L’évangéliste anglais Roy Hession écrit : « Le cœur endurci dit : “C’est de ta faute”. Le cœur brisé dit : “C’est la mienne”. Quand Dieu remporte une victoire dans la vie d’une personne, elle avoue : “Mes amis, c’est moi qui ai tort”. »

(3) C.S. Lewis. Le problème de la souffrance. Éd. Raphaël, 2001, 2005.

 

 


L’accompagnement pastoral des personnes en souffrance. Cours Logos donné à Ouagadougou, au Burkina Faso, en novembre 2013.
L’auteur est pasteur réformé, aumônier hospitalier et enseignant itinérant; il demeure à Alès en France.