Dies irae (Un peu de sel s'il vous plaît, n° 18)
18. Dies irae
« La grand-messe fut célébrée avec la sombre magnificence des messes funèbres. Aussi jamais peut-être le Dies irae ne produisit-il sur des chrétiens de hasard, fortuitement rassemblés par la curiosité mais avides d'émotion, un effet plus profond, plus nerveusement glacial que le fut l'impression produite par cette hymne, au moment où huit voix de chantres accompagnées par celles des prêtres et les voix des enfants de choeur l'entonnèrent alternativement. Des six chapelles latérales, douze autres voix d'enfants s'élevèrent, aigres de douleur, et s'y mélèrent lamentablement. Jamais, en aucune religion humaine, les frayeurs de l'âme, violemment arrachée du corps et tempétueusement agitée en présence de la foudroyante majesté de Dieu, n'ont été rendues avec autant de vigueur. Devant cette clameur des clameurs doivent s'humilier les artistes et leurs compositions les plus passionnées. Ces cris de l'enfance, unis au son des voix graves, et qui comprennent alors, dans ce cantique de la mort, la vie humaine avec tous ses développements, en rappelant les souffrances du berceau, en se grossissant de toutes les peines des autres âges avec les larges accents des hommes, avec le chevrotement des vieillards et des prêtres ; toute cette stridente harmonie pleine de foudres et d'éclairs ne parle-t-elle pas aux imaginations les plus intrépides, aux cœurs les plus glacés, et même aux philosophes ! » (Honoré de Balzac, Ferragus).
Dies irae, jour de colère, jour qui verra les siècles réduits en cendres. Ainsi commence ce chant grégorien du XIIIème siècle évoquant la colère de Dieu, le retour du Christ et le Jugement dernier de toutes les créatures de la Terre. Depuis presque huit siècles, ce chant funèbre fut associé tous les jours à la messe des défunts.
Au cours du XVIIIème siècle (le Siècle des Lumières), le Dies irae passe de l'Eglise aux salles de concert avec Lully, Charpentier, Mozart, Verdi, Haydn ; puis au XIXème siècle avec Berlioz et l'orgie diabolique de la cinquième partie de sa Symphonie fantastique. Le Dies irae est finalement libéré de ses connotations religieuses. Litz, Saint-Saëns, Rachmaninov, Chostakovich poursuivront dans ce même sens. Au cours du XXème siècle, au delà de la mort et du jugement, le Dies irae ne cesse d'évoluer à travers les bandes originales des films, puis des jeux vidéos aujourd'hui.
En parallèle à cette évolution culturelle, l'Eglise catholique décide en 1969 de retirer le Dies irae de la messe des défunts, exprimant ainsi le désir de s'éloigner des textes jugés négatifs hérités du Moyen Âge, souhaitant se rapprocher plutôt de textes exhortant l'espoir chrétien, la foi et la résurrection.
On le comprend cent fois. En même temps, que signifient l'espoir chrétien, la foi et la résurrection sans la conscience de la gravité du péché, sans le jugement, sans la croix ? Cela signifie malheureusement un Evangile réduit à beaucoup de mièvreries, bien souvent.
Ce dimanche 7 février, j'ai écouté sur France musique l'émission : Tribune des critiques de disques. L'oeuvre, écoutée en six versions différentes puis analysée, était la Messe du Pape Marcel de Palestrina. Quand Palestrina a composé cette pièce en 1562, un de ses objectifs était de démontrer que la polyphonie liturgique et l'intelligibilité des textes étaient conciliables. Pour cinq des 6 versions écoutées, le verdict des critiques musicaux fut sévère : la technique est parfaite, mais les chanteurs ne pensent pas au sens des paroles qu'ils chantent.
La République nous autorise encore à croire. Mais dans ce contexte « laïcisé », croyons-nous vraiment ce que nous croyons ? Ch.N.
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