L'espérance chrétienne (2)
Espérance humaine et/ou espérance chrétienne :
quelles implications pratiques ? (2)
4. Arrêter de rêver, être apte à souffrir
Je suis étonné de voir le mot rêveapparaître dans le discours chrétien, à la manière de publicités qu'on entend partout. Ayons des songes pendant que nous dormons, mais abandonnons les rêves à ceux qui n'ont pas d'espérance. Les attentes sans fondement, les attentes trop grandes, nourrissent de fausses joies, puis de la colère ou la dépression. Les addictions sont généralement nourries par l'absence d'espérance ou par des attentes trop grandes ou trop impatientes.
Je choisis de retenir une problématique qui concerne beaucoup de chrétiens aujourd'hui et qui se traduit par une forme de dédain pour les églises locales. Je n'ignore pas les incohérences que l'on peut rencontrer dans les églises, les attentes légitimes qui sont parfois déçues. J'ai été blessé(e), donc je ne vais plus à l'église.
Je voudrais citer le pasteur Dietrich BONHOEFFER : Nous devons désormais renoncer à l'obscur sentiment qui, dans le domaine de la fraternité chrétienne, nous fait toujours désirer quelque chose de plus. Vouloir davantage que ce que le Christ a établi entre nous, ce n'est pas désirer une fraternité chrétienne, c'est s'en aller à la recherche de je ne sais quelles expériences communautaires inédites qu'on pense trouver dans l'Eglise parce qu'on ne les a pas trouvées ailleurs, et c'est introduire dans la communauté chrétienne le trouble ferment de ses propres désirs... Il est de toute importance de prendre conscience que, tout d'abord, la fraternité chrétienne n'est pas un idéal humain, mais une réalité en Dieu ; et, ensuite, que cette réalité est d'ordre spirituel et non pas d'ordre psychique. On ne saurait faire le compte des communautés chrétiennes qui ont fait faillite pour avoir vécu d'une image chimérique de l'Eglise... Dieu hait la rêverie pieuse, car elle fait de nous des êtres durs et prétentieux1.
Arrêter de rêver ; être apte à souffrir. J'ai évoqué la dimension du sacrifice, tout à l'heure. Il n'y a pas d'Amour véritable en dehors de la dimension du sacrifice. Dans aimer, il y a donner sa vie(Jn 15.13), il y a l'idée de sacrifice, mot détesté2. Ce n'est pas parce que les fanatiques musulmans le vivent mal3 et donnent du sacrifice (et de l'espérance) une mauvaise image, que ce principe doit cesser d'exister.
Application au couple et à la famille : Dès le moment où un homme se marie, il est prêt à mourir (littéralement) pour son épouse, normalement. Est-ce qu'il y a songé ? C'est vrai également pour l'épouse, d'une manière différente, cependant.
Dès qu'un couple a un enfant, les deux parents sont prêts à mourir pour cet enfant, normalement (ce qui ne signifie pas céder aux caprices de l'enfant). Je ne veux pas parler de l'avortement, mais je le pourrais, car cette pratique est certainement en lien avec l'absence d'espérance.
Si nous sommes devenus chrétiens pour souffrir moins, il y a un problème. Regardez Jésus. L'espérance développe l'aptitude à souffrir. Il y a là beaucoup d'implications.
Quel chrétien aujourd'hui est prêt à souffrir par fidélité à l'Evangile, c'est-à-dire à perdre quelque chose (et non pas à gagner quelque chose) à cause de l'Evangile ? Le refus de souffrir, le désir d'être agréé par tous, conduit à beaucoup de lâchetés, à beaucoup de trahisons. Comment réagirons-nous quand on va nous demander d'acquiescer à des principes contraires à ceux de la foi ? Comment nos enfants ou nos petits-enfants vont-ils se comporter dans la cour de l'école ? Où seront leurs modèles ?
L'aptitude à souffrir est bien sûr mentionnée dans les Béatitudes. Il y a des chrétiens qui s'étonnent de ce qu'ils ont des peines qu'ils n'avaient pas avant d'être chrétiens. C'est normal, pourtant ! Normalement, ils ont en même temps une joie que les non-chrétiens n'ont pas. Les deux ! Jésus dit bien : Heureux maintenant ceux qui sont affligés maintenant... car ils seront consolés plus tard. C'est l'espérance, qui les autorise à être dans la joie dès maintenant, avant l'exaucement, si on peut dire. Jésus dit : Heureux maintenant ; soyez dans l'allégresse et la joie, car votre récompense sera grande dans les cieux (Mt 5.12).
N'est-ce pas ce qu'ont vécu Paul et Silas dans leur cachot ? Mais aussi Jésus qui, en vue de la joie qui lui était réservée, a souffert la croix et méprisé la honte, puis s'est assis à la droite du trône de Dieu(Hé 12.2). C'est exactement l'espérance, que Paul Wells a appelé 'le moteur de la foi'.
Cela ne nous dit-il pas quelque chose, à nous maintenant ?
5. Patience et impatience
Je lis ce qu'écrit Jean dans sa première lettre : Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté ; mais nous savons que lorsque cela sera manifesté, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est.
Il y a donc une appropriation à vivre tout de suite : Nous sommes maintenant enfants de Dieu. Le verbe est au présent. C'est la dimension de la foi qui saisit ce qui est pour maintenant. Mais il y a aussi la perspective à venir :Nous serons semblables à lui. Le verbe est au futur. C'est la dimension de l'espérance, qui est une manière de posséder déjà ce qui nous manque encore. J'aime l'expression : Pas tout de suite, mais bientôt !4
L'espérance a bel et bien un impact sur la vie présente. Juste après ces deux versets, Jean ajoute : Quiconque a cette espérance en Jésus se purifie, comme lui-même est pur (1 Jn 3.2-3). Cela, c'est maintenant.
L'expression “comme lui-même”nous montre que ce que Jésus a vécu, il ne l'a pas seulement vécu à notre place, comme on le dit souvent ; mais il l'a aussi vécu en premier, c'est-à-dire : pour que nous le vivions nous aussi comme lui, avec lui, en lui !
L'expression “comme lui-même” nous fait penser à la fameuse question : Que ferait Jésus à ma place ? Cette question est légitime ! On pourrait dire aussi : Que penserait Jésus ? Ou : Que dirait Jésus à ma place ? Le Saint-Esprit plaide dans ce sens. Est-ce que nous l'entendons ? Il le faudrait. Quelle perspective magnifique !
L'espérance nourrit la patience, la persévérance, l'endurance, jusqu'au sacrifice parfois. C'est celle du laboureur qui attend la bonne saison pour récolter (Jc 5.7). On ne voit jamais Jésus se précipiter. C'est concret...
Paradoxalement, l'espérance nourrit aussi une forme d'impatience. C'est le : Viens Seigneur Jésus ! du dernier chapitre de l'Apocalypse. C'est aussi le : Pour moi, il serait avantageux de partir, de l'apôtre Paul. J'ai envie d'appeler cela : Le dégoût des choses vaines. Se purifier comme lui-même est pur...
Je veux évoquer d'un mot la tristesse et même l'irritation devant ce qui offense Dieu. On pense à Lot, bien sûr, ce juste qui tourmentait son âme nuit et jour à cause de ce qu'il voyait et entendait autour de lui (2 Pi 2.8), Ce n'est pas à nous d'exercer le jugement. Dieu le fera : Il est de la volonté de Dieu d'affliger ceux qui vous affligent, écrit Paul (2 Th 1.6). Patience, donc.
Mais il doit aussi y avoir des paroles et parfois des gestes qui annoncent ce jugement, le jour où Jésus apparaîtra du ciel avec les anges de sa puissance, au milieu d'une flamme de feu, pour punir ceux qui ne connaissent pas Dieu (1.7-8).
C'est la dimension prophétique du témoignage chrétien. Dans l'éducation des enfants par exemple, mais pas seulement. Je pense à Jean-Baptiste qui dit à Hérode : Il ne t'est pas permis d'avoir pour femme l'épouse de ton frère (Mt 14.4).
L'espérance, dans le cœur du chrétien, devrait constituer un bagage tellement considérable que toute autre réalité, heureuse ou malheureuse, devrait apparaître relative, temporaire. Est-ce pour devenir indifférent, insensible ? Certes pas.
6. Le repas du Seigneur
Je propose de terminer cet exposé en évoquant le repas du Seigneur. Tout d'abord en rappelant que ce repas de communion a une portée prophétique autant que mémorielle : Vous annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne ! (1 Co 11.26). Le jusqu'à ce qu'il vienne tend notre cœur vers l'avant et nous donne de voir déjà ce qui n'est pas encore là et d'en être participants. C'est exactement l'espérance.
Cette espérance qui nous lie au Seigneur nous lie aussi les uns aux autres. Le mot communion s'applique vraiment aux deux dimensions. Si nous comprenons cela, les implications, là encore, sont innombrables : c'est très précisément l'objet des lettres du Nouveau Testament, que nous devrions cesser de regarder comme un idéal chrétien5.
Le fait que les exhortations contenues dans ces lettres aient si souvent été lues comme s'appliquant à l'ensemble des hommes démontre les graves lacunes de l'espérance chrétienne : cela affaiblit considérablement le témoignage de l'Eglise et transforme le message biblique en utopie, ce qu'il n'est pas.
Tous ceux qui prennent part à ce repas sont impliqués, sans exception. Il y a deux axes d'applications, liés l'un à l'autre : l'axe pastoral qui comprend principalement l'exhortation, l'encouragement et la répréhension fraternelle ; et l'axe diaconal qui comprend le service mutuel, notamment au bénéfice des membres les plus fragiles de la communauté, l'assistance destinée aux saints (Ro 12.13 ; 2 Co 9.1, 12).
Cela ne concerne pas que les pasteurs, les anciens et les diacres, mais tous les membres de l'Eglise. Il n'empêche que le faible nombre de pasteurs, la dévaluation du ministère des anciens et la quasi disparition du ministère des diacres (le diaconat s'étant souvent transformé en action sociale, ce qui est une hérésie), tout cela est le signe de la fragilité de notre espérance6.
La foi est toujours là, mais le moteur est faible, tandis que le chemin est souvent ardu...
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Le plus grand c'est l'Amour, mais les trois demeurent, écrit Paul : la Foi, l'Espérance et l'Amour. En réalité, ils sont indissociables. Y a-t-il de l'Amour en dehors de Dieu ?
LES TROIS DEMEURENT. Tenons donc LES TROIS ENSEMBLE, à tout prix.
Charles NICOLAS
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1 De la vie communautaire, Cerf-Labor et Fides, 1983, p. 21. Calvin écrit joliment dans ce sens.
2 Si nous savions combien l'amour vrai est rare, nous pleurerions.
3Paul écrit qu'on peut donner sa vie sans amour (1 Co 13.3), mais on ne peut pas aimer sans donner sa vie.
4 Je cite la lettre aux Hébreux : Ceux qui parlent comme cela montrent qu'ils cherchent une patrie. Maintenant, ils en désirent une meilleure, c'est-à-dire une céleste. Dieu n'a pas honte d'être appelé leur Dieu, car il leur a préparé une cité (11.14-16).
5Je viens d'écrire un article intitulé : Les personnes âgées sont-elles hors communion ?
6 Le modèle de l'Eglise centrée sur la personne de Jésus-Christ ayant souvent laissé la place au modèle associatif...
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