Colère, supplication ou reconnaissance ?
1. La colère
Pour beaucoup de personnes, aujourd'hui, la colère semble être devenue une manière d'être, une manière de communiquer. Les personnes qui travaillent au contact avec le public dans les administrations (mais aussi à l'hôpital, etc.) en témoignent : pour un rien le ton monte, avec parfois des insultes et des menaces. Qu'un événement contrariant survienne, y compris une tempête ou une inondation, la colère s'exprime et on cherche un coupable. La population ne décolère pas, peut-on entendre parfois.
On pense à des enfants de 3 ans que les parents ne peuvent plus contenir. On pense aux altercations sur la voie publique. On pense évidemment aux syndicats qui exploitent ce penchant revendicateur. On ne lâche rien ! Obtiennent-ils ce qu'ils demandaient ? Ce n'est pas suffisant. On veut plus !
Celui qui a placé sa confiance en Dieu ne devient pas insensible à tout ce qui se passe. Mais il peut en parler à Dieu. Il peut dire son incompréhension, sa souffrance et même sa colère. Cela va changer beaucoup de choses en lui. Celui qui connaît la sainteté de Dieu et la nature pécheresse des hommes sait qu'il ne mérite rien, pas même l'air qu'il respire. Cela aussi va changer beaucoup de choses dans son regard sur les événements. Il se souvient aussi que Dieu a dit : A moi la vengeance, à moi la rétribution (Ro 12.19). Suis-je en position de faire justice ?
Vous savez quelle pourrait être la définition d'un voleur ? C'est quelqu'un qui ne demande pas la permission et qui ne dit pas merci. On ne peut qu'imaginer les sentiments qui habitent son cœur : une joie malsaine ponctuée d'inquiétudes plus ou moins permanentes. Par contre, on sait bien les sentiments qu'il laisse derrière lui, là où il est passé.
On pourrait se demander si un homme ou une femme qui jamais ne consultent Dieu dans la prière, ni jamais ne lui disent merci, ne sont pas semblables à des voleurs. Si c'est vrai, il y en a beaucoup autour de nous. Leur attitude reflète l'impiété – l'indifférence à l'égard de Dieu – laquelle produit de la colère dans le ciel. On l'oublie.
2. La supplication et la reconnaissance
A l'inverse, la supplication et la reconnaissance – deux attitudes qui paraissent contradictoires – semblent bien être la respiration du croyant. En réalité, la Bible dit cela d'innombrables fois, de telle sorte que c'est une réalité qui devrait s'inscrire profondément dans notre pensée. L'incroyant ne connaît – vis-à-vis de Dieu – ni la supplication, ni la reconnaissance. A cet égard son cœur est sec. Dans la Bible, les Psaumes appellent ceux qui supplient et qui sont reconnaissant les justes, et elle appelle ceux qui ne le font pas les méchants.
Le Notre Père commence et s'achève par la reconnaissance qui exalte la sainteté, le règne, la puissance et la gloire de Dieu. Au milieu se trouve la supplication : Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour, pardonne nos offenses, ne nous laisse pas entrer dans la tentation, délivre-nous du mal ou du Malin. Nous le récitons peut-être paisiblement, mais il s'agit bien de supplications. Si ce qui est demandé venait à manquer, malheur à nous !
Est-ce que cela va de soi, de supplier, d'être reconnaissant ? Normalement oui. En réalité non. Tout ce qu'il y a en nous de charnel, tout ce qu'il y a de vanité, d'égoïsme, d'entêtement, s'oppose à ces deux expressions de la foi que sont la supplication et la reconnaissance. C'est pourquoi intervient la nécessité du brisement, qui n'est agréable ni pour Dieu – il n'aime pas briser – ni pour nous.
3. Toutes les saisons ne se ressemblent pas
Ce qui apparaît dans la Bible, dans l'histoire de l'Eglise, comme dans nos vies, c'est que toutes les saisons ne se ressemblent pas. On pourrait dire qu'il y a des saisons pour supplier et des saisons pour rendre grâce, sachant que ce que nous appelons 'saison', ici, peut durer quelques heures, quelques semaines ou quelques années. L'apôtre Jacques le dit ainsi : Quelqu'un parmi vous est-il dans la souffrance ? Qu'il prie. Quelqu'un est-il dans la joie ? Qu'il chante des cantiques (5.13).
Certains psaumes, par exemple, sont assurément des psaumes de supplication, écrits – par des croyants – pendant des périodes d'épreuves redoutables. La plupart, cependant, se concluent par la reconnaissance, comme le Psaume 13, le Psaume 73 ou le Psaume 77. Le Psaume 23, lui, n'exprime que la reconnaissance – sans exclure la vallée de l'ombre de la mort. Oui, les saisons se suivent et ne se ressemblent pas.
Cependant, il est probable qu'un grand nombre de fois la supplication et la reconnaissance se succéderont dans une même période, dans une même journée, dans une même prière. N'avons-nous pas, à tout instant, des sujets de souffrance ou d'intercession et des sujets de reconnaissance ? Oui, nous les avons.
N'est-ce pas aussi ce que laissent entendre les Béatitudes ? Heureux ceux qui pleurent : cela ne peut-il pas, dans un même mouvement, nourrir de la supplication et de la reconnaissance ? Un enfant qui pleure dans les bras de sa mère n'est-il pas en même temps habité par une supplication et par la reconnaissance ?
4. Etre agréables à Dieu
Je me dis – est-ce que je rêve ? – que cette respiration chrétienne qui conjugue à chaque instant la supplication et la reconnaissance peut s'inscrire sur les visages et les faire ressembler à celui de Jésus.
L’apôtre Paul exhorte ainsi les chrétiens de l’église de Philippes : Ne vous inquiétez de rien, mais en toute chose faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, avec des actions de grâce (Ph 4.6). En toute chose, cela signifie en toutes circonstances, à toute occasion ; on pourrait dire tout le temps. Paul ajoute une promesse qui doit s’accomplir avant même l’exaucement : Et la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ (6.7).
Je cite Jean Calvin, dans le même esprit : Celui qui aura une telle affection envers Dieu, quelque chose qu’il advienne, ne se réputera jamais malheureux, et ne se plaindra pas de sa condition, comme pour accuser Dieu. Or, combien cette affection est nécessaire, cela apparaîtra si nous considérons à combien d’accidents nous sommes sujets. Il y a mille maladies qui nous molestent assidûment les unes après les autres : tantôt la peste nous tourmente, tantôt la guerre ; tantôt une gelée ou une grêle nous apporte stérilité, et par conséquent nous menace d’indigence, tantôt par mort nous perdons femmes, enfants et autres parents ; parfois le feu se mettra en notre maison. (…) Au contraire (de ceux qui maudissent Dieu), il faut que l’homme fidèle contemple en ces choses la clémence de Dieu et sa bénignité paternelle. Soit donc qu’il se voie désolé par la mort de tous ses proches, et sa maison comme déserte, bien loin qu’il cesse de bénir Dieu, il se tournera plutôt à cette pensée que, puisque la grâce de Dieu habite en sa maison, il ne la laissera point désolée. Soit que ses blés et vignes soient gâtés et détruits par gelée, grêle et autre tempête, et que par cela il prévoie danger de famine, encore ne perdra-t-il pas courage et ne se mécontentera-t-il pas de Dieu, mais plutôt persistera en une ferme confiance, disant en son cœur : Nous sommes toutefois en la tutelle du Seigneur, nous sommes les brebis de son pâturage (Ps 79.13).
Il me semble que nous venons de définir en termes simples, au moins en partie, ce qu'est la piété. Nous nous souvenons que Paul parle de la piété que les enfants doivent avoir vis-à-vis de leurs parents (1 Tm 5.4. Cf. Ep 6.1). Demander et dire merci ! Non pas réclamer, non pas s'emparer comme des voleurs ; mais demander et dire merci. L'enfant qui a cette attitude sera heureux.
Enfin, entre la supplication et la reconnaissance, toutes les deux tellement justifiées dans notre présent parcours, une des deux n'aura un jour plus lieu d'être : la supplication. Tandis que l'autre demeurera toujours : la reconnaissance.
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Annexes
1. L’esprit de revendication
Les chrétiens ont pu, parfois, donner l’impression d’une certaine passivité devant les circonstances, d’un certain fatalisme devant l’adversité. La passivité et le fatalisme ne sont pas des vertus chrétiennes. Ils peuvent résulter d’une mauvaise compréhension de la souveraineté de Dieu, comme si notre responsabilité était abolie ; ou d’une perception erronée de la souffrance, comme si celle-ci avait un pouvoir expiatoire ou rédempteur.
Jésus n’a pas tendu l’autre joue devant le soldat qui lui donne un soufflet (Jn 18.23) ; et Paul se défend comme un lion devant Festus, le gouverneur romain (Ac 25.11). Il n’y a donc, chez les disciples de Jésus, ni passivité ni fatalisme. Par contre, il y a la confiance en Dieu et un esprit de contentement qui est, selon Paul, une grande source de gain (1 Tm 6.6).
C’est le sens de la troisième Béatitude (Mt 5.5) : Heureux les débonnaires. Une traduction possible est : Heureux ceux qui ne revendiquent pas. Ils ne réclament rien et ils hériteront !
On est loin de l’esprit de revendication, souvent accompagné de colère, et même de violence, chaque fois que l’État-providence ne répond pas aux attentes de ceux qui s’estiment lésés. C’est l’esprit révolutionnaire, c’est l’esprit des Droits de l’Homme, c’est l’esprit de l’humanitarisme qui, selon Rémi Brague, considère que l’homme aurait toujours été en mesure – ou le progrès lui aurait octroyé la capacité – de résoudre par lui-même les problèmes que lui pose sa nature particulière. Il n'a pas besoin d'aide pour accomplir ce qui le rend vraiment et réellement humain. L'humanitarisme est l'ennemi juré du christianisme, parce qu'il entend le remplacer en le caricaturant.
Nous avons parlé de la nécessité de supplier Dieu : pas pour obtenir tout ce que nous voulons mais pour dire notre dépendance. C’est la prière de Jésus avant sa passion : Toutefois, non pas ma volonté mais la tienne (Lc 22.42). Ce n’est pas l’attitude des revendicateurs qui, par ailleurs, sont rarement satisfaits – et donc rarement reconnaissants.
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2. Pourquoi faut-il crier parfois ?
Un verbe dit cela très fort, c'est le verbe crier que l'on trouve assez souvent dans les Psaumes. L'Eternel entend quand je crie à lui (Ps 4.4). Et Dieu répond : Tu as crié dans la détresse, et je t'ai délivré (Ps 81.8).
Faut-il donc que je crie pour que Dieu m'entende, lui qui connaît le fond de mon cœur avant même que ma bouche s'ouvre ? La réponse est : pas toujours, mais parfois oui. Pourquoi ? Parce que ce cri (qui peut bien être silencieux, c'est quand même un cri) opère une forme de circoncision du cœur : il y a un voile qui se déchire, comme pour l'enfant qui vient de naître. Il y a un accès qui s'ouvre, une fierté qui tombe, et donc un lien qui se crée. Celui qui appelle au secours n'est plus fier. Dieu va pouvoir tendre sa main secourable pour le rejoindre et le relever.
Mais alors, n'est-ce que pour les chrétiens récalcitrants ? Non, c'est aussi la respiration de chaque jour pour le chrétien qui aime Dieu et qui est aimé de lui, comme l'indique le Notre Père. C'est également nécessaire pour la croissance spirituelle : les étapes de croissance ressemblent à l'étape de la nouvelle naissance, même pour les chrétiens fidèles. Avant la ruine, le cœur de l'homme s'élève ; mais l'humilité précède la gloire (Pr 18.12). Si la gloire nous était accordée sans l'humilité, cela tournerait à notre perte ! On pourrait dire que c'est là le secret de la supplication.
Cela aussi on le constate dans les récits bibliques, comme par exemple avec Paul qui supplie Dieu de le délivrer de son écharde (2 Co 12.8). Etait-il désobéissant ? Non, mais de telles révélations lui avaient été accordées qu'il courait le risque de devenir orgueilleux (12.7). Rappelons-nous que Jésus lui-même a crié vers son Père, et qu'il a appris l'obéissance par les choses qu'il a souffertes (Hé 5.8).
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3. Se plaire dans les calamités ?
Nous remarquons que Paul écrit, après avoir évoqué ce combat dans la prière : C'est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les calamités, dans les persécutions, dans les détresses pour Christ ; car quand je suis faible, c'est alors que je suis fort (2 Co 10).
Le mot ‘faible’, ici, n’est pas un mot pour faire semblant. Il signifie littéralement ‘qui ne tient pas debout tout seul’. Certains pourraient croire que Paul exagère quand il écrit cela. D'autres ont déjà découvert que les richesses de la grâce de Dieu sont au prorata du brisement que nous avons vécu. En tant qu'aumônier hospitalier, j'ai constaté bien des fois qu'une personne peut faire plus de chemin en trois jours, couchée sur une lit d'hôpital, qu'en 30 ans à courir dans tous les sens. C'est ainsi. Serait-ce que Dieu est lent à agir ? Non, Dieu agit promptement. C'est nous qui sommes lents à nous incliner : Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite ! Est-ce notre supplication ?
Il me revient que le 13 août 1727 à Berthelsdorf, en Saxe, la communauté morave s'étant réunie pour un service de Cène, tous se mirent à genoux, à commencer par les pasteurs. Le souffle d'un renouveau spirituel profond visita alors cette assemblée et la marqua durablement. De même, en 1923 à Crest, dans la Drôme, une vingtaine de pasteurs réunis pour une pastorale sont touchés par l'exhortation de l'un d'eux et se mettent à genoux. Ce sera un des éléments déclencheurs du Réveil de la Drôme. Faut-il donc se mettre à genoux pour supplier ? Supplication et reconnaissance.
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4. Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?
Dans les Béatitudes, il y a comme une apologie de la pauvreté. Pas nécessairement de la pauvreté matérielle, mais de l'esprit de pauvreté. Celui qui le possède est tout à la fois dans la supplication et dans la reconnaissance. Ceux qui sont allés en Afrique noire ont pu l'observer parfois. Le dénuement et la joie. La dépendance et la joie. Il semble que ce soit une caractéristique du Royaume de Dieu.
D'une manière assez semblable, je crois, cela peut se voir chez certaines personnes malades, et même chez certaines personnes en fin de vie : il y a les larmes de tout quitter et, en même temps, une sorte de joie qui n'a pas été connue comme cela auparavant. Les cantiques d'autrefois disaient cela, célébrant la joie du dernier Jour et priant Dieu d'être en soutien dans ce dernier passage.
En situation de guerre ou de persécution, la supplication et la reconnaissance s'expriment autrement qu'en temps de paix. Quand la vie se fait fragile, incertaine, on supplie là où on pensait pouvoir se débrouiller tout seul ; et on est reconnaissant là où on trouvait les choses normales. C'est la découverte que nous ne méritons rien, pas même l'air que nous respirons. Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? (1 Co 4.7).
C'est pour cela que Jésus parle de la ressemblance avec les enfants (Mc 10.14). C'est pour cela qu'il appelle aussi ses disciples les petits (Mt 10.42 ; 18.6...). Quelle que soit leur taille ou leur statut social.
Charles NICOLAS
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Notes :