Du bon usage de la vérité
Du bon usage de la vérité
Charles NICOLAS
Abraham a-t-il dit à Isaac ce que Dieu lui avait demandé lorsqu'ils se sont mis en route tous les deux pour le Mont Morija, avec l'âne et les deux serviteurs (Gn 22.1-2) ? Nous savons que non, puisqu'au moment d'offrir le sacrifice, Isaac demande à son père où est l'agneau pour le sacrifice (22.7). Abraham avait-il tout dit à son épouse Sara ? Le texte ne le dit pas, mais à mon avis Abraham n'a pas tout dit à Sara.
Abraham a-t-il donc menti à Sara ? S'il lui a dit qu'ils allaient chercher des champignons, alors il a menti. Mais s'il a dit que Dieu lui avait demandé d'aller offrir un sacrifice sur le Mont Morija (ils sont partis à quatre durant une semaine, quand-même), il n'a pas menti. Et Sara, bien que concernée, n'avait pas besoin de tout savoir. C'était entre Dieu et Abraham.
Cela nous parle de limites et de discernement – c'est-à-dire de sagesse et d'intelligence. Dans l'étape de la maturité, on ne doit pas mentir, mais on n'est pas obligé de tout dire. Nous n'avons pas toujours besoin de tout savoir, qui que nous soyons. Avec la sagesse, l'amour doit indiquer où on doit s'arrêter : ni trop tôt ni trop tard.
1. Faut-il mentir ou tout dire ?
L'application de ces principes est évidente pour ce qui concerne les enfants. Avant, on ne disait rien aux enfants (paraît-il). C'est dommage, car ils peuvent comprendre certaines choses et ils ont besoin de savoir pour ne pas s'inquiéter pour rien. Il se peut qu'aujourd'hui, certains parents disent tout à leurs enfants, y compris ce qu'ils n'ont pas besoin de savoir. L'enfant ne peut pas porter tous les soucis que portent les adultes. Cet écueil se présente assez fréquemment au sein des familles monoparentales où les enfants deviennent (souvent) le principal vis-à-vis de leur parent. Ces enfants deviennent adultes trop tôt mais demeurent immatures une partie de leur vie.
Par ailleurs, chacun comprend qu'il n'en sera pas de même avec un enfant de 6 ans et avec un enfant de 14 ans. Et même à deux enfants de 14 ans on ne pourra pas forcément confier les mêmes choses.
Il y a une application très concrète de cela dans la relation du médecin et de la personne malade. Quand un médecin découvre que son patient a une maladie grave à un stade avancé, doit-il tout dire d'emblée. Sans doute pas. Est-ce mentir ? Non, c'est accompagner le patient et lui dire ce qu'il peut entendre maintenant. Certains médecin disent tout d'un coup ; cela décharge leur conscience, mais cela peut accabler excessivement le patient qui vit déjà une étape difficile. Ce n'est pas l'aider. Le médecin doit-il donc dire que tout va bien, ou que ce n'est pas grave ? Non, ce serait mentir et ce ne serait pas aider non plus. Le médecin peut dire : Ce que vous avez est sérieux et nous allons faire tout ce que nous pourrons. Beaucoup de médecins agissent comme cela : la réalité sera dévoilée progressivement1.
Et dans le couple ? Ce n'est pas évident. Il y a des cultures où il va de soi que l'on ne partage pas tout, comme si on était des copains. Les hommes partagent plutôt entre hommes, les femmes entre femmes. C'est sans doute dommage à certains égards ; mais c'est peut-être sage par ailleurs. En Occident on partage tout (ou presque) : cela peut alléger les fardeaux dans un premier temps ; cela peut aussi les rendre trop lourds, dans certains cas. Si tout le monde porte la totalité des préoccupations, comme le préconise une certaine vision égalitaire, l'épuisement risque bien d'être au rendez-vous, et nous risquons de tous flancher en même temps.
Quand l'apôtre Paul recommande aux conjoints de se tenir à l'écart l'un de l'autre, d'un commun accord et pour un temps, afin de consacrer du temps à la prière (1 Co 7.5), il reprend le conseil de Jésus d'entrer dans le lieu secret et de fermer la porte pour prier sans témoin (Mt 6.6). C'est entre Dieu et moi. Le conjoint n'est pas Dieu.
2. Et la dissimulation ?
Le mot 'dissimulation' résonne mal à l'oreille des chrétiens, et c'est normal. La dissimulation est proche du mensonge. C'est taire ou cacher une chose qu'il faudrait dire ou dévoiler. On pense à Ananias et à Saphira qui se sont accordés pour mentir à l'église et à Dieu (Ac 5.4) en dissimulant une partie de ce qu'ils avaient fait. C'était grave.
Faut-il donc rendre compte de tout, de manière exhaustive ? Bien-sûr que non. Mais il ne faut pas mentir. Il ne faut pas tromper. Chacun se rend compte que dans certains cas, la limite ne sera pas évidente à trouver.
Dans la vie de l'Eglise, la question peut se poser souvent. A la sortie de la salle de culte, on ment beaucoup, me semble-t-il. - Comment ça va ? - Bien ! En fait, ça ne va pas bien. En aumônerie hospitalière, nous avons appris à ne jamais demander : - Comment ça va ? mais plutôt : - Comment allez-vous ce matin, ou ce soir ? C'est très différent. Si on ne va pas bien, on n'est pas obligé de dire pourquoi. Mais on ne devrait pas répondre : - Très bien ! Il vaut la peine d'y réfléchir si nous voulons honorer la vérité et marcher dans la lumière.
Quand nous prenons ensemble le repas du Seigneur, nous reconnaissons publiquement que nous sommes les malades pour qui Jésus a donné sa vie (Mt 9.12). Il n'y a plus de fierté à défendre, il n'y a plus d'apparence à sauvegarder, qui que nous soyons. Peut-on parler d'une forme de transparence ? Je crois que oui. La vérité n'est pas qu'une question de doctrine !
Alors, comment doit-on entendre l'exhortation de Jacques de confesser nos péchés les uns les autres – ou l'un l'autre – afin que nous soyons guéris (5.16) ? Curieusement, la guérison n'est pas mentionnée dans les versets qui précèdent, au sujet de l'onction d'huile. Elle est mentionnée là, avec la confession des péchés. Nous devrions réfléchir à cela aussi. Un péché dissimulé nuit au chrétien et nuit à l'église, même si celle-ci ne le sait pas. Il est à craindre que pour ne pas vivre cela n'importe comment, nous ne le vivions pas du tout, ou que très peu. En conséquence, il manque des guérisons...
Je crois que chacun devrait avoir un compagnon de prière à qui il puisse tout dire, ou presque. Je crois que s'il y a de vrais anciens, on doit pouvoir tout leur dire.
3. Savoir garder les secrets
Une chrétienne m'a dit un jour : Je ne dis rien à mon pasteur, sinon toute l'église est au courant. C'est un bon pasteur, pourtant. Il veut bien faire, il vise la transparence. Mais cette soeur ne lui confiera plus rien. Pour être en mesure de recevoir des confidences, il faut savoir garder les secrets. Tout le monde n'y arrive pas. Ce n'est pas contre la transparence, ce n'est pas contre la marche dans la lumière. En confiant un secret à un pasteur, à un ancien ou même à un frère ou une soeur, c'est un peu comme si on le confiait à Jésus lui-même. Celui à qui on le dit n'est qu'un témoin. Il n'a pas le droit de répéter ce qu'on lui a confié sans l'accord de la personne.
La question se pose notamment au niveau des réunions de prière. Si on ne sait rien, on va prier dans le vague. Il est préférable que la prière soit précise. Mais a-t-on besoin de connaître tous les détails ? La réponse est non.
On comprend qu'il ne s'agit donc pas de tout dire ou de ne rien dire. C'est pour cela que nous avons parlé de sagesse, de discernement, d'intelligence et même d'amour. C'est aussi pour cela que la Bible parle du bien ou du mal qui peuvent se faire avec la langue (Jc 3). Chacun doit donc veiller sur lui-même à ce sujet : celui qui se tait devrait savoir ouvrir la bouche et communiquer la grâce par ce moyen (Ep 4.29). Pourquoi se tait-il ? Et celui qui parle devrait parfois s'abstenir, attendre, dire moins. Pourquoi parle-t-il ?
4. Dieu ne nous dit pas tout
La Bible n'est pas une encyclopédie : Dieu ne nous dit pas tout. Quand nous lisons les trois premiers chapitres de la Genèse, il y a bien des éléments que nous aimerions connaître et qui ne s'y trouvent pas. Dieu nous dit ce qu'il est utile que nous sachions, ce que nous avons besoin de connaître. Et nous n'avons pas besoin de tout connaître. La curiosité n'a pas vraiment sa place ici. Elle peut être une sorte de maladie – on pourrait parler d'une épidémie aujourd'hui – qui consiste à s'abreuver d'informations inutiles et de négliger ou d'ignorer celles qui sont importantes pour notre vie2. En un sens, c'est jouer avec la vérité.
Moïse nous avertit de manière explicite : Les choses cachées sont à l'Eternel, notre Dieu ; les choses révélées sont à nous et à nos enfants, pour toujours, afin que nous les mettions en pratique (Dt 29.29). La vie n'est pas un jeu.
Dieu a-t-il tout dit à Abraham lorsqu'il l'a appellé à quitter sa maison, son pays ? Jésus lui-même, dans son humanité, ignore l'heure de son retour. Nous appartient-il de connaître le nombre des élus ? Et même leurs noms ? Dieu connaît ceux qui lui appartiennent (2 Tm 2.19). C'est trop grand pour nous. Le livre de l'Apocalyspe s'appelle en réalité Révélation. En le lisant, nous voyons bien qu'il ne nous revient pas de tout savoir dès aujourd'hui. Est-ce faire l'apologie de l'ignorance que de rappeler cela ? Pas du tout. C'est au contraire placer et vivre notre responsabilité de manière sensée. C'est être chercher à être fidèle là où nous sommes appelés à être fidèles.
5. L'amour de la vérité
Parmi les grâces que Dieu accorde, il y a l'amour de la vérité (2 Th 2.10). Attention, cet amour implique de se reconnaître pécheur, comme le fit un des deux brigands au moment de la crucifixion (Lc 23.40-41. Cf. 1 Jn 1.8). C'est ce même amour de la vérité qui donne à ce même brigand de reconnaître en Jésus le Messie ! (23.42)
L'amour de la vérité est une grâce que Dieu accorde et qui rend possible le salut. Elle rend notre conscience éveillée, sensible. La vérité étant comme une lumière, l'amour de la vérité éclaire notre visage, normalement. Mais il peut arriver que certains en fasse un mauvaise usage, assénant les vérités qu'ils ont découvertes à tort et à travers.
C'est pour cela que Paul parle aussi de la vérité dans l'amour (Ep 4.15). Pour beaucoup de personnes, il faudrait choisir entre les deux. Mais ce n'est pas du tout le cas. L'amour se réjouit de la vérité, dit encore Paul (1 Co 13.6). Quand l'amour et la vérité se rencontrent, il y a de la joie ! En réalité, les trois viennent de Dieu et sont communiqués par le même Esprit. Il n'y a pas de vérité sans amour ; il n'y a pas d'amour sans vérité.
Pour nous, c'est un chemin étroit, dans une dépendance aussi grande que possible à la direction du Saint-Esprit. Par la grâce seulement.
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Notes :
1Parfois avec le concours d'une infirmière spécialisée qui reprendra les propos du médecin en se tenant proche de la personne malade.
2A l'occasion de la sortie de son livre : Pascal et la proposition chrétienne (Grasset, 1922), le philosophe Pierre Manent a dit : Si Dieu existe ou s'il n'existe pas, cela fait une énorme différence. Alors, pourquoi la question est-elle toujours remise à plus tard ?
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