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Le blog de Charles Nicolas

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  • Dans une société déchristianisée où les mots perdent leur sens, où l'amour et la vérité s'étiolent, où même les prédicateurs doutent de ce qu'ils doivent annoncer, ce blog propose des textes nourris de réflexion biblique et pastorale.
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24 août 2026

Du bon usage de la vérité

 

 

 

 

 

Du bon usage de la vérité

 

Charles NICOLAS

 

Abraham a-t-il dit à Isaac ce que Dieu lui avait demandé lorsqu'ils se sont mis en route tous les deux pour le Mont Morija, avec l'âne et les deux serviteurs (Gn 22.1-2) ? Nous savons que non, puisqu'au moment d'offrir le sacrifice, Isaac demande à son père où est l'agneau pour le sacrifice (22.7). Abraham avait-il tout dit à son épouse Sara ? Le texte ne le dit pas, mais à mon avis Abraham n'a pas tout dit à Sara.

 

Abraham a-t-il donc menti à Sara ? S'il lui a dit qu'ils allaient chercher des champignons, alors il a menti. Mais s'il a dit que Dieu lui avait demandé d'aller offrir un sacrifice sur le Mont Morija (ils sont partis à quatre durant une semaine, quand-même), il n'a pas menti. Et Sara, bien que concernée, n'avait pas besoin de tout savoir. C'était entre Dieu et Abraham.

 

Cela nous parle de limites et de discernement – c'est-à-dire de sagesse et d'intelligence. Dans l'étape de la maturité, on ne doit pas mentir, mais on n'est pas obligé de tout dire. Nous n'avons pas toujours besoin de tout savoir, qui que nous soyons. Avec la sagesse, l'amour doit indiquer où on doit s'arrêter : ni trop tôt ni trop tard.

 

1. Faut-il mentir ou tout dire ?

 

L'application de ces principes est évidente pour ce qui concerne les enfants. Avant, on ne disait rien aux enfants (paraît-il). C'est dommage, car ils peuvent comprendre certaines choses et ils ont besoin de savoir pour ne pas s'inquiéter pour rien. Il se peut qu'aujourd'hui, certains parents disent tout à leurs enfants, y compris ce qu'ils n'ont pas besoin de savoir. L'enfant ne peut pas porter tous les soucis que portent les adultes. Cet écueil se présente assez fréquemment au sein des familles monoparentales où les enfants deviennent (souvent) le principal vis-à-vis de leur parent. Ces enfants deviennent adultes trop tôt mais demeurent immatures une partie de leur vie.

 

Par ailleurs, chacun comprend qu'il n'en sera pas de même avec un enfant de 6 ans et avec un enfant de 14 ans. Et même à deux enfants de 14 ans on ne pourra pas forcément confier les mêmes choses.

 

Il y a une application très concrète de cela dans la relation du médecin et de la personne malade. Quand un médecin découvre que son patient a une maladie grave à un stade avancé, doit-il tout dire d'emblée. Sans doute pas. Est-ce mentir ? Non, c'est accompagner le patient et lui dire ce qu'il peut entendre maintenant. Certains médecin disent tout d'un coup ; cela décharge leur conscience, mais cela peut accabler excessivement le patient qui vit déjà une étape difficile. Ce n'est pas l'aider. Le médecin doit-il donc dire que tout va bien, ou que ce n'est pas grave ? Non, ce serait mentir et ce ne serait pas aider non plus. Le médecin peut dire : Ce que vous avez est sérieux et nous allons faire tout ce que nous pourrons. Beaucoup de médecins agissent comme cela : la réalité sera dévoilée progressivement1.

 

Et dans le couple ? Ce n'est pas évident. Il y a des cultures où il va de soi que l'on ne partage pas tout, comme si on était des copains. Les hommes partagent plutôt entre hommes, les femmes entre femmes. C'est sans doute dommage à certains égards ; mais c'est peut-être sage par ailleurs. En Occident on partage tout (ou presque) : cela peut alléger les fardeaux dans un premier temps ; cela peut aussi les rendre trop lourds, dans certains cas. Si tout le monde porte la totalité des préoccupations, comme le préconise une certaine vision égalitaire, l'épuisement risque bien d'être au rendez-vous, et nous risquons de tous flancher en même temps.

 

Quand l'apôtre Paul recommande aux conjoints de se tenir à l'écart l'un de l'autre, d'un commun accord et pour un temps, afin de consacrer du temps à la prière (1 Co 7.5), il reprend le conseil de Jésus d'entrer dans le lieu secret et de fermer la porte pour prier sans témoin (Mt 6.6). C'est entre Dieu et moi. Le conjoint n'est pas Dieu.

 

2. Et la dissimulation ?

 

Le mot 'dissimulation' résonne mal à l'oreille des chrétiens, et c'est normal. La dissimulation est proche du mensonge. C'est taire ou cacher une chose qu'il faudrait dire ou dévoiler. On pense à Ananias et à Saphira qui se sont accordés pour mentir à l'église et à Dieu (Ac 5.4) en dissimulant une partie de ce qu'ils avaient fait. C'était grave.

 

Faut-il donc rendre compte de tout, de manière exhaustive ? Bien-sûr que non. Mais il ne faut pas mentir. Il ne faut pas tromper. Chacun se rend compte que dans certains cas, la limite ne sera pas évidente à trouver.

 

Dans la vie de l'Eglise, la question peut se poser souvent. A la sortie de la salle de culte, on ment beaucoup, me semble-t-il. - Comment ça va ? - Bien ! En fait, ça ne va pas bien. En aumônerie hospitalière, nous avons appris à ne jamais demander : - Comment ça va ? mais plutôt : - Comment allez-vous ce matin, ou ce soir ? C'est très différent. Si on ne va pas bien, on n'est pas obligé de dire pourquoi. Mais on ne devrait pas répondre : - Très bien ! Il vaut la peine d'y réfléchir si nous voulons honorer la vérité et marcher dans la lumière.

 

Quand nous prenons ensemble le repas du Seigneur, nous reconnaissons publiquement que nous sommes les malades pour qui Jésus a donné sa vie (Mt 9.12). Il n'y a plus de fierté à défendre, il n'y a plus d'apparence à sauvegarder, qui que nous soyons. Peut-on parler d'une forme de transparence ? Je crois que oui. La vérité n'est pas qu'une question de doctrine !

 

Alors, comment doit-on entendre l'exhortation de Jacques de confesser nos péchés les uns les autres – ou l'un l'autre – afin que nous soyons guéris (5.16) ? Curieusement, la guérison n'est pas mentionnée dans les versets qui précèdent, au sujet de l'onction d'huile. Elle est mentionnée là, avec la confession des péchés. Nous devrions réfléchir à cela aussi. Un péché dissimulé nuit au chrétien et nuit à l'église, même si celle-ci ne le sait pas. Il est à craindre que pour ne pas vivre cela n'importe comment, nous ne le vivions pas du tout, ou que très peu. En conséquence, il manque des guérisons...

 

Je crois que chacun devrait avoir un compagnon de prière à qui il puisse tout dire, ou presque. Je crois que s'il y a de vrais anciens, on doit pouvoir tout leur dire.

 

3. Savoir garder les secrets

 

Une chrétienne m'a dit un jour : Je ne dis rien à mon pasteur, sinon toute l'église est au courant. C'est un bon pasteur, pourtant. Il veut bien faire, il vise la transparence. Mais cette soeur ne lui confiera plus rien. Pour être en mesure de recevoir des confidences, il faut savoir garder les secrets. Tout le monde n'y arrive pas. Ce n'est pas contre la transparence, ce n'est pas contre la marche dans la lumière. En confiant un secret à un pasteur, à un ancien ou même à un frère ou une soeur, c'est un peu comme si on le confiait à Jésus lui-même. Celui à qui on le dit n'est qu'un témoin. Il n'a pas le droit de répéter ce qu'on lui a confié sans l'accord de la personne.

 

La question se pose notamment au niveau des réunions de prière. Si on ne sait rien, on va prier dans le vague. Il est préférable que la prière soit précise. Mais a-t-on besoin de connaître tous les détails ? La réponse est non.

 

On comprend qu'il ne s'agit donc pas de tout dire ou de ne rien dire. C'est pour cela que nous avons parlé de sagesse, de discernement, d'intelligence et même d'amour. C'est aussi pour cela que la Bible parle du bien ou du mal qui peuvent se faire avec la langue (Jc 3). Chacun doit donc veiller sur lui-même à ce sujet : celui qui se tait devrait savoir ouvrir la bouche et communiquer la grâce par ce moyen (Ep 4.29). Pourquoi se tait-il ? Et celui qui parle devrait parfois s'abstenir, attendre, dire moins. Pourquoi parle-t-il ?

 

4. Dieu ne nous dit pas tout

 

La Bible n'est pas une encyclopédie : Dieu ne nous dit pas tout. Quand nous lisons les trois premiers chapitres de la Genèse, il y a bien des éléments que nous aimerions connaître et qui ne s'y trouvent pas. Dieu nous dit ce qu'il est utile que nous sachions, ce que nous avons besoin de connaître. Et nous n'avons pas besoin de tout connaître. La curiosité n'a pas vraiment sa place ici. Elle peut être une sorte de maladie – on pourrait parler d'une épidémie aujourd'hui – qui consiste à s'abreuver d'informations inutiles et de négliger ou d'ignorer celles qui sont importantes pour notre vie2. En un sens, c'est jouer avec la vérité.

 

Moïse nous avertit de manière explicite : Les choses cachées sont à l'Eternel, notre Dieu ; les choses révélées sont à nous et à nos enfants, pour toujours, afin que nous les mettions en pratique (Dt 29.29). La vie n'est pas un jeu.

 

Dieu a-t-il tout dit à Abraham lorsqu'il l'a appellé à quitter sa maison, son pays ? Jésus lui-même, dans son humanité, ignore l'heure de son retour. Nous appartient-il de connaître le nombre des élus ? Et même leurs noms ? Dieu connaît ceux qui lui appartiennent (2 Tm 2.19). C'est trop grand pour nous. Le livre de l'Apocalyspe s'appelle en réalité Révélation. En le lisant, nous voyons bien qu'il ne nous revient pas de tout savoir dès aujourd'hui. Est-ce faire l'apologie de l'ignorance que de rappeler cela ? Pas du tout. C'est au contraire placer et vivre notre responsabilité de manière sensée. C'est être chercher à être fidèle là où nous sommes appelés à être fidèles.

 

5. L'amour de la vérité

 

Parmi les grâces que Dieu accorde, il y a l'amour de la vérité (2 Th 2.10). Attention, cet amour implique de se reconnaître pécheur, comme le fit un des deux brigands au moment de la crucifixion (Lc 23.40-41. Cf. 1 Jn 1.8). C'est ce même amour de la vérité qui donne à ce même brigand de reconnaître en Jésus le Messie ! (23.42)

 

L'amour de la vérité est une grâce que Dieu accorde et qui rend possible le salut. Elle rend notre conscience éveillée, sensible. La vérité étant comme une lumière, l'amour de la vérité éclaire notre visage, normalement. Mais il peut arriver que certains en fasse un mauvaise usage, assénant les vérités qu'ils ont découvertes à tort et à travers.

 

C'est pour cela que Paul parle aussi de la vérité dans l'amour (Ep 4.15). Pour beaucoup de personnes, il faudrait choisir entre les deux. Mais ce n'est pas du tout le cas. L'amour se réjouit de la vérité, dit encore Paul (1 Co 13.6). Quand l'amour et la vérité se rencontrent, il y a de la joie ! En réalité, les trois viennent de Dieu et sont communiqués par le même Esprit. Il n'y a pas de vérité sans amour ; il n'y a pas d'amour sans vérité.

 

Pour nous, c'est un chemin étroit, dans une dépendance aussi grande que possible à la direction du Saint-Esprit. Par la grâce seulement.

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Notes :

 

1Parfois avec le concours d'une infirmière spécialisée qui reprendra les propos du médecin en se tenant proche de la personne malade.

2A l'occasion de la sortie de son livre : Pascal et la proposition chrétienne (Grasset, 1922), le philosophe Pierre Manent a dit : Si Dieu existe ou s'il n'existe pas, cela fait une énorme différence. Alors, pourquoi la question est-elle toujours remise à plus tard ?

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20 août 2026

Le féminisme, bonne réponse ? (3)

 

 

 

 

 

3. Le féminisme est-il la bonne réponse ?

 

Charles NICOLAS

 

5. La posture chrétienne

 

Pour les chrétiens, pour les chrétiennes, de tels mécanismes devraient, pour le moins, faire clignoter quelques lumières rouges sur le tableau de bord. L'approche partisane et revendicatrice du féminisme ne reflète pas la teneur de la révélation biblique.

 

Les chrétiens doivent être capables de prendre la parole et, dans certains cas, d'élever la voix. Mais si les chrétiens sont des témoins, ils devraient s'abstenir de devenir des militants : cela discrédite leur témoignage. Vous imaginez un militant qui prendrait la parole lors d'un procès ? On le prierait bien vite d'aller s'asseoir.

 

Jamais la Bible n'encourage la posture de victimisation qui n'aide personne. Chronologiquement, le premier mal n'est pas une blessure, c'est une transgression, il ne faut pas l'oublier1. Rappeler cela, ce n'est pas nier les blessures, nombreuses et parfois profondes ; mais c'est situer autrement la racine du problème. Bibliquement, l'homme et la femme sont tous les deux contaminés profondément (entièrement) par le péché et rien ne laisse supposer que l'un des deux le serait plus que l'autre. Rien. Il y a là un véritable égalitarisme2 ! Il n'est pas certain, pourtant, que ce soit la conviction des jeunes filles d'aujourd'hui ; et même des petites filles. C'est dommage.

 

La Bible n'encourage pas l'esprit de revendication. Il est vrai que tout être humain bénéficie de certains droits – le droit d'être honoré, par exemple (1 Pi 2.17). Il est vrai que les apôtres font acte de résistance parfois, en affirmant qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes (Ac 4.19 ; 5.29). Il est vrai que Paul, au cours d'un procès, a fait appel à César (25.11). Cependant, le fruit de la grâce dans la vie d'un chrétien, c'est aussi la capacité d'acceptation. Alors qu'il est en prison, Paul écrit qu'il a appris à être content de l'état où il se trouve (Ph 4.11). Ce n'est pas son caractère, il l'a appris. C'est en effet une grande source de gain, dira-t-il à Timothée, que la piété avec le contentement (1 Tm 6.6).

 

Pour ceux qui n'aiment pas trop l'apôtre Paul, il suffit de rappeler l'esprit des Béatitudes : ce sont les débonnaires qui hériteront la terre, c'est-à-dire ceux qui ne revendiquent pas (Mt 5.5). Par passivité, par fatalisme ? Non, par foi et par espérance. Une société où se développe l'esprit de revendication démontre qu'elle est une société sans espérance et sans Dieu (Ep 2.12)3. Ce n'est pas notre modèle.

 

Il y a enfin le rapport à l'autorité. Ce mot est devenu synonyme de domination, d'imposture. Ce n'est pas le cas dans la Bible. Il est indéniable que certaines figures d'autorité ont donné de bien mauvais exemples. Le refus du principe d'autorité peut s'expliquer par les conséquences subies du fait de certains abus, de la part d'un régime totalitaire par exemple, ou d'un père (ou d'une mère), d'un mari... Toute autorité a sa limite. Mais placer une limite à l'autorité, ce n'est pas abolir l'autorité. L'ancien droit disait : Abusus non tollit usum – l'abus n'abolit pas l'usage. Toute autorité vient de Dieu, rappelle Paul (Ro 13.1). Le bon usage de l'autorité est bénéfique. Le refus de l'autorité peut aussi s'expliquer par l'esprit d'insoumission, parfois de rébellion, qui habite naturellement le c?ur humain depuis la désobéissance d'Adam. Cela ne concerne-t-il que les hommes ? La réponse est non.

 

6. Le réalisme biblique

 

L'égalité et la différence entre l'homme et la femme doivent l'une et l'autre être clairement affirmées, constamment rappelées. En réalité, nous sommes tout à la fois plus semblables et plus différents que nous le pensons généralement. En un sens, c'est un domaine sacré devant lequel il convient de s'incliner respectueusement. Admettons qu'il y ait là une dimension de mystère, comme l'écrit Paul (Ep 5.32). Un mystère n'est pas une réalité à laquelle on ne comprend rien ; c'est une réalité qu'on ne peut pas comprendre entièrement. C'est aussi une réalité qui est porteuse de conséquences insoupçonnées.

 

Cela est en lien avec la sphère créationnelle : on ne choisit pas entre Genèse 1 : parfaite égalité entre l'homme et la femme, et Genèse 2 : une différence cependant. Ces textes sont fondateurs. Cela est également en lien avec la rédemption et plus précisément avec la relation établie entre Jésus-Christ et son Eglise (Ep 5.22-28). Les non-chrétiens ne peuvent pas comprendre cela. Les chrétiens le peuvent-ils ? Jésus-Christ et son Eglise ne forment plus qu'un (Ro 6.5 ; 1 Co 12.12), mais ils ne sont pas interchangeables pour autant. Il en est de même avec l'homme et la femme. Ne jouons pas avec cela. Ces textes ont-ils pu être mal utilisés dans le passé ? Certainement. Ce n'est pas une raison pour les mettre de côté ou pour prendre le contre-pied. Nous devrions être précautionneux sur un tel sujet, et ne pas partir bille en tête en suivant des modèles douteux.

 

Quand ils prennent le pain et le vin de la cène, les chrétiens hommes et femmes confessent exactement la même réalité. Pas de différence. Le brisement, l'humilité, la reconnaissance, l'appartenance, la communion, la ferme espérance, l'esprit de service et de consécration, sont de mise pour chacun et pour tous. Vous avez revêtu Christ ! écrit Paul (Ga 3.26-27). C'est dans ce contexte qu'il ajoute : Il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme (3.28). C'est une préfiguration du temps qui suivra la résurrection (Mt 22.30). S'appuyer sur cette affirmation pour rendre caduque l'ordre créationnel est une moquerie.

 

Personne mieux que Paul ne formule aussi clairement le double principe de l'égalité – avec la réciprocité qui en découle (1 Co 7.2-5 ; 11.11-12) – et de la différence entre les hommes et les femmes. A cette différence correspondent des vocations complémentaires, précieuses les unes comme les autres. Etre fidèle à ces vocations est-il facile ? La réponse est non, pour personne ; mais c'est si important !

 

L'apôtre Pierre dit, lui aussi, la différence et l'égalité dans un verset (1 Pi 3.7) que je cite en évoquant son contexte : Vous étiez [tous] comme des brebis errantes. Mais maintenant, vous êtes retournés vers le pasteur et le gardien de vos âmes. Femmes, soyez de même soumises à vos maris... Maris, montrez à votre tour de la sagesse dans vos rapports avec vos femmes, comme avec un vase plus fragile. Honorez-les, comme devant hériter avec vous de la grâce de la vie. Qu'il en soit ainsi afin que rien ne vienne faire obstacle à vos prières (1 Pi 2.25 ; 3.1, 7). Les brebis errantes, ce ne sont pas les hommes ou les femmes ! Ce sont les hommes et les femmes. Le devoir de soumission des femmes à leurs maris n'est pas seulement une disposition sociale : il illustre la soumission de tous au Seigneur4. Quant aux maris, ils doivent se souvenir que leurs épouses ont le même prix qu'eux et héritent des mêmes promesses ; et qu'en même temps elles sont plus vulnérables. Le terme grec dit : qui peut être bousculé plus facilement. Est-ce péjoratif ? Nullement. Est-ce facile à comprendre ? Non, mais il le faudrait car c'est important : pas seulement pour l'harmonie dans les relations, mais aussi pour l'accès de nos prières auprès de Dieu, dit Pierre ! On n'y aurait peut-être pas pensé tout seuls.

 

Le pédopsychiatre lybien Aldo Naouri (qui vient de mourir) relève que la femme, mère ou potentiellement mère – Tout homme est né d'une femme, rappelle Paul – est possiblement habitée par un désir de toute puissance5. Ce n'est donc pas l'apanage des hommes. Ce désir, dit-il, doit être contré le cas échéant – et il l'est parfois violemment, malheureusement6. Evidemment, les femmes ne vont pas exprimer cet atavisme comme les hommes ; elles ont d'autres moyens. Les paroles dévalorisantes laissent moins de trace que les coups, en apparence tout du moins.

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En 2024, le pasteur Erwan Cloarec, président du CNEF, écrivait dans un éditorial : Nous entrons de plain-pied dans une société désormais postchrétienne. Et nous assistons à une métamorphose : le temps païen qui s'ouvre restaure les anciennes sagesses en même temps que les anciennes sauvageries7.

 

Qu'il y ait des chrétiens féministes, je sais que c'est possible et, jusqu'à un certain point, je peux le comprendre. Seulement, cela ne devrait durer qu'un temps. Qu'il y ait des féministes chrétiens, cela m'étonne davantage et pose pas mal de questions. Là aussi, cela pourrait être une étape avant des choix de maturité. Et le féminisme, peut-il être chrétien ? A mon avis non. Un mouvement peut évoquer des causes justes tout en étant dévoyé et même dangereux, avons-nous dit. Le féminisme est subversif et ne peut produire que des fruits amers. Il n'est pas la bonne réponse au problème. N'y a-t-il donc rien à faire ? Il y a évidemment beaucoup à faire, mais pas sous cette étiquette-là qui est plus que suspecte.

 

Pour les chrétiens, la référence à Jésus-Christ et à son Eglise est porteuse de beaucoup d'enseignements. Jésus-Christ et l'Eglise : l'un et l'autre sont serviteurs ! L'homme chrétien l'est deux fois : en tant que membre de l'Eglise (c'est la posture féminine !) et en ayant Jésus-Christ pour modèle. La femme chrétienne n'a-t-elle pas, elle aussi, Jésus pour modèle ? Oui, elle l'a ! Cela fait beaucoup de raisons pour ne pas combattre les uns contre les autres, pour ne pas lutter comme ceux qui n'ont pas d'espérance.

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Notes : 

 

1La Bible le dit avec le récit de la désobéissance d'Eve, puis de celle d'Adam (Gn 3).

2Quand Paul écrit que dans les derniers jours les hommes seront égoïstes, amis de l'argent, fanfarons, hautains (2 Tm 3.1ss), cela concerne les hommes et les femmes , évidemment !

3On se souvient du mouvement des Indignés, en Espagne à partir de 2011.

4Quand Paul enseigne la même chose en précisant : comme l'Eglise est soumise à Christ (Ep 5.24), il sous-entend que les hommes et les femmes, en tant que membres de cette Eglise, sont dans la position féminine de soumission.

5https://www.youtube.com/watch?v=jkCuMoLknHE&t=944s

https://www.lepoint.fr/societe/la-lecon-de-vie-d-aldo-naouri-28-03-2013-1691183_23.php

6Une femme qui exerce son autorité sur un homme (1 Tm 2.12) tend à le faire régresser, ce qui n'est pas la meilleure manière de l'aider (Gn 2.18). Les femmes sont-elles donc sans autorité ? Loin de là. Une femme qui donne des paroles sages chaque fois qu'elle ouvre la bouche jouit d'une belle et légitime autorité. On viendra la consulter !

7 Editorial des Cahiers de l'Ecole pastorale n°132 – 2ème trim. 2024. Noter que si ce retour du paganisme se constate assez amplement aujourd’hui, ce n’est pas totalement nouveau. Le nazisme fut un retour du paganisme, par exemple.

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19 août 2026

Le féminisme, bonne réponse ? (2)

 

 

 

 

 

2. Le féminisme est-il la bonne réponse ?

 

Charles NICOLAS

 

3. Une mauvaise réponse à un vrai problème

 

La prise en compte des violences subies par les femmes est nécessaire1. S'il faut redire que les hommes se comportent trop souvent comme des goujats, je signe tout de suite. On a parfois honte d'être un homme. Mais si la honte doit changer de camp2, c'est-à-dire si au fait d'être un homme – et pas une femme – doit nécessairement être attachée l'idée de honte, il n'est pas certain que l'on aura vraiment avancé. Les émissions branchées (notamment sur les radios du service public), les publicités faisant passer les hommes pour des benêts, les humoristes sans scrupule et souvent sans finesse, s'en donnent à c?ur joie. C'est souvent pitoyable, parfois calamiteux.

 

Ce qui est à craindre, c'est que le féminisme non seulement ne permette pas d'assainir la situation, mais qu'il l'aggrave au contraire. En étant partisan, excessif et parfois provocateur, il agace et jette de l'huile sur le feu. Sous le prétexte de protéger les femmes, le féminisme les expose au risque de moqueries, voire de nouvelles violences3. Je pense à une émission de France Inter sur les violences faites aux femmes. Un auditeur se demande si, dans certains cas, la manière de s'habiller de certaines femmes ne pouvait pas être incitatrice. Réaction du journaliste : Au XXIe siècle, une femme devrait pouvoir s'habiller comme elle veut. En d'autres termes, un homme doit pouvoir s'empêcher4, pas une femme : elle peut s'habiller dans la rue comme dans sa chambre à coucher. Belle maturité ! Aucun désir d'apaisement dans une telle attitude. Chacun se bat avec ses propres armes, comme les gladiateurs dans l'arène.

 

Il faudrait dire quelques mots de cet universalisme qu'on invoque à tout moment aujourd'hui. Le problème vient du fait qu'il efface toute référence à Dieu. Il est horizontal. Il devient une sorte d'idole qui écrase les autres valeurs, qui nie les différences élémentaires, jusqu'à l'absurde. Ainsi, la présidente de SOS Homophobie peut-elle affirmer tranquillement qu'un couple homosexuel est un couple comme les autres. On appelle cela le droit à la banalité. Une militante le reconnaît : Oui, c'est une utopie, mais c'est une belle utopie ! 5 . Il faudrait rappeler, par exemple, qu'aucun texte mieux que la Bible ne prône l'unité du genre humain : Dieu a fait que tous les hommes, sortis d'un seul sang, habitent sur toute la surface de la terre (Ac 17.26). Rappeler que le premier chapitre de la Genèse dit que Dieu crée l'homme et la femme à son image, et qu'à tous les deux il commande de remplir la terre et de la dominer – le verbe signifie aussi prendre soin (Gn 1.27-28). Un des grands commandements prescrit à chacun d'honorer son père et sa mère, car cela est agréable à Dieu (Ex 20.12). On pourrait prolonger la liste. Chaque fois, la référence au Dieu unique est fondatrice.

 

On peut se demander si le féminisme, parfois à son insu, plutôt qu'être une fin en soi, n'est pas un moyen pour instaurer une société subversive, émancipée de toute norme, de toute référence religieuse et civilisationnelle, une sorte d'anarchie finalement6. Est-ce aller trop loin dans les investigations que de dire cela ? Ce n'est pas certain. Le journal allemand Die Welt du 23 mai 2026 rapporte que les Jeunes socialistes (SPD) de Berlin veulent abolir le mariage qui a une histoire millénaire d'oppression des femmes et qui servirait à l'Etat-nation chauvin et capitaliste d'instrument pour imposer des politiques misogynes, homophobes, classistes7 et racistes.

 

Encart : Le nom Martin Luther King a été mentionné dans le webinaire évoqué plus haut. Il est vrai que c'est un nom qui sonne bien aux oreilles, ainsi que celui de son livre : La Force d'aimer. Qui pourrait se permettre de le critiquer ? Sait- on que, tout baptiste qu'il était, c'était un pasteur libéral, pour qui le livre de l'Exode est le paradigme de la libération de tous les opprimés ? Pour lui, le Sermon sur la montagne vise la réalisation du Royaume de Dieu sur la terre : une société mondiale inclusive où l’injustice et la pauvreté n'existent plus, où tous vivent en harmonie. Est-ce réellement cela, le message de l'Evangile ?

 

Martin Luther King avait des doutes sur la naissance miraculeuse de Jésus et sur sa résurrection corporelle : il s'agit pour lui de symboles. Sa préférence va pour ce qu'on appelle l'Evangile social. Il a été le type même d'un militant. Par ailleurs, Martin Luther King ne s'est pas bien comporté avec son épouse : il a eu de nombreuses liaisons extra-conjugales.

 

4. Une approche biaisée

 

La réaction que constitue le féminisme peut se comprendre jusqu'à un certain point, mais d'une manière générale son approche est biaisée.

 

Les militants, même quand ils ont le statut d'experts, ressemblent souvent à des complotistes : ils sont sourds, ils n'écoutent plus et leur regard est unidirectionnel. De ce fait, leur combat est suspect, même quand la cause paraît juste au départ. D'une manière générale, les chiffres présentés par les militants ne disent qu'une partie de la réalité ; ils ne sont donc pas fiables.

 

On a pu entendre ces derniers temps des affirmations qui ressemblent à celle-ci : Tous les hommes ne sont pas des violeurs, mais 100 % des violeurs sont des hommes. Sous une apparence de vérité et d'équilibre, cette phrase est fausse et orientée. D'une part, la réalité statistique montre qu'il existe une criminalité sexuelle féminine. D'autre part, dire que 100 % des violeurs sont des hommes, c'est comme si on dit que 100 % des séductrices sont des femmes. C'est un sophisme, une forme de manipulation.

 

Un des présupposés du féminisme est l'égalitarisme : toute allusion à une différence est perçue comme étant discriminante, sexiste. La référence à la maternité est devenue péjorative dans un certain nombre de cas. Au début du XXe siècle, la sportive française Violette Morris s'est fait pratiquer une double mastectomie : son objectif était de pouvoir entrer sans gêne dans le cockpit des voitures de course. Cet acte est resté un symbole fort d'effacement des attributs féminins pour performer dans un milieu d'hommes. Une institutrice a dit un jour que les garçons étaient généralement plus forts physiquement que les filles. Une fillette a répliqué : Non Madame, les filles sont aussi fortes que les garçons. Tant pis si ce n'est pas vrai. Un esprit de rivalité s'est donc instauré qui, sous le prétexte de supprimer les clivages, en crée de nouveaux.

 

La posture du féminisme est généralement revancharde, mobilisée par un esprit de rivalité : les femmes ont souffert pendant 20 siècles (seulement 20 siècles ?), elles peuvent bien en découdre maintenant. Chacun son tour ! Les hommes sont égoïstes ; pourquoi pas les femmes ? Les hommes aiment le pouvoir et l'argent, pourquoi pas les femmes ? Les hommes fument et disent des gros mots, pourquoi pas les femmes ? Bonjour le progrès !

 

Les droits que revendiquent les femmes sont en bonne partie légitimes, bien entendu. Ils sont cependant, pour une part, majorés par une posture de victimisation qui est problématique. Victimes parfois, sans doute. Mais seules victimes, et seulement victimes ? Non. La victimisation crée une nouvelle identité factice : elle ouvre une voie qui devient une prison. Etre victime octroie des droits et exonère de certains devoirs. Il y a des experts et des expertes pour cela ! Le soupçon est permanent dans leurs propos, ce qui relève soit d'un instinct de survie, soit d'un instinct de rébellion. Dans les deux cas, l'inspiration est sujette à caution.

 

Un homme peut-il comprendre ce que peut souffrir une femme ? Bien partiellement sans doute. Une femme peut-elle comprendre ce que peut souffrir un homme ? Pas entièrement, bien sûr. Il serait souhaitable que chacun soit préoccupé de la souffrance de l'autre, au lieu de regarder la sienne seulement.

à suivre

 

Notes : 

 

1Contrairement à ce que l'on fait croire souvent, des dispositions ont été prises dès les temps anciens pour protéger les femmes ; par exemple dans le Code d'Hammurabi en Mésopotamie, au XVIIIe siècle avant Jésus-Christ.

2Pour reprendre une formule des années 1980 reprise en 2024 lors de l'affaire Pelicot.

3Il nourrit le masculinisme, par exemple, pas toujours bien inspiré.

4On se souvient de la belle affirmation d'Albert Camus : Un homme, ça s’empêche, tirée de son livre posthume et inachevé, Le Premier homme (1994). Il est à noter que le contexte de cette phrase ne concerne pas les relations entre les hommes et les femmes, mais le comportement des hommes pendant la guerre.

5Dans le 6-9 de France Inter le 7 août 2026.

6Le mot anarchie signifie : sans autorité. Mais le mot grec arkhê signifie aussi commencement, comme en Jean 1.1 : Au commencement était la Parole. On pourrait traduire anarchie par : sans principe, c'est-à-dire se défiant de toutes règles. Noter que le mot principe signifie aussi 'commencement', 'origine'.

7Peuvent être qualifiés de classistes une attitude ou un fonctionnement qui favorisent les discriminations, en particulier selon des critères économiques et de niveau de vie.

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18 août 2026

Le féminisme, bonne réponse ? (1)

 

 

 

 

1. Le féminisme est-il la bonne réponse ?

 

Charles NICOLAS

 

Un webinaire a été organisé en 2025 sous l'égide du CNEF pour aborder le problème des violences conjugales1. En fait, il aurait dû s'intituler : Les violences masculines dans le couple. Les intervenantes semblent portées par la dynamique du féminisme et leurs propos sont quasiment toujours à charge contre les hommes. Est-ce juste ?

 

Il est évident que le féminisme n'existerait pas sans les féministes, mais la question posée dans cet article concerne le féminisme en tant que mouvement, et non les féministes de manière personnelle. Sans retracer l'histoire complète de ce mouvement – peut-être faudrait-il dire des féminismes2 – nous tenterons d'en repérer les motivations principales et certains enjeux.

Comme nous l'avions fait avec le socialisme3, la question posée peut paraître frontale. Le féminisme peut-il être chrétien ? Je crois que cette question est légitime. Il reste à y répondre avec discernement et mesure. Un des présupposés de notre réflexion est le suivant : La foi chrétienne est compatible avec un grand nombre d'opinions, de cultures et d'engagements, mais elle ne saurait être compatible avec ce qui lui est contraire. Un autre principe général peut être posé : Un mouvement peut évoquer des causes justes tout en étant dévoyé et même dangereux.

 

1. L'origine du féminisme

 

Le combat pour la libération et l'émancipation des femmes a pris forme à la fin du XIXe siècle, mais il trouve ses racines dans le Siècle des Lumières (1715-1789). Pour rappel, un des inspirateurs des Lumières fut Jean-Jacques Rousseau, Protestant libéral, qui ne croyait pas au péché originel et affirmait que l'homme est naturellement bon : c'est la société qui le corrompt. Ce mouvement de pensée a mis en avant le “triomphe de la Raison”, guide suprême de l'humanité, auquel doivent se soumettre les croyances et les traditions. La Raison prime sur la Révélation, tel est le présupposé qui s'est imposé à beaucoup. Une des conséquences fut le développement de la lecture historico-critique de la Bible, à partir du milieu du XIXe siècle et jusqu'à nos jours : le texte biblique peut être étudié, comme n'importe quel autre texte, à la lumière des Sciences humaines (psychanalyse, sociologie, anthropologie), ce qui permet de trier les passages qui sont pertinents pour aujourd'hui et ceux qui ne le sont pas. On repèrera par exemple, dans les écrits de Paul, les propositions qui s'inscrivent dans la dynamique progressiste et celles qui seraient rétrogrades, le reflet de son origine rabbinique...

 

La philosophie des Lumières fait l'apologie de la liberté individuelle et de la tolérance en introduisant le relativisme en matière de vérité. Elle promeut le principe d'égalité et l'idéal de progrès, se fondant sur l'idée que l'humanité progresse de manière continue vers un avenir meilleur. Rejetant l'espérance chrétienne, elle affirme le droit des individus à rechercher le bonheur et une vie épanouissante sur cette Terre.

 

C'est dans le contexte de la Révolution française (1789-1799), qui en est un des aboutissements, que naît la volonté de revendication sociale et politique qui portera le nom de féminisme.

 

On a longtemps associé l'origine du féminisme à la personne de Charles Fourier (1772-1837), également précurseur du socialisme, plus précisément du socialisme utopique. Selon lui, les passions humaines ne doivent pas être réprimées mais plutôt canalisées et harmonisées pour créer une société idéale.

 

Le marxisme, qui apparaît vers 1848, dénonce la représentation fixiste de la famille et le rôle qu'y tiennent les femmes : les structures familiales devraient évoluer avec les structures économiques. Friedrich Engels (1820-1895) fait coïncider l'oppression des femmes avec l'apparition de la propriété privée et du mariage monogamique.

 

L'origine et les filiations d'un mouvement ne disent pas tout, mais elles doivent être prises en considération car elles laissent des traces. Une vérité peut-elle être portée par erreurs ? Le pragmatisme peut-il justifier des alliances équivoques ? On a pu lire sur certains murs ce slogan : Ni Dieu, ni patron, ni mari. Cela devrait interroger.

 

2. Plus près de nous

 

En France, il faut mentionner Simone de Beauvoir (1908-1986) et son livre Le Deuxième sexe (1949). Il s'agit – pour le dire de façon lapidaire – d'un refus viscéral de l'enseignement contenu dans le deuxième récit de la Création (Gn 2) qui situe l'apparition de la femme après celle de l'homme (tandis qu'en Genèse 1 l'homme et la femme sont créés en même temps). Le principe de subordination qui en découle – on pourrait dire toute idée de subordination – mais aussi toute référence à une transcendance, lui sont insupportables. Proche du marxisme, le positionnement de Simone de Beauvoir est libertaire : elle considère que les femmes sont aliénées par les institutions4. Elle écrit dans Le Deuxième sexe : Le principe du mariage est obscène parce qu'il transforme en droits et devoirs un échange qui doit être fondé sur un élan spontané. Elle soutient qu'il n'existe pas d'instinct maternel naturel ; c'est la société qui enferme les femmes dans un rôle de mère et d'épouse pour les empêcher de s'émanciper et d'avoir une carrière ou des ambitions propres. Dans ce livre apparaît également (et logiquement) une défense de l'avortement.

On peut mentionner également l'avocate franco-tunisienne Gisèle Halimi (1927-2020) dont les prises de position ont été décisives pour la légalisation de l'IVG. Quatre brèves citations d'elle : A 12 ans, j'ai fait une grève de la faim parce que les filles servaient les garçons. Ce qui hâta, je crois, ma prise de conscience et mon rejet des théories religieuses, c'est d'accepter la totale dépendance d'un avenir régi par l'Homme5. Mes rapports avec l'Eternel tout-puissant sentirent très vite le contentieux6. Soyez égoïstes. Vous êtes importantes, devenez prioritaires7.

 

Au début des années 1970 apparaît le Mouvement de libération des femmes (MLF), sur le modèle marxiste de la lutte des classes. Il focalise son attention sur le rapport de domination exercé par les hommes. C'est à cette époque que sont formulées les notions de patriarcat et de sexisme8. Dans les années 1990 est né le concept d'intersectionnalité (associé ensuite au wokisme) qui fait se recouper le féminisme avec les luttes pour les droits des personnes qui appartiennent aux minorités, telles que les personnes LGBT+, les personnes pauvres, racisées, les femmes au foyer, etc.

 

A partir des années 1970, les études féministes pénètrent dans le monde académique avec l'apparition d'un regard critique systématique sur le domaine de la pensée. En 1973 a lieu la création du Mouvement pour le Planning familial qui se prononce en faveur de l'avortement et de la contraception libre et remboursée par la Sécurité sociale.

 

Françoise d'Eaubonne écrit en 1974 Le féminisme ou la mort9. Selon elle, pour empêcher l'assassinat généralisé du vivant, il n'y a, face au capitalisme patriarcal, aucune alternative, sinon l'écoféminisme. Plus récemment, Rachel Silvera évoquait les millions de femmes qui ont des journées à rallonge, en famille monoparentale ou avec un mec qui ne fait rien. La gauche, dit-elle, les a complètement oubliées. Le féminisme sans lutte des classes, c'est du féminisme washing !10 L'année 2009 voit apparaître le mouvement Osez le féminisme !, mixte, universaliste, laïc et progressiste, qui milite pour l'égalité professionnelle, le droit à disposer de son corps, la liberté sexuelle, la parité...

 

Tous les féministes s'expriment-ils de la même manière ? Sans doute pas. Mais il serait sage de réfléchir avant de se réclamer du féminisme et d'en adopter les présupposés, les combats et les slogans.

à suivre

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Notes :

 

1Violences conjugales. Et dans nos églises ? https://youtu.be/jTCYJBTTCS8?is=rPzdLawecAQ6jQmO

2On peut en effet mentionner divers féminismes : essentialiste ou différentialiste, constructiviste, universaliste, libéral, radical, socialiste, matérialiste, trans, queer, lesbien...

3 Le socialisme peut-il être chrétien ? https://evangile21.thegospelcoalition.org/article/le-socialisme-peut-il-etre-chretien/

4Le terme libertaire désigne les personnes, courants, mouvements et organisations qui prônent la liberté individuelle comme valeur fondamentale, et qui de ce fait rejettent toute forme d'autorité dans l'organisation sociale ou la vie privée.

5Gisèle Halimi, Ne vous résignez jamais (Plon, 2009).

6Autobiographie de Gisèle Halimi, Le lait de l'oranger (Gallimard, 1988). Lors d'une interview filmée, j'ai vu une femme pasteur de l'EPUdF lever les yeux au ciel quand on a mentionné le début du Symbole des apôtres : Je crois en Dieu, le Père tout-puissant...

7Gisèle Halimi, Une farouche liberté (Grasset, 2020).

8Attitude ou comportement considérés comme discriminatoire, fondés sur le sexe ou le genre d'une personne.

9Françoise d'Eaubonne, Le féminisme ou la mort (Ed. Pierre Horay, 1974).

10Interview pour le journal Fakir, mars 2026. Féminisme washing pourrait être traduit pas 'une apparence de féminisme'.

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15 août 2026

Le témoignage silencieux

 

 

 

 

 

 

Le témoignage silencieux

 

Jean 15.4-8 ; 2 Corinthiens 4.5-7

 

Je voudrais après ces lectures, citer François de Sales (1567-1622) qui fût l'évêque d'Annecy à l'époque de la Réforme. Il dit :

 

Tu dois témoigner du Christ tous les jours. Au besoin, use de paroles.

Ne parle que si on t'interroge. Mais vis de telle sorte qu'on t'interroge.

 

1. Vis de telle sorte qu'on t'interroge

 

L’apôtre Paul (aux Colossiens) le dit aussi : Conduisez-vous avec sagesse envers ceux du dehors et rachetez le temps. Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce et assaisonnée de sel, afin que vous sachiez comment il faut répondre à chacun (4.5-6).

 

L'expression 'racheter le temps' a souvent été comprise comme s'il fallait courir, faire le maximum. Mais le mot 'temps', ici, n'est pas la traduction de chronos (le temps qui passe), mais de kaïros : l'occasion, le moment opportun. La traduction correcte est : discernez, saisissez l'occasion1.

 

Tu dois témoigner du Christ tous les jours. Au besoin, use de paroles.

 

Paul ajoute : Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce et assaisonnée de sel. Comment le comprendre ?

La grâce, c'est ce qui vient en aide de manière gratuite, sans arrière-pensée, sans calcul d'intérêt personnel, sans militantisme2, sans chercher à plaire. C'est évidemment opposé à l'attitude charnelle qui cherche à retirer quelque chose pour soi...

Le sel, c'est la vérité. C'est opposé à tout ce qui est superflu, l'enrobage sans consistance, la séduction. Ce qui n'est pas dit là, mais qui est évident, c'est qu'il faut avoir cela en soi : la grâce et le sel.

 

Commentant l'expression 'accompagnée de grâce et assaisonnée de sel', Calvin écrit : Paul veut nous détourner des sornettes ou des railleries. Il appelle propos sans sel tout ce qui n'édifie pas. Le mot grâce est mis dans le même sens : c'est le contraire de babil ou de niaiserie qui s'en vont en fumée.

 

Vous avez remarqué que devant Pilate, qui pourtant l'interroge, et aussi devant un des brigands qui l'interpelle, sur la croix, Jésus ne répond rien.

 

Vis de telle sorte qu'on t'interroge. Au besoin, use de paroles.

L'apôtre Pierre tient des propos semblables : Ayez devant les païens une conduite honnête, même si on vous calomnie (1 Pi 2.12) ; et plus loin : Soyez toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect (avec grâce) devant quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous, dit Pierre (1 Pi 3.15).

 

Ne parle que si on t'interroge, mais vis de telle sorte qu'on t'interroge !

 

2. L'évangélisation silencieuse

 

Je veux dire quelques mots au sujet de l'évangélisation silencieuse. Pour cela, je reprends simplement des images que Jésus et les apôtres ont utilisées. Les disciples de Jésus sont comparés à du sel et à de la lumière (Mt 5.13-14). Ils sont comparés à un parfum (Nous sommes la bonne odeur de Christ - 2 Co 2.15) et encore à une lettre qu'on peut lire : Vous êtes une lettre de Christ, écrite par l'Esprit du Dieu vivant sur les cœurs (2 Co 3.3). On pourrait ajouter l'image du fruit : On connaît l'arbre par le fruit (Mt 12.33). Si un pommier porte des pommes, il n’est pas nécessaire d’écrire ‘pommier’ !

 

Toutes ces réalités, vous le remarquez, parlent assez clairement et assez fort, sans dire un seul mot. Les esprits impurs réagissaient avant que Jésus ait dit quoi que ce soit. Et sur la croix, Jésus ne dit rien mais un des brigands est touché à salut.

 

Est-ce par paresse ou par crainte que Jésus se tient silencieux par moments (comme devant Pilate, par exemple) ? Certainement pas. C’est parce que ce qu’il vit parle assez fort... Ou, pour le dire autrement, Dieu parle assez fort à travers lui pour qu’il n’ait pas besoin d’ajouter beaucoup de paroles ! Il me semble que plus nous vivrons avec le Seigneur moins il sera nécessaire de parler.

 

On ne découvre qui est Jésus que si Dieu le révèle (Mt 16.17). C'est l'œuvre de Dieu. Bien sûr, cela peut passer par des paroles (Ro 10.14-15). Au besoin, use de paroles. Cependant, nous ne sommes pas des marchands, pas même des militants ! Attendons qu'on nous interroge. Saisissons les occasions que Dieu a préparées.

 

Soyons convaincus que ce que Jésus ou Paul disent est vrai : en tant que chrétiens, que nous le voulions ou pas, que nous allions bien ou pas, nous sommes porteurs de Christ et donc porteurs d'une lumière, d'une saveur, d'un parfum et d'un message qu'on peut lire. Il n'est pas nécessaire de beaucoup y ajouter3.

 

3. Des vases transparents

 

Bien sûr la société est difficile et, à certains égards, hostile à l'Evangile. Je crois qu'il en a toujours été plus ou moins ainsi – mais cela ne s'arrange pas. Mais en un sens – ne prenez pas mal ce que je vais dire – l'obstacle, ce n'est pas le monde, l'obstacle c'est nous, trop souvent.

Pour expliquer cela, je veux évoquer une autre image, celle du vase qui contient un trésor. Remarquez que cela aussi est silencieux (mais on peut faire des kilomètres pour venir le trouver) ! Le vase, c’est le chrétien ; le trésor, c’est Christ.

 

La question alors est celle-ci : Est-ce que le vase que je suis est suffisamment transparent pour que le trésor qui y est contenu apparaisse avec son éclat ?4

 

Je voudrais illustrer cela avec trois passages, pour conclure :

 

a. Quand Marie va voir sa parente Elisabeth, elle est enceinte de quelques jours. Elisabeth est enceinte de Jean-Baptiste. Personne n'a encore vu ces deux enfants. Elisabeth sait-elle que Marie est enceinte ? Ce n’est pas sûr. Mais quand elle la voit, elle s'écrie : Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de ton sein est béni. Comment m'est-il accordé que la mère de mon Sauveur vienne vers moi ? Car aussitôt que ta voix a frappé mon oreille, l'enfant a tressailli d'allégresse dans mon sein ! (Lc 1.42-44).

 

Qu'ont fait ces deux femmes d'extraordinaire, ce jour là ? Rien. C’est ce qu’elles portent qui importe ! Elles en sont simplement les témoins étonnées.

 

b. Quand Moise est descendu de la montagne après avoir parlé avec Dieu, la peau de son visage rayonnait ; et il ne le savait pas (Ex 34.29). L'apôtre Paul évoque ce passage., et il dit que lorsque nous contemplons le Seigneur, nous sommes transformés à son image, par l'Esprit (2 Co 3.18). C'est lui qui le fait.

 

Quelqu’un dira : Mais comment le faire ? Est-ce intellectuel ? Non. Est-ce sentimental ? Non plus. Quand tu lis la Bible et quand tu pries en impliquant ton cœur, tu es en train de contempler le Seigneur. Laisse le Saint-Esprit te visiter, te transformer !

 

c. Quand Jésus dit : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, il ne dit pas : Essayez de faire comme moi ! Ce serait de la morale ! (Nos traductions ne sont pas très bonnes, là). Dans ce passage, Jésus dit : De l’amour dont je vous ai aimés, vous pouvez vous aimer les uns les autres. Alors, faites-le ! Ce n’est pas la même chose !

 

Ce n’est pas à nous de créer du sel ou de la lumière ou la bonne odeur de Jésus ! Comment le ferions-nous ? C’est im-po-ssible. Ce passage nous dit ceci : l’Amour du Père pour son Fils, l’Amour du Fils pour ses disciples et l’Amour des disciples entre eux, c’est le même ! Existe-t-il un autre Amour ? Il n’y en a pas ! Et cet Amour unique et divin est versé dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné (Ro 5 .5).

 

Quelqu’un dira : Mais j’en ai reçu si peu ! Ce n’est pas grave, il est tellement puissant ! Maintenant, reçois-en davantage et porte-le avec toi, partout où tu iras !

Ch. Nicolas

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Annexe

 

Se conduire avec sagesse

 

En remplacement d’une vie dépourvue de sens, Pierre préconise de cultiver une vie tournée vers Dieu et vers l’autre. Cette nouvelle vie est rendue visible quand on se conduit avec sagesse dans nos relations avec les gens du dehors. Ces derniers remarqueront ainsi la belle conduite des chrétiens et loueront Dieu le jour où il interviendra dans leur vie (1 Pi 2.12). La bonne conduite du chrétien devient comme une fenêtre par laquelle le non-croyant constate qu’il y a mieux et qu’il y a plus que ce que le monde peut proposer.

 

Les versets qui suivent (1 Pi 2.13 à 3.22) mettent justement en scène plusieurs cas concrets. Ils traitent de la soumission et illustrent admirablement l’exhortation de l’apôtre : la soumission des chrétiens aux autorités, la soumission des esclaves à leur maître, la soumission des femmes à leur mari puis celle des maris à leur épouse. Puis le texte conclut avec la soumission exemplaire du Christ à Dieu dans sa souffrance.

 

La soumission dont il est question ici ne consiste pas à fermer sa bouche ou se laisser faire. Par ailleurs, il ne s’agit pas de répondre au mal par le mal ou la menace. C’est une forme de résistance dans la soumission : pratiquer le bien que Dieu veut et s’en remettre au juste juge malgré le prix des difficultés à subir et des souffrances injustes à endurer. Le but final est l’obéissance à Dieu et la recherche de sa gloire qui passe par notre conversion et celle des incrédules. En résumé, l’apôtre invite à une soumission lucide (par crainte et conscience de Dieu) et constructive (pour le salut de ceux qui ne le connaissent pas) dans chacun des cas présentés.

 

Pour Pierre, la vie chrétienne ne consiste pas d’abord à partir en mission, prêcher, organiser des campagnes d’évangélisation, conduire la louange ou même préparer une discussion autour de la Bible. Il s’agit de vivre et d’assumer sa foi à chaque instant de la vie. Puis, si on nous demande pourquoi on croit, on défendra verbalement et explicitement l’espérance qui est en Jésus (1 Pi 3.15).

Paul Yang, responsable des GBU5

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Notes

 

1 Paul écrit la même chose aux Ephésiens. Prenez donc garde de vous conduire avec circonspection, non pas comme des insensés, mais comme des sages ; rachetez le temps (discernez les occasions que Dieu a préparées). C'est pourquoi, ne soyez pas inconsidérés, mais comprenez quelle est la volonté du Seigneur (5.15-18).

3On pourrait dire que 'y ajouter' estun manque de foi. Un beau tableau a-t-il toujours besoin d'une légende ?

4 Cette idée de transparence m'est apparue à l'hôpital. La maladie, la très grande faiblesse, peuvent, dans certains cas, rendre l'âme transparente : la vanité est tombée, le mensonge est tombé, l'orgueil est tombé. Même les rêves sont tombés. Il reste la nudité de l'homme livré à l'amour de Dieu, enfin !

5Voir sur le site des GBU : Creusons la Bible, l'article de Paul Yang. https://www.creusonslabible.fr/?p=3764

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13 août 2026

Un repas avant le combat

 

 

 

 

Un repas avant le combat

 

Genèse 19. 14-17 ; Exode 12.11-14 ; Ephésiens 6.10-17

 

En Provence, après le repas, on fait la sieste. Pour les chrétiens, après le repas du Seigneur, il y a bien un repos... mais c'est en vue d'un combat : le combat de la foi !

 

1. Prêts pour le combat ?

 

Lors de la première Pâque, en Egypte, Dieu dit à Moïse : Quand vous mangerez ce repas, vous aurez les reins ceints, vos souliers aux pieds et votre bâton à la main. Vous le mangerez à la hâte. C'est la Pâque de l'Eternel (Ex 12.11).

 

Les Israélites étaient-ils sûrs de devoir combattre ? Non, mais ils devaient être prêts. C'est comme les soldats : ils sont prêts tout de suite, au cas où. Il ne s'agit pas de régler ses affaires et de rassembler son matériel au moment où le combat s'engage. Sinon, on a déjà perdu. Il faut être prêt tout de suite. Si le soldat est prêt, il est assez tranquille.

S'il n'est pas prêt, il semble tranquille, mais en réalité il ne l'est pas.

 

Quand vous mangerez ce repas, vous aurez les reins ceints, vos souliers aux pieds et votre bâton à la main. Vous le mangerez à la hâte.

 

Je vais mentionner un souvenir qui illustre cela.

En août 1990, l'Irak a envahi le Koweit. Quelques temps après – j'étais aumônier militaire en Allemagne – j'ai croisé un colonel qui m'a dit : Pasteur, je connais un pays où vous n'irez jamais ! Il parlait de l'Arabie Saoudite. Les Nations Unies ont demandé à l'Irak de se retirer, fixant un ultimatum au 15 janvier 1991. Trois jours après, j'ai reçu un appel de mon aumônier régional me demandant si je serais prêts à rejoindre les soldats de la coalition stationnés en Arabie saoudite. J'ai consulté mon épouse et j'ai dit oui. Le délai était de 4 jours. C'est peu. Préparer un paquetage spécial (tenue de protection nucléaire, bactériologique et chimique, masque à gaz), vaccins, etc. Nouvel appel de mon chef : il faut être prêt dans les 24 heures. Je me prépare, sans savoir pour combien de temps je partirai. Nos 4 enfants avaient entre 5 et 10 ans. Peu après, nouvel appel : Il faut partir ce soir ! Nous sommes partis à la fin du jour, mon chauffeur et moi, pour Paris. Puis de là en avion jusqu'à Istres, puis Riyad en Arabie Saoudite1.

 

Quand vous mangerez ce repas, vous aurez les reins ceints, vos souliers aux pieds et votre bâton à la main. Vous le mangerez à la hâte.

 

L'apôtre Paul le dit ainsi : Il n'est pas de soldat qui s'embarrasse des affaires de la vie, s'il veut plaire à celui qui l'a enrôlé (2 Tm 2.4). Le repas du Seigneur est un repas d'enrôlement. Celui et celle qui participent à ce repas ont signé la liste des soldats qui vont partir. Celui qui nous a enrôlés, c'est le Seigneur lui-même. Nous partons avec lui.

 

2. Etre un bon soldat !

 

Le pasteur Richard Wurmbrand a écrit dans son livre : Mes prisons avec Dieu2 : Le chrétien est un soldat. On n'entend pas souvent cela.

 

L'apôtre Paul l'a dit, vous le savez : Combats le bon combat. Souffre avec moi comme un bon soldat de Jésus-Christ (1 Tm 6.12 ; 2 Tm 2.3). On apprend, avec ce verset, qu'il y a de mauvais combats. Les mauvais combats sont liés à de mauvais objectifs, de mauvais raisonnements, des situations non réglées. Mettons un terme à nos mauvais combats, frères et sœurs. Ils nous épuisent et ne servent à rien. Combats le bon combat !

 

Nous apprenons aussi qu'il y a de mauvais soldats. Un mauvais soldat, c'est assez grave. Au mieux, il ne sert à rien. Au pire, il fait perdre les autres. Souffre avec moi comme un bon soldat de Jésus-Christ. Soyons de bons soldats !

 

Dans l'Eglise, si je ne suis pas un bon soldat, je pèse sur les autres, je suis décourageant ! Si je suis un bon soldat, je suis un précieux encouragement pour les autres, je les exhorte par ma conduite à être prêts eux aussi. Et s'ils ont besoin de moi, si un combat se présente, je suis là pour apporter mon concours.

 

Un ensemble de soldats forment un corps. Dans un régiment, le colonel est le 'chef de corps' ; ce n'est pas pour rien. Chacun obéit à son supérieur, chacun est à sa place, chacun est prêt, chacun sait ce qu'il doit faire (Hé 13.17)3. Le contraire de l'anarchie.

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Participer au repas du Seigneur, c'est faire équipe avec un capitaine qui s'appelle Jésus. C'est un repas de ralliement. C'est un repas qui renouvelle l'alliance, qui renouvelle l'espérance, qui renouvelle le repos de la foi. Mais ce n'est pas le repos des paresseux et des lâches. C'est le repos des soldats qui sont prêts pour le combat.

 

Jésus a clairement laissé entendre que le soldat partage le sort de son capitaine. Il ne s'agit pas ici de regarder un reportage sur un écran ! Le serviteur n'est pas plus grand que son maître ; s'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi (Jn 15.20). C'est écrit noir sur blanc.

Etonnons-nous de ne pas être persécutés davantage.

 

Après son baptême, Jésus a été conduit au désert pour y être éprouvé. Après la cène4 avec ses disciples, ce fut le combat dans la prière à Gesthsémanée, le procès, la solitude, la mort sur la croix. L'obéissance jusqu'au bout (Jn 10.17-18 ; Ph 2.7-8).

 

3. Souffrir pour Jésus ?

 

Souffre avec moi comme un bon soldat de Jésus-Christ, dit Paul à Timothée. Souffrir pour Jésus ? N'est-ce pas le contraire, que nous avons appris ? C'est Lui qui a souffert pour nous ! Nous, nous n'avons pas besoin de souffrir pour Lui !

 

Penser comme cela, c'est passer à côté d'une partie du message de la croix.

 

Le repas du Seigneur est un repas de communion, nous sommes d'accord.

Dans le mot 'communion', il y a le mot 'union'.

Jésus, sur la croix, n'est pas seulement mort à notre place ; il est mort pour que nous puissions mourir avec lui, afin de vivre de sa vie. Pas de mort, pas de vie nouvelle !

 

L'apôtre Paul le dit expressément : J'ai été crucifié avec Christ, et si je vis, ce n'est plus moi qui vit (je suis mort !), c'est Christ qui vit en moi (Ga 2.20). “Christ qui vit en moi”, cela nous semble être un rêve. Pour que ce ne soit pas un rêve, il faut être uni à Christ dans sa mort et dans sa résurrection.

 

Est-ce exceptionnel ? Non, c'est la vie chrétienne normale5.

 

Paul emploie une expression parlante : Ayant été unis à sa mort avec lui, nous sommes devenus une même plante avec lui pour vivre en nouveauté de vie (Ro 6.5). C'est ce que dit la parabole du cep et des sarments ! C'est aussi ce que dit le repas du Seigneur.

 

Un chrétien qui n'est pas prêt à souffrir pour le Seigneur va le trahir plus d'une fois. Comme l'apôtre Pierre, lors du procès de Jésus. Il avait dit : Je me battrai pour toi (Mt 16.22). Mais quand le moment du combat est arrivé (même s'il n'avait devant lui qu'une servante), Pierre a eu peur. Je ne connais pas ce Jésus, a-t-il dit6. Trois fois... Après, il a pleuré. Pierre était un solide pêcheur sur le lac de Galilée, un disciple de la première heure. Mais il n'était pas prêt à souffrir.

 

Après son humiliation, après aussi avoir reçu le Saint-Esprit, il est devenu un soldat ! On leur a défendu avec des menaces de parler de Jésus. Ils ont répondu qu'il valait mieux obéir à Dieu (Ac 5.19). Après cela, on a voulu les faire mourir (Ac 5.33). Aucun d'eux n'est-il mort ? Si : il y a eu Etienne (Ac 7.57ss), il y a eu Jacques, frère de Jean (12.1-2).

 

Quand Paul dit que ni le péril, ni l'épée ne nous sépareront de l'amour de Dieu (Ro 8.15-39), il ne dit pas que ces choses n'arriveront pas ! Il dit que quand elles arriveront, elles ne nous sépareront pas de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. C'est aussi ce que dit le repas du Seigneur.

Ch. Nicolas

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Notes :

1Noter qu'il en sera ainsi à la fin des temps. Même ceux qui attendent seront surpris et diront : Déjà ?!

2Richard Wurmbrand (1909-2001) est un pasteur roumain. Il est resté pendant 14 ans en prison.

3Est-ce que être des soldats contredit le fait d'être des hommes et des femmes de paix ? Pas du tout. Pendant la Guerre du Golfe, les soldats américains et français préféraient faire des prisonniers que de tirer sur les soldats irakiens. En fait, il vaut mieux qu'un soldat soit un homme de paix plutôt qu'un fou furieux. Le centenier de Luc 7 (qui vient voir Jésus parce que son serviteur était malade) était un homme de coeur, un homme de paix et un homme de foi. Il aime notre nation, disent les Juifs à Jésus ! Jésus a admiré la foi de cet officier romain. Ce fut le cas aussi d'un autre officier romain, Corneille : il priait Dieu continuellement et faisait beaucoup d'aumônes au peuple Juif (Ac 10.1-2).

4Tu dresses devant moi une table en face de mes adversaires (Ps 23.5). Le repas du Seigneur comme un rempart...

5Cette crucifixion de l'ancienne nature n'a lieu qu'une fois. J'ai été crucifié avec Christ. Ensuite, chaque jour, il faut crucifier la vaine manière de vivre (1 Pi 1.18), pour que la vie de Christ prenne de plus en plus de place dans ma vie.

6Lors de la dernière Pâque que Jésus a vécue avec ses disciples, il a dit : - L'un de vous me trahira (Mt 26.21).

10 août 2026

Le climat selon Tolstoï

 

 

 

 

 

Le climat selon Tolstoï

 


 

Je lis des nouvelles de Léon Tolstoï (1828-1910) en ce moment. Un régal.

Cela me rappelle son livre Guerre et Paix et la brève chronique ci-dessous, déjà publiée il y a un an. Mais l'humanité n'a que très peu progressé depuis un an.

Extrait : La scène se passe près de Moscou en 1812

(...) Après Smolensk, les armées russes poursuivirent leur retraite. Le 10 août, le régiment commandé par le prince André suivait la grande route, près de l'avenue qui menait à Lissya-Gori. Le temps était chaud et sec depuis plus de trois semaines.

Des nuages dentelés couraient sur le ciel, cachaient parfois le soleil, mais le firmament s'éclairait vers le soir et l'astre se couchait dans une brume rouge sombre. Seule la rosée nocturne rafraîchissait la terre. Les blés brûlaient sur pied et s'égrenaient. Les marais n'avaient plus d'eau. Le bétail mugissait de faim, ne trouvant plus de nourriture dans les champs. On ne trouvait un peu de fraîcheur que la nuit et dans les bois aux heures de la rosée. Mais sur les chemins, sur la grande route où marchaient les troupes, même la nuit, même dans les forêts, on ne respirait pas. (...)

 

En 1812, il n'y avait pas encore beaucoup de voitures ni de centrales au charbon. En lisant ces lignes, ceux qui parlent sans cesse de réchauffement climatique se sentiront moins seuls.

 

Je crois surtout que l'absence d'espérance favorise la dramatisation des événements. Dire cela, ce n'est pas nier la réalité des fluctuations dont certaines peuvent avoir des conséquences importantes. C'est plutôt noter que nous vivons aujourd'hui les événements sans recul et que notre capacité à souffrir s'est amoindrie.

 

La science ne fait que constater. Elle prétend que l'évolution peut expliquer tous les phénomènes, et voilà que la moindre évolution nous fait trembler et douter de pouvoir vivre encore. Plus les compétences scientifiques s’accroissent, plus elles nous laissent seuls et désemparés.

 

Il faut peut-être passer par là pour crier au Seigneur et connaître son secours.

Ch.N.

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9 mars 2026

L'institution et l'événement

 

L'Institution et l'Evénement

 

Le théologien suisse Jean-Louis Leuba (1912-2005) a écrit en 1950 un livre qui a marqué l'histoire de la théologie du XXe siècle. Ce livre s'intitule L'Institution et l'Evénement. Il y a bien la conjonction de coordination et (et non pas ou) entre les deux termes. C'est sa thèse, qui est devenue un livre.

 

J-L. Leuba a été élève et disciple de Karl Barth à Neuchâtel. Un désaccord s'est établi entre eux suite à la publication du livre de J-L. Leuba. Pour Karl Barth, J-L. Leuba donnait une place trop grande à l'institution, bien que l'événement soit aussi important à ses yeux. Tout cela mérite notre attention.

 

Karl Barth n'est jamais considéré comme un théologien libéral car il accorde une place très importante à la Parole de Dieu. Mais il dit que la Bible devient Parole de Dieu dès lors qu'elle nous parle. On peut comprendre. Mais ainsi, l'événement l'emporte sur l'institution : c'est mon expérience de la Parole de Dieu qui lui octroie son autorité, ce qui n'est pas exactement ce que dit le Psaume 119. Les Eglises réformées sont devenues pluralistes en s'appuyant sur cette notion pronée par K. Barth, étant entendu que chacun est touché à sa manière, étant entendu que ce qui te touche n'est pas nécessairement ce qui me touche, etc. La lectio divina (en vogue jusque dans certains milieux évangéliques actuellement) prône cette approche qui met à l'honneur la subjectivité. La question posée devant le texte n'est pas : Qu'est-ce que le texte dit ? mais : Qu'est-ce que le texte me dit ? Ou : Comment ce texte me rejoint et me met en route ?

 

Chacun comprend la légitimité d'une telle approche face aux risques de l'intellectualisme, du dogmatisme, du légalisme, etc. Mais chacun comprend aussi (je l'espère) les risques liés à cette approche où le ressenti a le premier et le dernier mot.

 

Dans cet ordre d'idée, la venue de Jésus est l'Evénement de l'histoire du Salut1. Mais cela n'empêche pas Jésus de citer maintes fois la parole des prophètes inscrite dans les Ecritures (= l'Institution)2 et de démontrer par les Ecritures qu'il est bien le Christ. Commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait (Lc 24.27). Après la Pentecôte, les apôtres font de même : Apollos réfutait vivement les Juifs en public, démontrant par les Écritures que Jésus est le Christ (Ac 18.28). Ils persévéraient... (Ac 2.42), c'est déjà l'événement dans l'institution.

 

> L'alliance dans laquelle Dieu se révèle est une institution. Sans alliance, pas de foi !

> On ne s'éreinte pas à opposer l'Ecriture et le Saint-Esprit. Mieux vaut consacrer notre énergie à autre chose. Si l'écoute mutuelle est interrompue entre ces deux sensibilités, nous sommes mûrs pour toutes les dérives. Méditons plutôt la poutre et la paille.

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Le mot liturgie vient du grec leiturgia qui désigne le service régulier des prêtres dans le temple (Lc 1.23 ; Hé 11.10). Il désigne aussi, logiquement, l'intercession constante, incessante, de Jésus-Christ en faveur des siens (Hé 8.6). Il désigne encore le service que nous nous devons les uns les autres, pas tant au coup par coup que de manière continue, comme l'assistance due aux frères et soeurs dans le besoin (Ro 15.27 ; 2 Co 9.12), ou la veille pastorale (Ph 2.17) ou fraternelle (2.30). Cette assistance fraternelle démontre le lien étroit qui existe entre le cultuel et le quotidien de la vie communautaire (cf. Ph 2.25).

 

La notion qui prime n'est pas celle du spirituel opposé au profane ; c'est celle de la traduction concrète, dans la durée, de la notion de service que le Saint-Esprit a implantée en nous, à la suite de Jésus-Christ. En un sens, le service des moines illustrait cela : chanter les Psaumes à 3 h. du matin, qu'il pleuve ou qu'il vente, puis servir à la place qui nous a été attribuée avec constance, sans s'en laisser distraire3.

 

Ce sens de la notion de service (c'est le sens du mot diakonie), à mon sens, justifie la dimension liturgique que peut avoir le culte (pas forcément tous les cultes). Quand j'étais enfant, les Dix commandements suivis du Sommaire de la Loi étaient lus tous les dimanches (de même que les Juifs disent le Sh'ma Israël plusieurs fois chaque sabbat) ; cela s'inscrit profondément, la répétition étant un des principes de la pédagogie. Un autre principe est la diversité, c'est vrai : nos dons, nos vocations, nos lieux et formes de service sont divers. Notons que tous ne vont pas s'exercer pendant les réunions !

 

Je dois dire que quand j'ai participé à 3 cultes 'liturgiques', je suis content de vivre autre chose. Mais l'inverse est également vrai ! La liturgie favorise le recueillement, l'écoute intérieure ; elle épargne du bavardage et des fantaisies en tous genres.

 

Mon objectif n'est pas de plaider pour la liturgie. Peu importe, en un sens. Ce qui importe, c'est la consécration de celui qui préside... et de ceux qui écoutent. Si cette consécration est là, la forme importe assez peu4. Reconnaissons humblement que la légèreté n'est pas l'apanage des uns ou des autres.

 

Le petit livre de E.M. Bounds (1835-1913) : Puissance par la prière5, commence ainsi : Nous sommes sous une tension perpétuelle pour trouver de nouvelles méthodes, de nouveaux plans, de nouvelles organisations pour faire avancer l'Eglise de Jésus-Christ et assurer une multiplication et une efficacité plus grande à l'Evangile.

Cette tendance actuelle a le terrible penchant de perdre de vue l'homme, ou de le noyer dans la masse d'un plan ou d'une organisation. Tandis que le plan de Dieu, lui, est de faire beaucoup plus de l'homme, beaucoup plus de lui que de quoi que ce soit d'autre. L'Eglise cherche de meilleures méthodes ; Dieu cherche de meilleurs hommes.

Charles NICOLAS

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Notes : 

1Ce qui fait dire à Jésus que, de tous les prophètes, pas un n'est plus grand que Jean-Baptiste.

2 L'événement, c'est le kaïros ; l'institution, c'est l'inscription dans le kronos, dans la durée. Impossible d'opposer les deux - pas plus qu'on ne peut opposer le rhéma et le logos.

3Chacun voit combien cette notion de service dans la durée est éloignée de la mentalité actuelle. Le refus du mariage (institution regardée comme étant nuisible à l'amour) ou ses échecs, renvoient chacun à ses expériences, à sa solitude.

4La revue Hokhma a publié en 1977 un article de J-L. Leuba intitulé Charisme et institution (n° 5).

5Ce livre m'a marqué en 1977 ou 78, c'est-à-dire 6 ans avant le début de mon ministère à Montauban.

24 janvier 2026

Fin de vie (2)

 

 

 

 

 

 

Réflexion éthique et loi sur la fin de vie (suite)

 

Ch. Nicolas

 

Une vraie solution ?

 

De l'avis de beaucoup, l'aide à mourir va créer autant (ou plus ?) de situations délicates qu'elle va en solutionner. A l'hôpital, une personne peut tout à fait désirer mourir à un certain moment et désirer vivre un peu plus tard. On appelle cela l'ambivalence du désir. J'ai accompagné une personne en fin de vie, consciente, qui disait le matin au médecin qu'elle désirait en finir et à son épouse l'après-midi qu'elle désirait vivre encore. Elle a finalement 'bénéficié' d'une sédation profonde irréversible. Comment sera vécu l'après, par ses proches ?

 

La Ministre Agnès Firmin-Le Bodo expliquait que “l'accès à l'aide à mourir est le continuum d'un accompagnement curatif et palliatif jusqu'à la mort”. Le site Généthique (février 2023) propose un article intitulé : Donner la mort peut-il être considéré comme un soin ? On y lit que 800.000 soignants s'opposent à l'euthanasie. Peu avant, Le Monde publiait un article dans lequel 500 professionnels de Santé se déclarent favorables à l'euthanasie (500 dont 320 sont aujourd'hui à la retraite). Comme pour d'autres sujets, on peut avoir l'impression qu'une minorité de militants entendent peser davantage qu'une majorité de personnes. Je pense à ce qu'a écrit Claire Fourcade, présidente de la Société Française d'Accompagnement et de soins Palliatifs (SFAP) : Je suis médecin, la mort n'est pas mon métier. La main qui soigne ne peut pas être la main qui tue.

 

Il est à noter que les responsables religieux (catholiques, protestants, musulmans...) sont pratiquement tous opposés à l'euthanasie et au suicidé assisté. Avec les Soins palliatifs, ils constatent que quand une personne est correctement accompagnée et soignée, les demandes d'euthanasie disparaissent presque totalement. Doit-on établir une loi générale pour traiter des situation quasi exceptionnelles ? Cette loi ne va-t-elle pas, paradoxalement, confronter un très grande nombre de personnes à de nouvelles et difficiles questions : Ma vie a-t-elle encore un sens ? Dois-je demander moi-même à mourir maintenant ? Ne serait-ce pas plus simple pour mes enfants ?

 

Nous sommes tous dépendants

 

Un homme de 65 ans apprend qu'il est atteint d'une maladie incurable et dégénérative. Au bout de quelques jours, il confie à une infirmière son désir d'une euthanasie : Je ne peux accepter de devenir dépendant, dit-il. Réponse de l'infirmière : Nous sommes tous dépendants ! Réponse inspirée.

 

La pensée progressiste, cependant, ne l'entend pas de cette oreille. A l'Assemblée nationale (avril 2021), le député Olivier Falorni (PRG) défend son projet de loi pour l'euthanasie en parlant de conquérir l'ultime liberté. Jean-Louis Touraine (PS) renchérit : De la même façon que les femmes ont décidé de poursuivre ou non leur grossesse, les malades doivent pouvoir mettre un terme ou non à leur agonie ». Jean-Luc Mélenchon (LFI) conclura : L’être humain est auteur de son histoire. Chaque pas qui rend une personne plus maîtresse d’elle-même la fait avancer en humanité, même si c’est cruel d’éteindre la lumière. La liberté c’est se posséder soi-même, c’est être créateur de soi.

 

Jean-Christophe Combe, ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, s’exprime sur ce projet de loi sur la fin de vie (juin 2023) : Un sujet profondément intime mais avec des conséquences sociétales tout aussi profondes. Il faut être très vigilant au signal que nous envoyons aux personnes qui se sentent fragiles ou désespérées et à leurs familles.

 

Un des risques est qu'en outrepassant la limite de nos droits et de nos devoirs, nous ajoutions des fardeaux supplémentaires. Certains ont l'impression que ce qui prime, en fin de compte, ce n'est pas le souci que l'on a pour le patient, mais le confort des soignants, ou de la famille...

 

Le mythe de la ''bonne mort''

 

Dans ce contexte s'est développé une tentative d'apprivoisement de la mort présentée comme « faisant partie de la vie » et pouvant être vécue sans stress, sans heurt. De nombreux ouvrages ont été publiés dans ce sens ces dernières années. En quatrième page du livre de Claudie Guimet, Dernières joies avant la mort1, on lit : « Ce livre s'attache à montrer qu'une fois la question de la douleur résolue à l'aide d'antalgiques, chacun peut vivre en toute quiétude ses derniers jours (…). Sans insister sur les questions d'ordre religieux, l'auteur a surtout voulu réconforter les humains que nous sommes tous, angoissés par la perspective de la mort. Il est temps de briser les tabous : la mort peut et doit être vaincue sereinement. » L'auteur est protestante.

 

Jean-Pierre BENEZECH, médecin du Département de soins palliatifs du CHU de Montpellier, a écrit en collaboration avec Jérôme ALRIC un livre intitulé : La mort ne s'affronte pas2. Ces deux praticiens présentent une approche plus respectueuse du caractère inévitablement ineffable et mystérieux de la mort. A partir de leur clinique quotidienne, ils montrent combien le mythe de la « bonne mort » peut s'avérer traumatique pour la vie psychique. De même, le réalisme de la révélation biblique ne permet pas de s'approprier cette idéologie inquiétante de la « bonne mort ». Il n'est pas rare de constater une ambivalence dans l'attitude de certaines personnes qui peuvent tout à la fois désirer partir et lutter pour vivre encore, ne serait-ce qu'un peu.

 

Cette ambivalence devrait-elle être regardée comme un manque de foi ? Pas nécessairement. Elle est aussi liée au fait que la mort n'est pas naturelle, contrairement à ce qui se dit. Elle est liée au fait que celui-là même qui a saisi la main de son Sauveur et a marché dans la foi n'a cependant pas encore tout saisi ni tout abandonné. En un sens, il est sauvé « à grand-peine » (1 Pi 4.18). Mais quand bien même il serait nourri de la grâce et affermi dans la foi, il peut arriver qu'un chrétien vive une agonie difficile, semblable aux douleurs de l'enfantement, comme une ultime lutte contre « le dernier ennemi » (1 Co 15.26). La vie même de Jésus nous montre que l'angoisse et la douleur ne sont pas réservées qu'aux méchants (Mt 26.38). La qualité du soutien spirituel et fraternel apporté revêtira, dans une telle circonstance, une très grande importance.

 

Le droit d'éteindre la lumière ?

 

L'expression 'éteindre la lumière', utilisée par les membres de l'ADMD, est belle. Elle fait presque envie. Elle fait penser au repos bien mérité après une longue journée de travail. Mais ici, de quel repos s'agit-il ? Et de quelle lumière ?

 

Il est vrai qu'une souffrance intense peut ôter toute perspective d'avenir. Vouloir en finir, à certains moments, peut bien se comprendre ; à tout âge de la vie d'ailleurs, et pour des raisons infiniment variées... Mais celui qui souffre est-il à même d'évaluer si la vie est encore "digne d'être vécue", sans le regard des autres ? C'est quoi une vie digne d'être vécue ? Quels sont les critères invoqués ? Qui peut exclure que des joies insoupçonnées puissent survenir encore, après des moments de très grand inconfort ?

 

Les randonneurs en montagne se sont tous trouvés perplexes, un jour, devant une croisée de chemins. Lequel prendre ? Tel sentier paraît facile, ensoleillé, prometteur ; mais après le tournant il s'enfonce dans l'ombre. Tel autre sentier semble escarpé et sombre ; mais cent mètres plus loin il s'élargit et offre une vue splendide. Qu'y a-t-il après le prochain tournant ? Nul ne le sait. Peut-être le meilleur. L'intervention de "la main des hommes" est utile et bénéfique dans un grand nombre de cas. Mais elle doit trouver sa limite à un certain moment, l'actualité nous le dit tous les jours. En l'occurrence, mieux vaut laisser la lumière s'éteindre toute seule.

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Eléments de bibliographie :

- Vivre avec la mort, Lydia Jaeger (Edifac-Excelsis, 2013), avec une contribution de Ch. Nicolas.

- Article Deuil dans le Dictionnaire de Théologie pratique (Excelsis, édition 2021).

- Suicide assisté, de Vaughan ROBERTS. Editions CLE, 2021 (84 pages, 6,95 eu.).

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1.  Dernières joies avant la mort, Cerf, 2011. Claudie Guimet est aumônier en milieu carcéral et en soins palliatifs.

2 .  Editions 2011, Sauramps médical, 2011.

 

 

 

22 janvier 2026

Loi de fin de vie (1)

 

 

Réflexion éthique et loi sur la fin de vie

 

Charles NICOLAS

 

 

Quelles références, quelles valeurs ?

 

Le propre d'une réflexion éthique, c'est qu'elle est délicate. Sinon, il suffit de se référer à la loi. C'est la raison pour laquelle, dans les comités de réflexion éthique qui se sont créés ces dernières années un peu partout, on parle d'élaboration éthique. Généralement, on fait intervenir un légiste qui rappelle la loi ; puis la parole circule et personne ne conclut. Un médecin confonté à une situation difficile pourra consulter le comité qui formulera un ou des avis, sans trancher.

 

Deux raisons expliquent l'émergence de ces questionnements :

- Une de ces raisons est technique : est-ce que parce qu'on peut techniquement faire quelque chose, on peut éthiquement le faire ? Cela vaut pour les naissances et pour la fin de vie particulièrement, mais aussi dans de nombreuses autres circonstances. Je peux techniquement rouler à 140 kilomètres à l'heure sous la pluie, mais est-il judicieux de le faire ? On peut techniquement faire l'ablation de l'estomac, de l'intestin, d'un poumon et d'un rein à une personne de 95 ans. Pour autant, faut-il le faire ? On voit que ce n'est pas simple, car d'autres considérations devront entrer en ligne de compte et être évaluées. Par exemple, en Angleterre, le coût d'une intervention chirurgicale lourde est pris en compte quand il s'agit d'un patient très âgé. Dans son livre Le Bluff technologique, Jacques Ellul écrit que la technique aide jusqu'à un certain point ; après, elle crée de nouveaux problèmes.

 

- L'autre raison est liée à la sécularisation, c'est-à-dire la perte des références chrétiennes dans la vision du monde et l'apparition de nouvelles définitions de l'homme, de la vie, de la mort, etc.

 

Or – Jacques Ellul a réfléchi à cela dès les années 50 – notre époque est marquée à la fois par des progrès considérables en matière de technologie et par une progressive et assez radicale mise à l'écart des références chrétiennes. D'où l'émergence de situations nouvelles, difficiles à gérer.

 

Par exemple, dans le comité de réflexion éthique de l'hôpital où j'ai exercé mon ministère d'aumônier, la question a été posée un jour de la différence entre un être humain et un animal. C'est le fruit de ce qu'on appelle la cancel culture, ou culture de l'effacement, qui entend mettre hors-jeu les références de pensée qui ont prévalu jusqu'à maintenant1. Il est assez évident que les choix éthiques ne seront alors pas comparables à ceux du croyant qui désire plaire à Dieu (1 Th 4.1).

 

Bref état des lieux de la réflexion en France

 

Pour le moment, en France, deux pratiques sont interdites : l'euthanasie et le suicide assisté. Mais les sondages disent que 70 % des personnes interrogées sont favorables à une évolution de la loi.

 

La loi n'interdit pas tout, cependant. Depuis 1999, mourir sans souffrir est un droit2. Dès lors, on a vu un développement assez important des Soins palliatifs. On doit ce concept à une infirmière anglaise, chrétienne, Cicely Saunders (1918-2005). Cependant, un tiers seulement des patients qui en auraient besoin y ont accès.

 

Depuis la loi Léonetti de 2005, tout patient est invité à remplir un formulaire de directives anticipées et à désigner une personne de confiance qui sera le vis-à-vis de l'équipe soignante si le patient n'est plus en mesure de s'exprimer. Tout patient peut, à tout moment, signer une décharge pour refuser un traitement, une intervention. Enfin, depuis la loi Claeys-Léonetti de 2016, tout patient peut, quelques jours avant la mort annoncée, demander une sédation profonde et continue qui ressemble à une sorte de coma.

 

Trois arguments sont avancés par les membres de l'Association pour le Droit à Mourir dans la Dignitél (ADMD), partisans du 'suicide assisté' :

- chacun peut interpréter ces lois un peu comme il veut ;

- certaines situations échappent au soulagement qu'apporte la sédation profonde ;

- le suicide assisté, bien qu'interdit, est cependant pratiqué par certaines équipes et ceux qui en ont les moyens peuvent aller en Belgique ou en Suisse. Il y a donc inégalité.

 

Le 8 janvier 2024, lors de ses vœux aux responsables des cultes, le président Macron a annoncé non pas une mais deux lois distinctes. Comment, en effet, dans une même loi, plaider pour le développement des Soins palliatifs et pour la légalisation du suicide assisté ? Il y aura donc sans doute deux lois distinctes, ce qu'ont demandé un certain nombre de députés :

- les soins palliatifs seront développés : ils prennent en charge la souffrance physique, psychique, sociale et spirituelle (dans un sens non religieux).

 

- l'aide à mourir sera proposée aux personnes majeures dont le pronostic vital est engagé à “moyen terme” (c'était “à court terme” dans la loi Claeys-Léonetti) ayant des souffrances physiques “insupportables” (autre terme difficile à évaluer) et une volonté “libre et éclairée” au moment de la demande. La prescription nécessitera une “décision médicale collégiale”. Si la personne ne peut pas s'exprimer, l'intervention d'un tiers sera possible. (à suivre).

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Annexe

 

La Fontaine a consacré trois fables à la mort

 

Un Malheureux appelait tous les jours
La mort à son secours ;
Ô Mort, lui disait-il, que tu me sembles belle !
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle.
La mort crut en venant, l’obliger en effet.
Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
Que vois-je ! cria-t-il, ôtez-moi cet objet ;
Qu’il est hideux ! que sa rencontre
Me cause d’horreur et d’effroi !
N’approche pas, ô Mort ; ô Mort, retire-toi.

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1.  Dans son livre La Religion woke, (Grasset, 2022). Jean-François Braunstein mentionne Donna Haraway, professeur d'Université et militante de la pensée woke aux Etats-Unis : son aspiration est que l'humanité devienne du compost.

2.  Un jour il y aura peut-être un droit opposable à vivre sans souffrir...

 

 

 

 

 

 

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