Canalblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le blog de Charles Nicolas

Publicité
Le blog de Charles Nicolas
  • Dans une société déchristianisée où les mots perdent leur sens, où l'amour et la vérité s'étiolent, où même les prédicateurs doutent de ce qu'ils doivent annoncer, ce blog propose des textes nourris de réflexion biblique et pastorale.
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Publicité
Archives
Publicité
Pages
Newsletter
114 abonnés
Visiteurs
Depuis la création 95 779
Publicité
9 mars 2026

L'institution et l'événement

 

L'Institution et l'Evénement

 

Le théologien suisse Jean-Louis Leuba (1912-2005) a écrit en 1950 un livre qui a marqué l'histoire de la théologie du XXe siècle. Ce livre s'intitule L'Institution et l'Evénement. Il y a bien la conjonction de coordination et (et non pas ou) entre les deux termes. C'est sa thèse, qui est devenue un livre.

 

J-L. Leuba a été élève et disciple de Karl Barth à Neuchâtel. Un désaccord s'est établi entre eux suite à la publication du livre de J-L. Leuba. Pour Karl Barth, J-L. Leuba donnait une place trop grande à l'institution, bien que l'événement soit aussi important à ses yeux. Tout cela mérite notre attention.

 

Karl Barth n'est jamais considéré comme un théologien libéral car il accorde une place très importante à la Parole de Dieu. Mais il dit que la Bible devient Parole de Dieu dès lors qu'elle nous parle. On peut comprendre. Mais ainsi, l'événement l'emporte sur l'institution : c'est mon expérience de la Parole de Dieu qui lui octroie son autorité, ce qui n'est pas exactement ce que dit le Psaume 119. Les Eglises réformées sont devenues pluralistes en s'appuyant sur cette notion pronée par K. Barth, étant entendu que chacun est touché à sa manière, étant entendu que ce qui te touche n'est pas nécessairement ce qui me touche, etc. La lectio divina (en vogue jusque dans certains milieux évangéliques actuellement) prône cette approche qui met à l'honneur la subjectivité. La question posée devant le texte n'est pas : Qu'est-ce que le texte dit ? mais : Qu'est-ce que le texte me dit ? Ou : Comment ce texte me rejoint et me met en route ?

 

Chacun comprend la légitimité d'une telle approche face aux risques de l'intellectualisme, du dogmatisme, du légalisme, etc. Mais chacun comprend aussi (je l'espère) les risques liés à cette approche où le ressenti a le premier et le dernier mot.

 

Dans cet ordre d'idée, la venue de Jésus est l'Evénement de l'histoire du Salut1. Mais cela n'empêche pas Jésus de citer maintes fois la parole des prophètes inscrite dans les Ecritures (= l'Institution)2 et de démontrer par les Ecritures qu'il est bien le Christ. Commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait (Lc 24.27). Après la Pentecôte, les apôtres font de même : Apollos réfutait vivement les Juifs en public, démontrant par les Écritures que Jésus est le Christ (Ac 18.28). Ils persévéraient... (Ac 2.42), c'est déjà l'événement dans l'institution.

 

> L'alliance dans laquelle Dieu se révèle est une institution. Sans alliance, pas de foi !

> On ne s'éreinte pas à opposer l'Ecriture et le Saint-Esprit. Mieux vaut consacrer notre énergie à autre chose. Si l'écoute mutuelle est interrompue entre ces deux sensibilités, nous sommes mûrs pour toutes les dérives. Méditons plutôt la poutre et la paille.

________________

 

 

Le mot liturgie vient du grec leiturgia qui désigne le service régulier des prêtres dans le temple (Lc 1.23 ; Hé 11.10). Il désigne aussi, logiquement, l'intercession constante, incessante, de Jésus-Christ en faveur des siens (Hé 8.6). Il désigne encore le service que nous nous devons les uns les autres, pas tant au coup par coup que de manière continue, comme l'assistance due aux frères et soeurs dans le besoin (Ro 15.27 ; 2 Co 9.12), ou la veille pastorale (Ph 2.17) ou fraternelle (2.30). Cette assistance fraternelle démontre le lien étroit qui existe entre le cultuel et le quotidien de la vie communautaire (cf. Ph 2.25).

 

La notion qui prime n'est pas celle du spirituel opposé au profane ; c'est celle de la traduction concrète, dans la durée, de la notion de service que le Saint-Esprit a implantée en nous, à la suite de Jésus-Christ. En un sens, le service des moines illustrait cela : chanter les Psaumes à 3 h. du matin, qu'il pleuve ou qu'il vente, puis servir à la place qui nous a été attribuée avec constance, sans s'en laisser distraire3.

 

Ce sens de la notion de service (c'est le sens du mot diakonie), à mon sens, justifie la dimension liturgique que peut avoir le culte (pas forcément tous les cultes). Quand j'étais enfant, les Dix commandements suivis du Sommaire de la Loi étaient lus tous les dimanches (de même que les Juifs disent le Sh'ma Israël plusieurs fois chaque sabbat) ; cela s'inscrit profondément, la répétition étant un des principes de la pédagogie. Un autre principe est la diversité, c'est vrai : nos dons, nos vocations, nos lieux et formes de service sont divers. Notons que tous ne vont pas s'exercer pendant les réunions !

 

Je dois dire que quand j'ai participé à 3 cultes 'liturgiques', je suis content de vivre autre chose. Mais l'inverse est également vrai ! La liturgie favorise le recueillement, l'écoute intérieure ; elle épargne du bavardage et des fantaisies en tous genres.

 

Mon objectif n'est pas de plaider pour la liturgie. Peu importe, en un sens. Ce qui importe, c'est la consécration de celui qui préside... et de ceux qui écoutent. Si cette consécration est là, la forme importe assez peu4. Reconnaissons humblement que la légèreté n'est pas l'apanage des uns ou des autres.

 

Le petit livre de E.M. Bounds (1835-1913) : Puissance par la prière5, commence ainsi : Nous sommes sous une tension perpétuelle pour trouver de nouvelles méthodes, de nouveaux plans, de nouvelles organisations pour faire avancer l'Eglise de Jésus-Christ et assurer une multiplication et une efficacité plus grande à l'Evangile.

Cette tendance actuelle a le terrible penchant de perdre de vue l'homme, ou de le noyer dans la masse d'un plan ou d'une organisation. Tandis que le plan de Dieu, lui, est de faire beaucoup plus de l'homme, beaucoup plus de lui que de quoi que ce soit d'autre. L'Eglise cherche de meilleures méthodes ; Dieu cherche de meilleurs hommes.

Charles NICOLAS

_____________________________

 

Notes : 

1Ce qui fait dire à Jésus que, de tous les prophètes, pas un n'est plus grand que Jean-Baptiste.

2 L'événement, c'est le kaïros ; l'institution, c'est l'inscription dans le kronos, dans la durée. Impossible d'opposer les deux - pas plus qu'on ne peut opposer le rhéma et le logos.

3Chacun voit combien cette notion de service dans la durée est éloignée de la mentalité actuelle. Le refus du mariage (institution regardée comme étant nuisible à l'amour) ou ses échecs, renvoient chacun à ses expériences, à sa solitude.

4La revue Hokhma a publié en 1977 un article de J-L. Leuba intitulé Charisme et institution (n° 5).

5Ce livre m'a marqué en 1977 ou 78, c'est-à-dire 6 ans avant le début de mon ministère à Montauban.

Publicité
24 janvier 2026

Fin de vie (2)

 

 

 

 

 

 

Réflexion éthique et loi sur la fin de vie (suite)

 

Ch. Nicolas

 

Une vraie solution ?

 

De l'avis de beaucoup, l'aide à mourir va créer autant (ou plus ?) de situations délicates qu'elle va en solutionner. A l'hôpital, une personne peut tout à fait désirer mourir à un certain moment et désirer vivre un peu plus tard. On appelle cela l'ambivalence du désir. J'ai accompagné une personne en fin de vie, consciente, qui disait le matin au médecin qu'elle désirait en finir et à son épouse l'après-midi qu'elle désirait vivre encore. Elle a finalement 'bénéficié' d'une sédation profonde irréversible. Comment sera vécu l'après, par ses proches ?

 

La Ministre Agnès Firmin-Le Bodo expliquait que “l'accès à l'aide à mourir est le continuum d'un accompagnement curatif et palliatif jusqu'à la mort”. Le site Généthique (février 2023) propose un article intitulé : Donner la mort peut-il être considéré comme un soin ? On y lit que 800.000 soignants s'opposent à l'euthanasie. Peu avant, Le Monde publiait un article dans lequel 500 professionnels de Santé se déclarent favorables à l'euthanasie (500 dont 320 sont aujourd'hui à la retraite). Comme pour d'autres sujets, on peut avoir l'impression qu'une minorité de militants entendent peser davantage qu'une majorité de personnes. Je pense à ce qu'a écrit Claire Fourcade, présidente de la Société Française d'Accompagnement et de soins Palliatifs (SFAP) : Je suis médecin, la mort n'est pas mon métier. La main qui soigne ne peut pas être la main qui tue.

 

Il est à noter que les responsables religieux (catholiques, protestants, musulmans...) sont pratiquement tous opposés à l'euthanasie et au suicidé assisté. Avec les Soins palliatifs, ils constatent que quand une personne est correctement accompagnée et soignée, les demandes d'euthanasie disparaissent presque totalement. Doit-on établir une loi générale pour traiter des situation quasi exceptionnelles ? Cette loi ne va-t-elle pas, paradoxalement, confronter un très grande nombre de personnes à de nouvelles et difficiles questions : Ma vie a-t-elle encore un sens ? Dois-je demander moi-même à mourir maintenant ? Ne serait-ce pas plus simple pour mes enfants ?

 

Nous sommes tous dépendants

 

Un homme de 65 ans apprend qu'il est atteint d'une maladie incurable et dégénérative. Au bout de quelques jours, il confie à une infirmière son désir d'une euthanasie : Je ne peux accepter de devenir dépendant, dit-il. Réponse de l'infirmière : Nous sommes tous dépendants ! Réponse inspirée.

 

La pensée progressiste, cependant, ne l'entend pas de cette oreille. A l'Assemblée nationale (avril 2021), le député Olivier Falorni (PRG) défend son projet de loi pour l'euthanasie en parlant de conquérir l'ultime liberté. Jean-Louis Touraine (PS) renchérit : De la même façon que les femmes ont décidé de poursuivre ou non leur grossesse, les malades doivent pouvoir mettre un terme ou non à leur agonie ». Jean-Luc Mélenchon (LFI) conclura : L’être humain est auteur de son histoire. Chaque pas qui rend une personne plus maîtresse d’elle-même la fait avancer en humanité, même si c’est cruel d’éteindre la lumière. La liberté c’est se posséder soi-même, c’est être créateur de soi.

 

Jean-Christophe Combe, ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, s’exprime sur ce projet de loi sur la fin de vie (juin 2023) : Un sujet profondément intime mais avec des conséquences sociétales tout aussi profondes. Il faut être très vigilant au signal que nous envoyons aux personnes qui se sentent fragiles ou désespérées et à leurs familles.

 

Un des risques est qu'en outrepassant la limite de nos droits et de nos devoirs, nous ajoutions des fardeaux supplémentaires. Certains ont l'impression que ce qui prime, en fin de compte, ce n'est pas le souci que l'on a pour le patient, mais le confort des soignants, ou de la famille...

 

Le mythe de la ''bonne mort''

 

Dans ce contexte s'est développé une tentative d'apprivoisement de la mort présentée comme « faisant partie de la vie » et pouvant être vécue sans stress, sans heurt. De nombreux ouvrages ont été publiés dans ce sens ces dernières années. En quatrième page du livre de Claudie Guimet, Dernières joies avant la mort1, on lit : « Ce livre s'attache à montrer qu'une fois la question de la douleur résolue à l'aide d'antalgiques, chacun peut vivre en toute quiétude ses derniers jours (…). Sans insister sur les questions d'ordre religieux, l'auteur a surtout voulu réconforter les humains que nous sommes tous, angoissés par la perspective de la mort. Il est temps de briser les tabous : la mort peut et doit être vaincue sereinement. » L'auteur est protestante.

 

Jean-Pierre BENEZECH, médecin du Département de soins palliatifs du CHU de Montpellier, a écrit en collaboration avec Jérôme ALRIC un livre intitulé : La mort ne s'affronte pas2. Ces deux praticiens présentent une approche plus respectueuse du caractère inévitablement ineffable et mystérieux de la mort. A partir de leur clinique quotidienne, ils montrent combien le mythe de la « bonne mort » peut s'avérer traumatique pour la vie psychique. De même, le réalisme de la révélation biblique ne permet pas de s'approprier cette idéologie inquiétante de la « bonne mort ». Il n'est pas rare de constater une ambivalence dans l'attitude de certaines personnes qui peuvent tout à la fois désirer partir et lutter pour vivre encore, ne serait-ce qu'un peu.

 

Cette ambivalence devrait-elle être regardée comme un manque de foi ? Pas nécessairement. Elle est aussi liée au fait que la mort n'est pas naturelle, contrairement à ce qui se dit. Elle est liée au fait que celui-là même qui a saisi la main de son Sauveur et a marché dans la foi n'a cependant pas encore tout saisi ni tout abandonné. En un sens, il est sauvé « à grand-peine » (1 Pi 4.18). Mais quand bien même il serait nourri de la grâce et affermi dans la foi, il peut arriver qu'un chrétien vive une agonie difficile, semblable aux douleurs de l'enfantement, comme une ultime lutte contre « le dernier ennemi » (1 Co 15.26). La vie même de Jésus nous montre que l'angoisse et la douleur ne sont pas réservées qu'aux méchants (Mt 26.38). La qualité du soutien spirituel et fraternel apporté revêtira, dans une telle circonstance, une très grande importance.

 

Le droit d'éteindre la lumière ?

 

L'expression 'éteindre la lumière', utilisée par les membres de l'ADMD, est belle. Elle fait presque envie. Elle fait penser au repos bien mérité après une longue journée de travail. Mais ici, de quel repos s'agit-il ? Et de quelle lumière ?

 

Il est vrai qu'une souffrance intense peut ôter toute perspective d'avenir. Vouloir en finir, à certains moments, peut bien se comprendre ; à tout âge de la vie d'ailleurs, et pour des raisons infiniment variées... Mais celui qui souffre est-il à même d'évaluer si la vie est encore "digne d'être vécue", sans le regard des autres ? C'est quoi une vie digne d'être vécue ? Quels sont les critères invoqués ? Qui peut exclure que des joies insoupçonnées puissent survenir encore, après des moments de très grand inconfort ?

 

Les randonneurs en montagne se sont tous trouvés perplexes, un jour, devant une croisée de chemins. Lequel prendre ? Tel sentier paraît facile, ensoleillé, prometteur ; mais après le tournant il s'enfonce dans l'ombre. Tel autre sentier semble escarpé et sombre ; mais cent mètres plus loin il s'élargit et offre une vue splendide. Qu'y a-t-il après le prochain tournant ? Nul ne le sait. Peut-être le meilleur. L'intervention de "la main des hommes" est utile et bénéfique dans un grand nombre de cas. Mais elle doit trouver sa limite à un certain moment, l'actualité nous le dit tous les jours. En l'occurrence, mieux vaut laisser la lumière s'éteindre toute seule.

_______________

 

 

 

Eléments de bibliographie :

- Vivre avec la mort, Lydia Jaeger (Edifac-Excelsis, 2013), avec une contribution de Ch. Nicolas.

- Article Deuil dans le Dictionnaire de Théologie pratique (Excelsis, édition 2021).

- Suicide assisté, de Vaughan ROBERTS. Editions CLE, 2021 (84 pages, 6,95 eu.).

___________

 

1.  Dernières joies avant la mort, Cerf, 2011. Claudie Guimet est aumônier en milieu carcéral et en soins palliatifs.

2 .  Editions 2011, Sauramps médical, 2011.

 

 

 

22 janvier 2026

Loi de fin de vie (1)

 

 

Réflexion éthique et loi sur la fin de vie

 

Charles NICOLAS

 

 

Quelles références, quelles valeurs ?

 

Le propre d'une réflexion éthique, c'est qu'elle est délicate. Sinon, il suffit de se référer à la loi. C'est la raison pour laquelle, dans les comités de réflexion éthique qui se sont créés ces dernières années un peu partout, on parle d'élaboration éthique. Généralement, on fait intervenir un légiste qui rappelle la loi ; puis la parole circule et personne ne conclut. Un médecin confonté à une situation difficile pourra consulter le comité qui formulera un ou des avis, sans trancher.

 

Deux raisons expliquent l'émergence de ces questionnements :

- Une de ces raisons est technique : est-ce que parce qu'on peut techniquement faire quelque chose, on peut éthiquement le faire ? Cela vaut pour les naissances et pour la fin de vie particulièrement, mais aussi dans de nombreuses autres circonstances. Je peux techniquement rouler à 140 kilomètres à l'heure sous la pluie, mais est-il judicieux de le faire ? On peut techniquement faire l'ablation de l'estomac, de l'intestin, d'un poumon et d'un rein à une personne de 95 ans. Pour autant, faut-il le faire ? On voit que ce n'est pas simple, car d'autres considérations devront entrer en ligne de compte et être évaluées. Par exemple, en Angleterre, le coût d'une intervention chirurgicale lourde est pris en compte quand il s'agit d'un patient très âgé. Dans son livre Le Bluff technologique, Jacques Ellul écrit que la technique aide jusqu'à un certain point ; après, elle crée de nouveaux problèmes.

 

- L'autre raison est liée à la sécularisation, c'est-à-dire la perte des références chrétiennes dans la vision du monde et l'apparition de nouvelles définitions de l'homme, de la vie, de la mort, etc.

 

Or – Jacques Ellul a réfléchi à cela dès les années 50 – notre époque est marquée à la fois par des progrès considérables en matière de technologie et par une progressive et assez radicale mise à l'écart des références chrétiennes. D'où l'émergence de situations nouvelles, difficiles à gérer.

 

Par exemple, dans le comité de réflexion éthique de l'hôpital où j'ai exercé mon ministère d'aumônier, la question a été posée un jour de la différence entre un être humain et un animal. C'est le fruit de ce qu'on appelle la cancel culture, ou culture de l'effacement, qui entend mettre hors-jeu les références de pensée qui ont prévalu jusqu'à maintenant1. Il est assez évident que les choix éthiques ne seront alors pas comparables à ceux du croyant qui désire plaire à Dieu (1 Th 4.1).

 

Bref état des lieux de la réflexion en France

 

Pour le moment, en France, deux pratiques sont interdites : l'euthanasie et le suicide assisté. Mais les sondages disent que 70 % des personnes interrogées sont favorables à une évolution de la loi.

 

La loi n'interdit pas tout, cependant. Depuis 1999, mourir sans souffrir est un droit2. Dès lors, on a vu un développement assez important des Soins palliatifs. On doit ce concept à une infirmière anglaise, chrétienne, Cicely Saunders (1918-2005). Cependant, un tiers seulement des patients qui en auraient besoin y ont accès.

 

Depuis la loi Léonetti de 2005, tout patient est invité à remplir un formulaire de directives anticipées et à désigner une personne de confiance qui sera le vis-à-vis de l'équipe soignante si le patient n'est plus en mesure de s'exprimer. Tout patient peut, à tout moment, signer une décharge pour refuser un traitement, une intervention. Enfin, depuis la loi Claeys-Léonetti de 2016, tout patient peut, quelques jours avant la mort annoncée, demander une sédation profonde et continue qui ressemble à une sorte de coma.

 

Trois arguments sont avancés par les membres de l'Association pour le Droit à Mourir dans la Dignitél (ADMD), partisans du 'suicide assisté' :

- chacun peut interpréter ces lois un peu comme il veut ;

- certaines situations échappent au soulagement qu'apporte la sédation profonde ;

- le suicide assisté, bien qu'interdit, est cependant pratiqué par certaines équipes et ceux qui en ont les moyens peuvent aller en Belgique ou en Suisse. Il y a donc inégalité.

 

Le 8 janvier 2024, lors de ses vœux aux responsables des cultes, le président Macron a annoncé non pas une mais deux lois distinctes. Comment, en effet, dans une même loi, plaider pour le développement des Soins palliatifs et pour la légalisation du suicide assisté ? Il y aura donc sans doute deux lois distinctes, ce qu'ont demandé un certain nombre de députés :

- les soins palliatifs seront développés : ils prennent en charge la souffrance physique, psychique, sociale et spirituelle (dans un sens non religieux).

 

- l'aide à mourir sera proposée aux personnes majeures dont le pronostic vital est engagé à “moyen terme” (c'était “à court terme” dans la loi Claeys-Léonetti) ayant des souffrances physiques “insupportables” (autre terme difficile à évaluer) et une volonté “libre et éclairée” au moment de la demande. La prescription nécessitera une “décision médicale collégiale”. Si la personne ne peut pas s'exprimer, l'intervention d'un tiers sera possible. (à suivre).

___________________

 

 

Annexe

 

La Fontaine a consacré trois fables à la mort

 

Un Malheureux appelait tous les jours
La mort à son secours ;
Ô Mort, lui disait-il, que tu me sembles belle !
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle.
La mort crut en venant, l’obliger en effet.
Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
Que vois-je ! cria-t-il, ôtez-moi cet objet ;
Qu’il est hideux ! que sa rencontre
Me cause d’horreur et d’effroi !
N’approche pas, ô Mort ; ô Mort, retire-toi.

____________

 

 

1.  Dans son livre La Religion woke, (Grasset, 2022). Jean-François Braunstein mentionne Donna Haraway, professeur d'Université et militante de la pensée woke aux Etats-Unis : son aspiration est que l'humanité devienne du compost.

2.  Un jour il y aura peut-être un droit opposable à vivre sans souffrir...

 

 

 

 

 

 

9 octobre 2025

Réflexion sur la peine capitale

 

 

Contribution à la réflexion

sur la peine capitale

 

 

La mort de Robert Badinter1 me conduit à reprendre un article que j'avais écrit il y a presque dix ans sur la peine de mort. Peut-être ferais-je mieux de m'occuper tranquillement de mon jardin... Pourquoi m'interroger encore quand une cause si généreuse est, semble-t-il, si largement approuvée par une opinion bien convaincue que la peine de mort devait être abolie, purement et simplement, partout et dans tous les cas, comme une pratique d'un autre âge, un archaïsme, un anachronisme, une insulte à la dignité humaine ?

 

Appréciant la pensée d'Albert Camus, je me souviens de l'horreur que celui-ci a ressentie, enfant, ayant accompagné son père lors d'une exécution publique, en Algérie. De quel droit des êtres humains pourraient-ils mettre fin à la vie de leurs semblables ? Notez qu'on pourrait également demander de quel droit des êtres humains pourraient mettre certains de leurs semblables en prison ? Ce n'est pas exactement la même chose, me direz-vous. Ce n'est pas entièrement différent, non plus, quand on place la liberté au-dessus de tout. Finalement, ceux qui mettent d'autres personnes en prison sont-ils à coup sûr meilleurs que ceux qu'ils emprisonnent ? Cela n'est pas certain.

 

Mais il y a surtout un florilège de mots et d'expressions, entendus dans les éloges adressés au talentueux garde des sceaux, qui nourrissent une sorte de malaise pour le lecteur de la Bible que je suis : Ligue des droits de l'Homme, esprit des Lumières, humanisme, socialisme, progressisme, universalisme... Et cette réponse que fit Robert Badinter alors qu'on lui proposait de faire de la politique : Je préfère l'idéal au réel. Tout cela fait apparaître à mes yeux un sérieux porte-à-faux avec ce qu'enseigne l'Ecriture.

 

Le prix de la vie

 

Dans l'Ancien Testament, la peine de mort est envisagée dans certains cas, non pas parce que la vie d'un être humain aurait peu de valeur, mais au contraire parce qu'elle a une valeur plus grande qu'il y paraît, une valeur qui tient à son origine divine : tout être humain est créé à l'image de Dieu. C'est pourquoi Dieu dit : Qui verse le sang de l'homme, par l'homme son sang sera versé, car Dieu a fait l'homme à son image (Gn 9.6). Cela est dit lors de l'alliance que Dieu établit avec Noé, c'est-à-dire dans un cadre qui demeure jusqu'à la fin des temps. Ainsi, celui qui attente à la vie de son semblable commet une faute plus grande qu'il l'imagine : cela atteint jusqu'à Dieu.

 

Ainsi, il n'est pas juste qu'un meurtre demeure impuni. Et un autre homme sera l'instrument de la rétribution : Par l'homme son sang sera versé. Il ne s'agit pas d'un simple constat. Il s'agit d'un commandement. Y aura-t-il donc un second meurtre ? Non car il ne s'agit pas de vengeance sauvage mais de rétribution : c'est le prix à payer, c'est le prix juste pour un acte si grave.

 

Il faut noter que cette notion de rétribution n'est pas premièrement pragmatique : il ne s'agit pas avant tout de savoir si la peine de mort apaisera les proches de la victime ou dissuadera d'autres meurtres. Il s'agit de rappeler qu'une vie a été ôtée volontairement, avec préméditation et sans circonstances atténuantes, et que cela doit être sanctionné par la vie du meurtrier, ni plus ni moins.

 

Il arrive un moment où l’humanité doit prévaloir sur le crime, a dit Robert Badinter. Derrière le mot humanité, on entend ici la modération, la bonté, la largesse, la pitié. On pense à une double solidarité, bien compréhensible finalement, avec la victime et avec le meurtrier. Oui, si Dieu n'existait pas, nous pourrions en rester là.

 

L'autorité déléguée

 

Par l'homme son sang sera versé. Ici, on ne parle pas de droits seulement, mais de devoir. Sur cette terre où Dieu semble absent, des hommes reçoivent de Dieu une délégation pour accomplir ce qu'Il veut. Or, si ce que Dieu veut est inspiré par son Amour, cela est aussi inspiré par sa Justice, on l'oublie volontiers. C'est encore par accommodement que l'on a retenu l'un et pas l'autre. Cela concernait-il le peuple de Dieu ? Non, nous l'avons dit, en Genèse 9 le peuple de Dieu n'existe pas encore. Cela concerne toute l'humanité.

 

Ainsi, par délégation, les parents ont le devoir d'aimer leurs enfants et de les corriger. N'importe comment ? Non, de la part de Dieu qui est juste. Ne pas le faire, c'est mentir à l'enfant en lui faisant croire que ses actes sont et seront sans conséquence (Pr 22.15 ; 29.15). Et l'amour ? Ne pas le faire est un manque d'amour, dit la Bible (Pr 3.12 ; 13.24 ; 23.13-14 ; Hé 12.5-11). C'est s'épargner de la peine pour l'instant présent, sans considération pour l'avenir sur la terre (il faudra bien apprendre, un jour ou l'autre), sans considération aussi pour la fin de l'Histoire, c'est-à-dire pour le jugement de Dieu : Car il est réservé aux hommes de mourir une seule fois, après quoi vient le jugement (Hé 9.27. Cf. Ro 12.19). L'esprit des Lumières considère cela comme dépassé.

 

Le glaive du magistrat

 

Dans sa lettre aux Romains, l'apôtre Paul écrit : Ce n'est pas pour rien que le magistrat porte l'épée, étant serviteur de Dieu pour manifester sa colère et punir ceux qui font le mal (13.4). Il s'agit d'un des rares cas dans le Nouveau Testament où il est question de la vie de la cité et non de l'Eglise de Jésus-Christ. Le magistrat peut-il agir à sa guise ? Bien sûr que non, pas plus que les parents. Est-il motivé par la haine ou par un intérêt personnel ? Pas davantage. Il doit agir comme un serviteur, c'est-à-dire de manière désintéressée, de la part d'une autorité plus grande (13.1-2). Paul parle-t-il du magistrat chrétien ? Non, c'est une disposition universelle2.

 

Dans un cadre différent, il en est de même pour le soldat. Il n'est pas là pour passer sa colère ou pour se remplir les poches : il est là pour accomplir une mission qu'il n'a pas choisie lui-même. Quelqu'un d'autre l'envoie, comme le dit si bien le centenier dont le serviteur était malade : Moi qui suis soumis à mes supérieurs, je dis à mon serviteur fait cela et il le fait (Lc 7.8). Jésus a admiré la foi de cet officier qui avait perçu la dimension verticale de la délégation.

 

Chacun peut remarquer que le métier de soldat n'est pas remis en cause dans la Bible, pas même par Jean-Baptiste qui prêchait la repentance. Il est pourtant écrit : Tu ne tueras pas. On devrait lire plutôt : Tu ne commettras pas de meurtre, ce qui n'est pas la même chose. Il est vrai qu'il peut être tentant pour des soldats d'abuser de leur force. Quand certains sont venus voir Jean-Baptiste pour lui demander ce qu'ils devaient faire, celui-ci ne leur a pas demandé de déposer leurs armes. Il leur a dit : Ne commettez ni fraude, ni extorsion ; et contentez-vous de votre solde (Lc 3.14). En d'autres termes : Soyez irréprochables dans votre métier de soldat !

 

Et les erreurs judiciaires ?

 

Il existe, malheureusement, des cas d'usage excessif ou injuste de la peine de mort. Cela implique-t-il d'y renoncer absolument ? Cela n'est pas certain. Abusus non tollit usum : l'abus n'abolit pas l'usage. Il existe également des conditions de détention indignes dans bien des pays, mais cela ne remet pas en cause le principe de la privation de liberté dans certains cas.

 

Oui mais avec la peine de mort, il y a une conséquence irréversible. En effet, et c'est la raison pour laquelle des dispositions doivent être prises pour éviter autant que faire se peut des erreurs. Un seul cas est concerné d'après Genèse 9 : le meurtre volontaire avec préméditation et sans circonstance atténuante.

 

Et la Nouvelle alliance ? Et la grâce de Dieu, et le pardon ? Tout cela existe bel et bien et ne reste pas sans effets. Cependant, ces réalités ne se situent pas sur le même niveau. On ne peut sans doute pas les séparer totalement, mais on ne peut pas les confondre non plus, ce qui pourtant se fait bien souvent.

 

L'échelle des valeurs

 

Une autre considération devrait être rappelée, qui ne contredit pas le prix qui doit être accordé à chaque vie humaine : faire de l'existence terrestre le bien le plus absolu ne correspond pas à la vision chrétienne des choses. C'est la vision de ceux qui n'ont que cette vie présente3. David affirme dans sa prière : Ta bonté vaut mieux que la vie (Ps 63.4). Quand Jésus affirme qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime (Jn 15.13), il n'exclut pas le sens littéral. Cela apparaît aussi quand il évoque le meurtre des Galiléens par les soldats de Pilate ou encore les personnes tuées par la chute de la tour de Siloé (Lc 13.1-5) : il ne s'apitoie pas, mais il attire les regards sur une réalité plus haute et plus urgente : Si vous ne vous repentez pas, vous périrez de la même manière.

L'épée que le magistrat reçoit de la part de Dieu suppose donc que la mort physique d'une personne n'est pas l'échéance ultime de son existence. L'échéance ultime est le jugement dernier, comme il est écrit : Il est réservé aux hommes de mourir une seule fois, après quoi vient le jugement (Hé 9.27). La parole de Jésus que le brigand repenti entend, sur la croix, peut bien faire de lui l'homme le plus heureux sur terre, alors même qu'il va mourir dans peu de temps.

 

La nature de nos présupposés

 

Je constate qu'il y a un texte qui tend à s'imposer aux consciences bien plus que la Bible, c'est la Déclaration universelle des droits de l'homme adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies en 1948, à Paris. Soyons honnêtes : lequel de ces deux textes doit compter en premier à nos yeux ? Lequel des deux devrait être lu à la lumière de l'autre ? Ou encore : sont-ils, l'un et l'autre, porteurs du même message, finalement ? Beaucoup semblent le croire. Pourtant, la nature et l'intention de ces deux textes ne sont pas identiques.

 

L'Homme a des droits, évidemment : Tu ne commettras pas de meurtre, c'est pour ne pas attenter à ce qui a du prix aux yeux de Dieu, c'est pour protéger la vie4 ! C'est là une des missions essentielles des magistrats. Mais pour Dieu, depuis la Chute, les droits de l'Homme sont ceux d'un condamné à mort5. Cela apparaît d'une manière particulièrement frappante dans les paroles du brigand repentant à la croix6. Dialogue avec l'autre brigand, d'abord : Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation ? Pour nous, c'est justice, car nous recevons ce qu'ont mérité nos crimes ; mais celui-ci [Jésus] n'a rien fait de mal (Lc 23.41) ; dialogue avec Jésus ensuite :  Seigneur, souviens-toi de moi quand tu seras entré dans ton règne (23.42).

 

On pourrait commenter cela longuement. Je dirai simplement que si les présupposés que j'ai formulés sont justes, ils modifient passablement notre manière de considérer les choses. La question de la peine de mort demeurera toujours extrêmement sensible7. L'interdiction pure et simple est-elle le signe de plus d'humanité ou celui d'une humanité qui se définit à la lumière de ses propres références, sans Dieu ?

Charles NICOLAS, 12 févr. 2024

 

Notes : 

1Le 9 février 2024.

2Il faut rappeler ici l'importance de l'intercession pour les autorités civiles et politiques (1 Tm 2.2. Cf.1 Pi 2.17). On doit noter que si l'autorité du magistrat est légitime, elle n'est pas pour autant absolue.

3Le fait que certains musulmans fassent un mauvais usage de cette hiérarchie des valeurs n'implique pas qu'elle ne doit pas être faite. Mieux vaut mourir que trahir. Dans son livre Résister au mensonge, Rod Dreher cite le pasteur Sipko : S'il n'y a pas la volonté de souffrir, et même de mourir pour le Christ, tout n'est qu'hypocrisie. Tout n'est que recherche de réconfort. Quand je rencontre des frères dans la foi, en particulier des jeunes, je leur demande de me citer trois valeurs chrétiennes pour lesquelles ils sont prêts à mourir. C'est là que vous pouvez tracer une ligne entre ceux qui sont sérieux et ceux qui ne le sont pas (Artège, 2021).

4De même que Tu ne voleras pas protège le droit à la propriété privée. Caïn, lui-même, après le meurtre de son frère, a bénéficié d'une protection (Gn 4.15).

5Je tiens à dire ici que la lutte contre la torture me paraît, elle, pleinement justifiée.

6Ne peut-on pas dire que les deux brigands représentent l'humanité dans son ensemble, endurcie ou repentante ?

7Certains souligneront que cette question revêt un caractère unique puisqu'elle concerne un acte qui est sans retour. Mais il y a beaucoup d'actes sans retour, si on réfléchit bien. Négliger l'éducation d'un enfant est, en un sens, un acte sans retour, sans parler de l'interruption volontaire de grossesse qui est bientôt complètement banalisée.

______________________

 

 

 

 

 

 

 

7 octobre 2025

La prière a-t-elle des limites ? (2)

 

 

 

 

La prière a-t-elle des limites (2)

 

 

5. Le cœur bien disposé

 

Une personne qui écoute, une personne docile, une personne appliquée, auront-elles besoin de prier aussi longtemps qu'une personne oublieuse, légère ou obstinée ? Ce n'est pas sûr, car des chemins sont déjà tracés dans son cœur (Ps 84.6). Si ces chemins sont encore encombrés ou broussailleux, un temps plus long sera nécessaire.

 

Imaginons une personne paresseuse. Le temps est venu de semer, mais au lieu de le faire, elle prie pour savoir s'il faut semer. La prière est-elle donc inutile ? Certes pas. Mais certaines prières sont sans doute inutiles.

 

Imaginons une personne orgueilleuse. Bien inspirée, elle prie pour que Dieu la rende humble. Devrait-elle le faire sans cesse ? Elle devrait le faire, puis s'humilier devant Dieu et devant les autres sans plus tarder.

 

Imaginons que vous soyez en présence d'une personne assujettie à un esprit impur. Devez-vous demander à Dieu de chasser cet esprit impur ? Non, c'est Lui qui vous demande (peut-être) de le faire. De la même manière, ne demandons pas à Dieu d'éduquer nos enfants ; c'est à nous de le faire. Par contre, nous pouvons demander à Dieu de nous accorder la sagesse, le discernement, la foi nécessaires.

 

6. Nous ne savons pas

 

Souvent, pour avancer, il faut passer par la case 'échec'. Les disciples de Jésus l'ont appris. L'apôtre Paul a commencé à prier véritablement après sa rencontre avec Jésus (Ac 9.12). Pourtant, il devait bien prier auparavant ! Mais le Seigneur a dû interrompre tout cela. Rendu aveugle et dépendant (9.9), il a enfin prié comme Dieu l'attendait. On pourrait dire : il a enfin commencé à écouter ce que Dieu lui disait, pour ne pas prier n'importe comment.

 

N'est-ce pas ce que l'apôtre écrira, plus de vingt ans après : Nous ne savons pas ce qu'il convient de demander dans nos prières (Ro 8.26). Cela nous parle du risque de prier tout seul, autrement dit du risque des prières-monologues ou des prières sourdes. On peut imaginer une prière-sourde qui dure longtemps, qui se fait insistante, voire qui use de marchandage. Où cela pourrait-il bien nous mener ?

 

Nous avons évoqué le risque de prier sans prêter attention à la connaissance que Dieu nous donne de sa volonté dans sa Parole écrite. Peut-on prier avant d'avoir ouvert la Bible ? Bien sûr. Mais il sera bien, également, de prier après l'avoir ouverte, comme en réponse. On pourrait dire que ce sera prier en commençant par un amen !

 

En Romains 8, Paul ajoute cet élément : L'Esprit nous aide dans notre faiblesse... intercédant lui-même par des soupirs inexprimables (8.26). Cela n'est pas très facile à comprendre, mais c'est écrit ! L'Esprit connaît notre cœur, il connaît la pensée de Dieu, il peut nous secourir pour que nous ne soyons pas entièrement livrés à nous-mêmes, comme des orphelins.

 

7. Demander ce que Dieu veut

 

La prière que Dieu exauce, c'est la prière qui demande ce que Dieu veut. C'est à la fois sa limite et sa force. Demander ce que Dieu veut, cela peut prendre un peu de temps, sans doute : quelques instants, quelques heures, quelques jours, quelques années... En d'autres termes, la prière est conditionnelle. Si vous demeurez en moi, dit Jésus, et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et cela vous sera accordé (Jn 15.7. Cf. Ps 37.4). On comprend qu'il ne s'agit pas de retenir un demi-verset seulement ! Et on aimerait bien saisir au mieux le sens de ces mots 'demeurez en moi'. Et aussi 'que mes paroles demeurent en vous'. Pour cette dernière expression, je recommande la lecture intégrale et régulière du Psaume 119, que j'aime appeler 'le Psaume de Jésus'.

 

Dans sa première lettre, Jean reprend cette pensée concernant l'exaucement des prières. Nous avons auprès de lui cette assurance que si nous demandons quelque chose selon sa volonté, il nous écoute. Et si nous savons qu'il nous écoute, quelque chose que nous demandions, nous savons que nous possédons la chose que nous lui avons demandée (1 Jn 5.14-15). La prière est bien conditionnelle. Dieu entend-il toutes les prières ? Sans aucun doute. Les écoute-t-il toutes ? La réponse est non.

 

La prière que Dieu écoute, c'est celle qui s'est tenue à son écoute. C'est la grâce.

 

8. Abba, papa

 

Certains appellent Dieu Papa. D'autres préfèrent dire Seigneur Dieu. Qui a raison ? Il me semble que les deux ont raison. Un cantique ancien évoquait la liberté d'un fils devant son père, et le saint tremblement d'un pécheur devant Dieu1. Les deux ne s'excluent pas.

 

Mon épouse disait volontiers qu'on peut tout dire à Dieu. C'était une sorte d'éloge de la sincérité. Mais un jour, alors qu'elle était malade, elle a senti qu'elle avait dépassé une limite, qu'elle était allée trop loin, qu'elle avait attristé le Saint-Esprit. Elle s'en est repentie. Dieu est au ciel, et toi sur la terre ; que tes paroles soient donc peu nombreuses (Ec 5.1). Il y a donc bien une limite à respecter.

 

L'apôtre Paul dit que les enfants doivent apprendre à exercer la piété envers leurs parents (1 Tm 5.4). Cela implique une liberté d'accès, mais aussi un profond respect, de la reconnaissance et le désir de leur être agréable. On pourrait dire : la crainte de leur être désagréable. Ce n'est pas tout à fait n'importe quoi. Il en est de même avec Dieu, assurément. Comme nous l'avons dit plus haut, ce n'est pas pour introduire un doute, c'est pour favoriser un meilleur usage.

 

9. Priez sans cesse !

 

Comment devons-nous donc entendre cette exhortation de Paul : Priez sans cesse ? (1 Th 5.17) ? Jean Calvin répond de deux manières.

 

Premièrement, il dit qu'il est toujours opportun de prier (I.C.III.XX,7). Non pas que nous devrions prier de manière ininterrompue, ce qui est impossible, mais que nous devrions prier en toute occasion, à tout instant, comme si Dieu se tenait juste à côté de nous. Cela signifie quand nous sommes en difficulté, mais aussi quand nous avons toute prospérité à souhait, ce qui n'est pas si évident.

 

Il ajoute que cette habitude de nous adresser à Dieu à tout moment devrait être accompagnée d'une aptitude à nous repentir à tout moment, c'est-à-dire à reconnaître promptement nos détours et à y renoncer. Sans cela, ne serait-ce pas se moquer de Dieu ? Nous ne le voulons pas.

 

En deuxième lieu, Calvin parle de la louange et de l'action de grâce qui devraient toujours être conjointes à nos requêtes (I.C.III.XX,28), ce que Paul dit précisément dans notre passage (1 Th 5.16-18). Il le dit aussi dans sa lettre aux Philippiens : En toutes choses, faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, et avec des actions de grâces (Ph 4.6). C'est la prière de la foi qui ne prie pas un Dieu sourd mais un Dieu paternel et bon. C'est la prière de celui qui est rassasié de cette bonté et qui, en un sens, ne demande rien de plus2. C'est la prière de celui ou celle qui aime Dieu et qui se sait aimé(e) de Lui.

 

Cette prière, on pourrait dire qu'elle s'élève du cœur du chrétien même quand il ne prie pas.

 

Charles NICOLAS

______________

 

Notes :

1Que ne puis-je, ô mon Dieu. Les Ailes de la Foi n° 48. Les paroles ont été écrites par le pasteur Adolphe Monod en 1833.

2Ce qui est l'esprit des Béatitudes.

______________________________

 

 

Publicité
6 octobre 2025

La prière a-t-elle des limites ? (1)

 

 

 

La prière a-t-elle des limites ?

 

Charles NICOLAS

 

Si un prédicateur veut faire rêver son auditoire, ou au contraire lui faire baisser la tête, il peut lui parler de la prière. Selon comment il s'y prendra, les auditeurs imagineront des moments d'intimité inédits... ou ils se diront qu'ils sont de bien médiocres chrétiens.

 

L'intention de cette méditation n'est pas d'amoindrir l'importance de la prière. Certains, au contraire, pourront être encouragés à s'attacher à la prière d'une manière nouvelle, comme on le voit dans la première lettre de Pierre : La fin (le but) de toutes choses est proche. Soyez donc sages et sobres pour vous attacher à la prière (1 Pi 4.7).

 

En somme, parler des limites d'une réalité, ce n'est pas suggérer un doute, c'est favoriser un meilleur usage. Personne ne dira que la Bible atténue l'importance du mariage. Que le mariage soit honoré de tous, peut-on y lire (Hé 13.4). Cependant Jésus dit que le mariage n'est qu'une réalité terrestre (Mt 22.30) et Paul conseille de ne pas en faire un absolu (1 Co 7.29). Certains se souviennent de ce qu'a dit l'Ecclésiaste : Ne soit pas juste à l'excès et ne te montre pas trop sage ; pourquoi te détruirais-tu ? (7.16). Est-ce parler contre le fait d'être juste et sage ? Pas du tout. C'est rappeler que dans cette création, il y a toujours une limite à respecter, une limite au-delà de laquelle les fruits ne seront pas bons.

 

En est-il ainsi de la prière ? Je crois que oui.

 

1. Prier sans cesse ?

 

Un exemple nous est donné par l'intercession d'Abraham pour les villes de Sodome et Gomorrhe (Gn 18.17-33). Ce récit montre à n'en pas douter l'importance de la prière. C'est Dieu qui la suscite : il y a besoin d'un intercesseur sur la terre, au plus près des événements ! De plus, on peut penser que cette prière a duré plus de temps qu'il n'en faut pour en lire le récit. Cependant, elle ne s'est pas éternisée : Abraham s'est approché de Dieu à six reprises, pas une de plus. Il ne le fallait pas. L'Eternel s'en alla lorsqu'il eut achevé de parler à Abraham. Et Abraham retourna dans sa demeure (17.33).

 

On pourrait tirer cette leçon : il faut savoir commencer une prière, mais il faut aussi savoir la conclure. Dans les deux cas, une fine écoute de la volonté de Dieu est requise.

 

Un exemple comparable nous est donné avec la supplication de l'apôtre Paul au sujet de son écharde. Trois fois j'ai prié le Seigneur de l'éloigner de moi, et il m'a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s'accomplit dans la faiblesse (2 Co 12.8-9). Paul aurait-il été bien inspiré de prier plus longtemps ? Nous comprenons que non. Cela aurait été pécher.

 

Ici apparaît la distinction importante entre la persévérance et l'obstination. Oui, il est écrit de persévérer dans la prière (Ac 2.42 ; Ro 12.12 ; Co 4.2). Cela signifie que la constance est parfois nécessaire, comme dans certains labeurs ou certains combats. Mais si Dieu me montre que c'est assez, est-il bien de continuer ? La justesse ou l'efficacité de la prière est-elle nécessairement en rapport avec la longueur ?

 

2. L'obéissance est la plus belle prière

 

Ce qui est frappant à la lecture de la Bible, c'est que la prière n'y est pas mentionnée sans cesse. On pourrait dire qu'elle n'est pas l'ultime finalité, et peut-être pas, non plus, la priorité majeure. Il est vrai que le texte biblique ne relate pas tout. Par exemple, nous lisons souvent que Dieu parla à tel ou tel personnage. Etaient-ils nécessairement en prière quand cela s'est passé ? Cela n'est pas dit. Quand Dieu s'est adressé à Moïse, celui-ci gardait le troupeau de son beau-père (Ex 3.1-2). Quand Dieu a parlé à Gédéon, celui-ci battait du froment au pressoir (Juges 6.11).

 

Tout au long des 34 chapitres du livre du Deutéronome, où tant de rappels, de promesses, de recommandations capitales sont formulés, je crois que la prière n'est pas mentionnée une seule fois. Ce qui est dit, c'est de ne pas imiter les peuples idolâtres, de ne pas servir d'autres dieux que l'Eternel et de garder ses commandements pour les mettre en pratique (Dt 28.2, 9, 15 ; Jos 1.7-8). Cela exclut-il la prière ? Pas du tout et sans aucun doute est-elle sous entendue. Mais on ne trouve pas de manière explicite le commandement de prier.

 

Est-ce là une particularité de l'Ancien Testament ? Jésus s'exprime dans ce sens, quand il avertit que ceux qui disent Seigneur, Seigneur ! n'entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de son Père (Mt 7.21). C'est clair : l'obéissance vaut mieux que la prière. N'est-ce pas aussi ce que dit la parabole du fou sur le sable et du sage sur le roc ? Le sage est simplement celui qui écoute la Parole de Dieu et la met en pratique. Un des objectifs de la prière est simplement cela.

 

3. La prière qui irrite

 

En réalité, cela est dit d'assez nombreuses fois. On se souvient de ce que Dieu proclame par la bouche du prophète Esaïe : Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices ? Je suis rassasié de vos holocaustes de béliers et de la graisse des veaux (Es 1.11). Ces offrandes n'ont-elles pas été commandées par Dieu lui-même ? Oui, elles l'ont été ; mais la manière ou le contexte dans lequel cela est vécu ne convient pas. Au lieu d'être agréables à Dieu, ces sacrifices l'irritent ; et ceux qui les offrent ne s'en rendent pas compte...

 

Que faut-il apprendre ? La leçon est rappelée par Samuel : L'Eternel trouve-t-il du plaisir dans les holocaustes et les sacrifices comme dans l'obéissance à la voix de l'Eternel ? Voici, l'obéissance vaut mieux que les sacrifices, et l'observation de sa parole vaut mieux que la graisse des béliers (1 Sa 15.22). En somme, nous pourrions dire que l'obéissance est la plus belle prière, le plus bel hommage, la plus belle foi.

Salomon dit cela d'une manière saisissante dans le livre des Proverbes : Si quelqu'un détourne l'oreille pour ne pas écouter la loi, sa prière même est une abomination (28.9). La prière, une abomination ? Dans certains cas, oui. C'est se moquer.

 

Ce que je vais dire est troublant : j'ai vu des personnes qui priaient beaucoup et qui disaient ou faisaient beaucoup de bêtises. Et je me suis dit : Mieux vaudrait qu'elles prient moins et se conduisent avec plus de sagesse ou de précaution. Il semblerait que la prière soit un moyen : celui d'éveiller notre oreille, celui de disposer notre cœur à l'obéissance de la foi.

 

 

4. La prière des païens

 

Nous l'oublions peut-être : il n'y a pas que les chrétiens qui prient ! Nous nous souvenons de la parole de Jésus : En priant, ne multipliez pas de vaines paroles comme les païens qui s'imaginent qu'à force de paroles ils seront exaucés. Ne leur ressemblez pas ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez (Mt 6.7-8). Les païens prient et il ne convient pas de le faire comme eux. Puis vient le modèle du Notre Père, qui tient en cinq versets. C'est peu.

 

Il me revient ce magnifique verset du Psaume 37 : Mieux vaut le peu du juste que l'abondance de beaucoup de méchants (37.16). Qui donc est le juste ? C'est celui qui est ajusté, accordé avec Dieu, comme deux instruments peuvent l'être. Combien de temps faut-il pour s'accorder ainsi ? Dans certains cas quelques secondes suffiront ; dans d'autres cas il faudra plus longtemps. Nous ne savons pas combien de temps a duré la prière de Jésus à Gethsémané. Elle s'est arrêtée quand Jésus a prononcé ces mots : Que ta volonté soit faite ! (Mt 26.42. Cf. 6.10). Il fallait en arriver là.

 

(à suivre)

_________________________

 

 

 

3 octobre 2025

Evangéliser par débordement (3)

 

 

 

 

 

 

 

 

Evangéliser par débordement (3)

 

 

 

Les Eglises se fortifiaient dans la foi

et augmentaient en nombre de jour en jour (Ac 16.5).

 

J'ai choisi ce verset parce qu'il me semble résumer ce que nous avons vu ces dernières heures. Je vais donc reprendre quelques-unes de ces leçons en les formulant avec d'autres mots et d'autres implications.

 

1. C'est Dieu qui le fait

 

Ce qui est frappant, c'est que l'Eglise augmente en nombre sans qu'il soit question d'évangélisation. On pense à ce qui est écrit peu après la Pentecôte : Le Seigneur ajoutait chaque jour ceux qui étaient sauvés (2.47). C'est donc l'œuvre du Seigneur avant tout. Il ne faut jamais l'oublier. L'oublier nous expose à de nombreuses dérives, notamment celle de l'activisme ou d'un zèle excessif qui n'est pas de bon aloi.

 

Une autre affirmation va dans ce sens : Tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle crurent (13.48). C'est un constat. Au milieu d'un monde chaotique, Dieu accomplit une œuvre parfaite, sans défaut. Je pense à ce que Dieu dit par le prophète Jérémie : Je rassemblerai le reste de mes brebis de tous les pays où je les ai chassées, et il n'en manquera aucune, dit l'Eternel (Jr 23.3-4). C'est admirable, n'est-ce pas ?

 

Comme chrétiens, nous devons être des observateurs autant que des acteurs. Quand Jésus dit : Vous serez mes témoins (Ac 1.8), il ne dit pas seulement : C'est à vous de jouer, maintenant (comme on l'a souvent compris), mais il dit aussi : Vous serez les témoins de ce que je vais faire ! Vous verrez comment je bâtis mon Eglise. Vous verrez comment je touche les cœurs. Vous verrez comment j'ajoute ceux qui sont sauvés. Et les regards seront tournés vers moi !

 

Vous savez ce que j'ai remarqué en relisant le Psaume 23 ? Tous les verbes actifs ont Dieu pour sujet : Il me fait reposer, il me dirige, il restaure mon âme, il me conduit, il dresse une table, il oint d'huile ma tête... Les verbes qui ont le croyant pour sujet sont des verbes de constat : je ne manquerai de rien, je ne crains aucun mal, j'habiterai dans la maison de l'Eternel ; et ma coupe déborde.

 

Evangéliser par débordement de la grâce...

 

Alors, n'y a-t-il rien à faire ? Bien sûr qu'il y a des choses à faire. Mais pas à la place du Seigneur. On a un bel exemple peu après : Au bord de la rivière se trouvait Lydie, une femme craignant Dieu : Le Seigneur lui ouvrit le cœur pour qu'elle soit attentive à ce que disait Paul (16.14). C'était ce qu'on appelle “une œuvre préparée” (Ep 2.10).

 

2. Se fortifier dans la foi

 

Les Eglises se fortifiaient dans la foi. Que signifie cette expression ? On pourrait traduire : s'affermissaient dans la foi. S'affermir dans la foi, ce n'est pas une activité. Un peu plus haut dans le livre des Actes, je lis que les apôtres affermissaient le cœur des disciples et les engageaient à persévérer dans la foi, leur disant qu'il nous faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu (14.22).

 

L'expression 'la foi' peut nous paraître très subjective, du genre : Je me sens bien, je ne me sens pas bien. Dans la Bible, 'la foi' désigne deux choses beaucoup plus concrètes :

 

a. la fidélité à l'Evangile. Dans ce sens Paul parle de l'Evangile qui peut vous sauver si vous le retenez tel que je vous l'ai annoncé ; sinon, vous auriez cru en vain (1 Co 15.3). C'est le sens de l'expression : La foi transmise aux saints une fois pour toutes (Ju 3)1.

 

Aujourd'hui, la tentation est grande, dans beaucoup d'églises et de groupes de maison, de sélectionner les passages qui conviennent et de laisser les autres : pour s'adapter à l'époque, pour ne pas faire peur, pour être positifs – comme la pub2, comme le gospel. Il faut que ça sonne bien aux oreilles. Il faut que ça me corresponde. L'expression 'la foi', dans la Bible, désigne tout autant le contenu de la foi (ce en quoi je crois) que le fait d'y croire. Ce contenu doit être conforme à ce que Dieu a révélé (cf. Ac 17.11). Que sert-il de croire de toute ses forces quelque chose de faux ? Affermir le cœur des disciples, c'est les attacher à la révélation écrite, au-delà des sentiments.

 

b. la marche conforme à la foi. C'est ce que nous avons vu en parlant de la tunique. Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur (...) mais ceux qui font la volonté de mon Père, dit Jésus (Mt 7.21). Une personne qui a un discours parfait mais qui ne vit pas ce qu'elle dit n'est pas dans la foi. Je pense à ce que dit l'Imitation de Jésus-Christ : Il vaut mieux plaire au Saint-Esprit que d'en connaître la définition3. Quand l'Eternel bénira-t-il son peuple ? Lorsqu'il obéira à sa voix en observant ses commandements (Dt 30.10).

 

Ainsi, l'expression se fortifier dans la foi implique tout à la fois la fidélité à la Parole de Dieu et la mise en pratique dans la vie de tous les jours – à commencer par la maison.

 

3. L'unité spirituelle, l'amour fraternel, la sainteté de vie

 

L'expression 'se fortifier dans la foi' s'applique à ces trois niveaux qui constituent l'essentiel du contenu des lettres adressées aux églises. Nous devrions y songer sans cesse. Qu'est-ce qui favorise l'unité spirituelle ? Qu'est-ce qui l'abîme ? Qu'est-ce qui favorise l'amour fraternel ? Qu'est-ce qui l'abîme ? Pareil avec la sainteté de vie.

Il ne s'agit pas d'encourager la paresse ou la passivité. La passivité est une attitude très grave, proche de la trahison. Vous vous souvenez de ce que le maître dit au serviteur paresseux (Mt 25.26). Veiller à la fidélité du message – comme les chrétiens de la ville de Bérée – et veiller à la fidélité dans la marche, ce n'est pas rien. Ni au niveau personnel, ni au niveau communautaire. C'est la tâche des anciens et des diacres. C'est aussi celle de tous, chacun à son niveau.

 

Voilà ce que je veux dire ce matin : si nous nous appliquons à cela, chacun de notre côté et tous ensemble, notre témoignage va déborder de lui-même autour de nous et autour de l'égliseet l'église sera prête à accueillir ceux que Dieu enverra.

 

Bien sûr la société est difficile et, à certains égards, hostile à l'Evangile. Je crois qu'il en a toujours été plus ou moins ainsi – mais cela ne s'arrange pas. Mais en un sens – ne prenez pas mal ce que je vais dire – l'obstacle, ce n'est pas le monde, l'obstacle c'est nous, trop souvent4.

 

Je vais le dire autrement : Est-ce que le vase que je suis est devenu suffisamment transparent pour que le trésor qui y est contenu apparaisse avec son éclat ?

 

Cette idée de transparence m'est apparue à l'hôpital. La maladie, la très grande faiblesse, peuvent, dans certains cas, rendre l'âme transparente : la vanité est tombée, le mensonge est tombé, l'orgueil est tombé. Même les rêves sont tombés. Il reste la nudité de l'homme livré à l'amour de Dieu, enfin ! Et dans ces moments, parfois peu avant la fin de vie (mais pas nécessairement), on peut voir paraître une lumière et une joie qui n'avaient jamais été vécues comme cela auparavant.

 

Je voudrais illustrer cela avec deux passages bibliques, pour conclure :

a. Quand Moise est descendu de la montagne après avoir parlé avec Dieu, la peau de son visage rayonnait ; et il ne le savait pas (Ex 34.29). L'apôtre Paul évoque ce passage. Il dit que lorsque nous contemplons le Seigneur, nous sommes transformés à son image, par l'Esprit (2 Co 3.18). C'est lui qui le fait. Nos regards doivent être fixés sur lui. Ayant les regards sur Jésus ! (Hé 12.1-2). Nous devons apprendre cela.

 

b. Quand Marie est allée voir sa parente Elisabeth, elle était enceinte de quelques jours. Elisabeth était elle aussi enceinte de Jean-Baptiste. Personne n'avait encore vu ces deux enfants. Elisabeth savait-elle que Marie était enceinte ? Mais quand elle la voit, elle s'écrie : Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de ton sein est béni. Comment m'est-il accordé que la mère de mon Sauveur vienne vers moi ? Car aussitôt que ta voix a frappé mon oreille, l'enfant a tressailli d'allégresse dans mon sein ! (Lc 1.42-44).

 

Qu'ont fait ces deux femmes d'extraordinaire, ce jour là ? Rien. Elles étaient deux servantes du Seigneur. Elles portaient en elles un trésor inimaginable. Comme nous.

__________________

 

 

Annexes

 

1. Résister au mensonge

 

Rod Dreher a étudié les témoignages de chrétiens qui ont vécu sous le régime des pays totalitaires d'Europe de l'Est. Son constat est que nous ne sommes pas prêts à résister comme ils l'ont fait, si une forme de totalitarisme devait survenir. Or, nous vivons déjà, dit-il, sous un régime de soft-totalitarisme.

 

Rod Dreher parle de ce qu'il appelle 'les églises thérapeutiques', c'est-à-dire des église où l'on va “pour se faire du bien”, comme d'autres vont faire de la danse ou du yoga. Le seul Evangile que nous ayons appris, écrit-il, est un Evangile sans larmes. L’esprit thérapeutique a largement conquis nos églises, même dans les courants soi-disant conservateurs. Très peu de chrétiens contemporains sont prêts à souffrir pour leur foi, parce que la société thérapeutique qui les a formés n’admet aucun bénéfice à la souffrance, au point que l’idée de la supporter au nom de la vérité semble désormais ridicule.

 

L'avenir qui se prépare, écrit-il, forcera les chrétiens à expérimenter personnellement ce que signifie souffrir pour sa foi. Le pasteur Sipko dit : “S'il n'y a pas la volonté de souffrir, et même de mourir pour le Christ, tout n'est qu'hypocrisie. Tout n'est que recherche de réconfort. Quand je rencontre des frères dans la foi, en particulier des jeunes, je leur demande de me citer trois valeurs chrétiennes pour lesquelles ils sont prêts à mourir. C'est là que vous pouvez tracer une ligne entre ceux qui sont sérieux et ceux qui ne le sont pas”.

 

Le genre de chrétiens que nous serons à l'heure de l'épreuve dépend du genre de chrétiens que nous sommes aujourd'hui. Rien n'est plus important que la construction de la résistance chrétienne au totalitarisme à venir. Cela signifie aussi accepter de passer pour un sauvage aux yeux de la culture contemporaine, même au sein de l'Eglise.

_______________

 

2. La bénédiction conditionnelle

 

Il ne s'agit pas de culpabiliser les chrétiens. Il s'agit seulement de rechercher ensemble ce qui fait obstacle à l'œuvre de Dieu en nous, au milieu de nous, au travers de nous. Ces obstacles, que nous protégeons parfois, nuisent tout à la fois à notre épanouissement et à notre témoignage.

 

Il apparaît à la lecture de la Bible que les promesses de Dieu sont tout à la fois irrévocables et conditionnelles. Ainsi, nous pouvons nous en saisir, mais pas légèrement.

 

Au chapitre 28 du Deutéronome, cela apparaît avec une grande clarté. Si tu obéis à la voix de l'Eternel, ton Dieu, en observant et en mettant en pratique tous ces commandements que je te prescris aujourd'hui... voici les bénédictions qui viendront sur toi. Elles seront ton partage lorsque tu obéiras à la voix de l'Eternel, ton Dieu (vv.1-2). Tu seras pour l'Eternel un peuple saint lorsque tu observeras les commandements de l'Eternel, ton Dieu, et que tu marcheras dans ses voies. Tous les peuples verront que tu es appelé du nom de l'Eternel, et ils te craindront (vv. 9-10). Mais si tu n'obéis pas à la voix de l'Eternel, ton Dieu, si tu n'observes pas et ne mets pas en pratique tous ces commandements et toutes ces lois, voici toutes les malédictions qui viendront sur toi et qui seront ton partage... (v. 15).

Que personne, après avoir entendu les paroles de cette alliance, ne dise : J'aurai la paix quand bien même je suivrais les penchants de mon cœur, et que j'ajouterais l'ivresse à la soif (Dt 29.19).

 

De telles conditions existent-elles dans le Nouveau Testament ? La réponse est oui. Si ton œil est en mauvais état, tout ton corps sera dans les ténèbres, dit Jésus. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes ces ténèbres !

__________________

 

Notes :

1A Moïse, Dieu dit : Tu écriras sur ces pierres toutes les paroles de cette loi, en les gravant bien nettement (Dt 27.8).

2 Je pense au livre intitulé La Dictature des ressentis, d'Eugénie Bastié (Plon, 2023). Voir dans l'annexe 1. Quelques citations du livre de Rod Dreher, Résister au mensonge (Artège, 2021).

3 L'Imitation de Jésus-Christ est un petit livre de piété écrit à la fin du XIVe siècle par le moine Thomas a Kempis.

4Voir l'annexe 2 sur la bénédiction conditionnelle.

 

 

 

 

29 septembre 2025

Evangéliser par débordement (2)

 

 

 

 

 

Evangéliser par débordement (2)

 

Charles NICOLAS

 

Vis de telle sorte qu'on t'interroge.

 

Nous avons vu que Paul dit la même chose. De même que Pierre. Notre témoignage passe par notre vécu, même à notre insu, autant et sans doute plus que par nos paroles. En tout cas avant nos paroles. Cela est vrai au niveau individuel et au niveau communautaire. Concernant le niveau communautaire, le témoignage par trois moyens principalement : l'unité spirituelle, l'amour fraternel et la sainteté de vie.

 

1. L'évangélisation silencieuse

 

Je voudrais dire quelques mots au sujet de l'évangélisation silencieuse. Je n'invente rien, je reprends simplement les images que Jésus et les apôtres ont utilisées. Les disciples de Jésus sont comparés à du sel, à de la lumière (Mt 5.13-14), à un parfum (Nous sommes la bonne odeur de Christ - 2 Co 2.15) et à une lettre qu'on peut lire : Vous êtes une lettre de Christ, écrite par l'Esprit du Dieu vivant sur les cœurs (2 Co 3.3). On pourrait ajouter aussi l'image du fruit : On connaît l'arbre par le fruit (Mt 12.33).

 

Notez que toutes ces réalités parlent sans dire un seul mot, silencieusement. Les esprits impurs réagissaient avant que Jésus ait dit quoi que ce soit. Sur la croix, Jésus ne dit rien, mais un des brigands est touché à salut. On ne découvre pas qui est Jésus si Dieu ne le révèle pas (Mt 16.17). C'est l'œuvre de Dieu. Bien sûr, cela peut passer par des paroles (Ro 10.14-15). Attendons l'occasion, attendons qu'on nous interroge.

 

Pour cela, il faudrait que nous soyons bien convaincus que ce que Jésus ou Paul disent, nous concernant, est vrai : en tant que chrétiens, que nous le voulions ou pas, que nous allions bien ou pas, nous sommes porteurs d'une lumière, d'une saveur, d'un parfum et d'un message qu'on peut lire. Il n'est pas nécessaire de beaucoup y ajouter1.

 

Je dirais que si nous marchons en vérité, dans la lumière, le vase qui contient le trésor devient de plus en plus transparent. Si tu portes l'Evangile, tu l'apportes, même quand tu ne dis rien. Est-ce que c'est vrai aussi pour les enfants ? La réponse est oui.

_______________

 

2. L'unité spirituelle, l'amour fraternel et la sainteté de vie

 

Pourquoi ces trois points-là ? Parce qu'ils constituent la quasi-totalité du contenu des lettres du Nouveau Testament ! Autrement dit, c'était la préoccupation majeure et constante des apôtres pour les églises. Ensuite parce que ces trois réalités spirituelles sont mentionnées comme constituant un témoignage. Nous allons le voir.

a. L'unité spirituelle. Qu'ils soient un afin que le monde croie (Jn 17.21).

- Afin que le monde croie ne signifie pas 'afin que tout le monde croie' ! Je pense qu'on doit comprendre : afin que tous ceux qui doivent croire, dans le monde, croient ; et pour cela il faut que les obstacles soient ôtés.

 

L'unité spirituelle dont il est question ne va pas de soi. C'est comme dans un couple. Elle n'est pas émotionnelle. Elle est comparable, dit Jésus, à l'unité qui existe entre le Père et le Fils ! (Jn 17.21). En d'autres termes, il ne suffit pas d'être ensemble et de chanter des cantiques pour qu'on soit dans l'unité spirituelle. Cette unité est à la fois forte (fondée en Christ) et fragile. Beaucoup de choses peuvent l'abîmer, notamment des choses invisibles auxquelles on ne prend pas garde.

 

Une parole blessante ou au contraire une arrière-pensée qui ne se dit pas ; le manque de pardon. Un membre de l'église est tellement discret qu'il disparaît sans qu'on s'en rende compte. Un autre manque du nécessaire mais personne ne vient à son secours2. Sans parler des querelles, de l'esprit de parti, des jalousies, des rivalités. L'unité spirituelle est abîmée (1 Co 12.25-26). La coupe est fissurée : elle va perdre son eau peu à peu.

 

Cela n'a pas grande chose à voir avec l'ambiance ou avec la musique. Si une personne est en recherche, si elle a soif, si Dieu a commencé son œuvre dans son cœur, cette personne se rendra compte si cette église n'est unie qu'en apparence.

 

b. L'amour fraternel. A l'amour que vous aurez les uns pour les autres, tous connaîtront que vous êtes mes disciples (Jn 13.35).

- Tous connaîtront : je crois qu'il s'agit des élus (comme en 2 Pi 3.9).

- Les uns les autres : cette expression désigne toujours les membres du corps de Christ, avec les liens très particuliers qui les unissent3. Ces liens ne sont pas de la même nature que ceux qui peuvent exister dans n'importe quelle association ou équipe sportive, même s'il y a des ressemblances. L'amour fraternel n'est pas un amour sentimental. C'est une réalité spirituelle en lien direct avec la foi et l'espérance que nous avons en Jésus-Christ.

 

Examinons un instant ce que dit Jésus dans ce passage (Jn 13.34-35). La traduction habituelle dit : Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. Le problème est que cela appelle à imiter Jésus, comme si c'était une morale, un idéal (jamais atteint). Le mot 'kathos' (traduit pas 'comme') signifie aussi : dans la mesure où, en conséquence de. Il ne s'agit pas d'imiter seulement, mais d'agir en conséquence, dans le prolongement. Je le traduis ainsi : De l'Amour dont je vous ai aimés, vous pouvez/devez vous aimer les uns les autres maintenant. C'est la logique de la grâce (cf. le cep et le sarment).

En d'autres termes, l'Amour du Père pour le Fils, l'Amour du Fils pour ses disciples et l'Amour des disciples entre eux, comme membres d'un même corps, C'EST LE MÊME ! Jésus le dit textuellement à son Père : Afin que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux, et que je sois en eux (Jn 17.26).

 

Ceux qui voient des disciples s'aimer de cet Amour-là voient Jésus-Christ ! (Cf. 1 Co 12.12). Quand j'aime un frère ou une sœur dans la foi, c'est Christ que j'aime au travers de lui/d'elle ; et c'est Christ qui l'aime au travers de moi ! C'est grand !

 

c. La sainteté de vie. Ayez au milieu des païens une bonne conduite, afin qu'ils remarquent vos œuvres bonnes et glorifient Dieu le jour où il les visitera (1 Pi 2.12).

 

La sainteté ne devrait pas nous faire peur. Elle est comme l'unité, comme l'amour : à la fois un commandement et un don de Dieu. C'est une très belle tunique que le Seigneur offre à tous ceux qui lui appartiennent (Ro 13.14 ; Co 3.12s). Il est évident que revêtu de cette tunique, le disciple de Christ ne fait pas n'importe quoi. Il n'a pas envie de faire n'importe quoi !

 

L'image de la tunique dit une position, et la position précède la marche. Nous sommes sanctifiés (appelés saints4), appelés à marcher conformément à cette identité-là (1 Co 1.2). Le monde considère le péché comme un sujet de joie ; les chrétiens devraient regarder la sainteté comme un sujet de joie.

 

En Israël déjà, le témoignage passait par ce principe de sainteté. Je lis : Vous observerez ces lois et ces ordonnances et vous les mettrez en pratique. Ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples qui entendront parler de toutes ces lois et qui diront : Cette grande nation est un peuple absolument sage et intelligent ! (Dt 4.6). Cela signifie accepter d'être différents. Etre prêts à dire non chaque fois qu'il le faut. Cela signifie aussi intégrer la possibilité de souffrir à cause de la foi.

 

Pierre le dit ainsi : Même s'ils vous calomnient comme si vous étiez des malfaiteurs, ils remarqueront vos œuvres bonnes et glorifieront Dieu le jour où il les visitera (1 Pi 2.12).

Au chapitre suivant : Soyez toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous, afin que là même où ils vous calomnient comme si vous étiez des malfaiteurs, ceux qui décrient votre conduite en Christ soient couverts de honte. Car il vaut mieux souffrir, si telle est la volonté de Dieu, en faisant le bien qu'en faisant le mal (3.15-17).

 

Cela signifie que cela ne se passera pas toujours bien (2 Co 2.15-16). S'il marche dans la sainteté, le chrétien est porteur d'une bonne nouvelle, mais aussi d'une accusation. Jésus a prévenu : Ils vous persécuteront, ils garderont votre parole (Jn 15.20). Les deux.

______________________

 

 

Annexes

 

1. Le ministère diaconal

 

Le ministère diaconal est assez souvent devenu un service de nature sociale, plus ou moins indépendant de l'Eglise. Dans le Nouveau Testament, comme à la Réforme, c'est un ministère qui se situe dans l'Eglise et pour l'Eglise, à côté du ministère des anciens, comme on le voit en Actes 6 ou en 1 Timothée 3.

 

Le récit d'Actes 6 sert généralement pour définir ce ministère, même si le mot diacre n'y apparaît pas. Un objectif principal apparaît : servir l'unité de l'Eglise (il y avait, au sein de l'Eglise, des querelles entre les veuves d'origine juive et les veuves d'origine païenne). Les diacres nommés vont servir cet objectif principal à deux niveaux : décharger les anciens (qui devaient se consacrer à une tâche strictement pastorale) et pourvoir aux besoins des membres les plus fragiles de l'Eglise.

 

Ces axes sont aujourd'hui encore d'une importance capitale. Ils sont tout à fait spirituels, même s'ils se traduisent souvent par des tâches pratiques.

 

Que le soutien diaconal se situe au sein de l'Eglise, cela apparaît de nombreuses fois : pourvoir aux besoins des saints (Ro 12.13 ; 2 Co 9.1), venir au secours des pauvres de l'Eglise (Ac 11.29-30 ; Ro 15.26), si ton frère a faim (1 Jn 3.17) ...

 

A la Réforme, une église mature était une église qui avait un conseil d'anciens et un conseil de diacres.

____________

 

2. Le commandement d'aimer

 

Honorez tous les hommes, aimez les frères, écrit l'apôtre Pierre (1 Pi 2.17). Le fait que deux verbes différents soient mentionnés devrait attirer notre attention.

 

Honorer, c'est donner de la valeur (même racine qu'honoraire). Il est employé pour ce que les enfants doivent à leurs parents (Ep 6.2), pour ce que l'on doit au roi (1 Pi 2.17), mais aussi à tous les hommes, de manière inconditionnelle. Quelque personne qui se trouve devant moi, mon regard doit lui dire : Tu as plus de valeur que tu le croies. Le regard, si possible, sera accompagné des paroles et des gestes qui honorent, parfois de manière très concrète. Ce n'est pas rien.

 

Aimer, cependant, s'applique aux frères dans la foi. Jean le dit textuellement dans sa première lettre : Nous devons aimer Dieu et nos frères, c'est-à-dire ceux qui sont nés de Dieu (1 Jn 4.21-5.1). Cette exhortation exprime, avec d'autres mots, ce que dit le second commandement du sommaire de la loi : aimer Dieu et son prochain. Une étude attentive des textes montre que le prochain est un membre du peuple de Dieu ou, si ce n'est pas le cas, une personne en voie d'assimilation au peuple de Dieu (comme Rahab la prostituée, comme le Centenier de Luc 7, le Samaritain lépreux5...).

 

Ni dans l'Ancien Testament, ni dans le Nouveau nous ne trouvons le commandement d'aimer ceux du dehors. Par contre, il est dit d'être irréprochable (Ph 2.15), de se conduire avec sagesse (Co 4.5), de pratiquer le bien (Ga 6.10), d'avoir une bonne conduite (1 Pi 2.12), d’honorer (1 Pi 2.17).

 

Quant au mot prochain, il est associé à des expressions qui n'ont de sens qu'au sein de l'église : l'expression les uns les autres (Ro 13.8-10), la notion d'édification (Ro 15.2), l'expression membres les uns des autres (Ep 4.25) !

___________________

 

Notes :

1On pourrait dire que 'y ajouter' pourrait être un manque de foi. Un beau tableau a-t-il toujours besoin d'une légende ?

2Voir l'annexe 1 sur le ministère diaconal.

3Est-ce au détriment des autres ? Non, c'est la condition pour qu'ils prennent conscience de la réalité du Seigneur Jésus au travers de son Eglise. C'est la condition pour que l'Evangile ne passe pas pour une rêverie, mais pour un message qui repose sur un vécu. Voir l'annexe 2 sur le commandement d'aimer.

4Pourvoyez aux besoins des saints (Ro 12.13). L'assistance destinée au saints (2 Co 9.1) ...

5Noter qu'en Luc 10, ce n'est pas le Samaritain qui est appelé 'prochain', c'est l'hébreu soigné par le Samaritain !

____________________

 

 

26 septembre 2025

Evangéliser par débordement (1)

 

 

 

 

 

 

 

Evangéliser par débordement (1)

 

Charles NICOLAS

 

J'aimerais que la partie 'exposé' ne soit pas trop longue pour que nous puissions avoir suffisamment de temps pour réfléchir et échanger ensemble. Autrement dit : nous assurer que nous comprenons bien ce que la Bible dit, et le confronter à nos propres pensées. Ce n'est pas évident.

 

Pour ce premier moment, je voudrais rappeler quelques principes de base ou principes conducteurs. Ce n'est jamais du temps perdu.

 

Nous lirons plusieurs passages bibliques bien sûr, mais je vais d'abord citer François de Sales (1567-1622) qui fût l'évêque d'Annecy à l'époque de la Réforme. Il dit :

 

Tu dois témoigner du Christ tous les jours. Au besoin, use de paroles.

Ne parle que si on t'interroge. Mais vis de telle sorte qu'on t'interroge.

 

Deux auteurs du Nouveau Testament disent assez exactement la même chose :

 

Tout d'abord Paul (aux Colossiens) : Conduisez-vous avec sagesse envers ceux du dehors et rachetez le temps. Que votre parole soit toujours assaisonnée de sel, afin que vous sachiez comment il faut répondre à chacun (4.5-6). Chaque mot est important.

 

L'expression 'racheter le temps' a souvent été comprise comme s'il fallait courir, faire le maximum. Mais le mot 'temps', ici, n'est pas la traduction de chronos (le temps qui passe), mais de kaïros : l'occasion, le moment opportun. La traduction correcte est : discernez, saisissez l'occasion. C'est pour cela qu'il est question de sagesse juste avant, ce qui suppose l'observation, l'écoute, la maîtrise de soi, la patience.

 

Vous vous souvenez que Paul écrit la même chose aux Ephésiens. Je lis : Prenez donc garde de vous conduire avec circonspection, non pas comme des insensés, mais comme des sages ; rachetez le temps (discernez les occasions que Dieu a préparées). C'est pourquoi, ne soyez pas inconsidérés, mais comprenez quelle est la volonté du Seigneur. Ne vous enivrez pas de vin ; soyez au contraire remplis de l'Esprit (5.15-18).

 

Tu dois témoigner du Christ tous les jours. Au besoin, use de paroles.

 

Je continue la lecture des deux versets de Paul aux Colossiens : Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce et assaisonnée de sel.

Comment le comprendre ? La grâce, c'est ce qui vient en aide de manière gratuite, sans arrière-pensée, sans calcul d'intérêt personnel. C'est évidemment opposé à l'attitude charnelle qui cherche à retirer quelque chose pour soi. Le sel, c'est la vérité. C'est opposé à tout ce qui est superflu, l'enrobage sans consistance, la séduction. Ce qui n'est pas dit là, mais qui est évident, c'est qu'il faut avoir cela en soi : la grâce et le sel.

 

Vis de telle sorte qu'on t'interroge.

 

Commentant l'expression 'accompagnée de grâce et assaisonnée de sel', Calvin écrit : Paul veut nous détourner des sornettes ou des railleries. Il appelle propos sans sel tout ce qui n'édifie pas. Le mot grâce est mis dans le même sens : c'est le contraire de babil ou de niaiserie qui s'en vont en fumée.

 

Vous avez remarqué que devant Pilate, qui pourtant l'interroge, et aussi devant un des brigands qui l'interpelle, sur la croix, Jésus ne répond rien.

 

Au besoin, use de paroles.

 

Paul ajoute : afin que vous sachiez comment il faut répondre à chacun. C'est-à-dire toujours avec grâce et sel, mais à chacun en particulier. Vous avez remarqué que Jésus dit rarement la même chose, selon qu'il s'adresse à l'un ou à l'autre. C'est toujours 'en situation'. Comment savoir ? Dieu le montre... si on est à son écoute.

 

Ce que je comprends, c'est qu'un chrétien n'est pas un militant, ou quelqu'un qui a quelque chose à vendre. L'Evangile n'est pas un message comme un autre. Celui qui nous envoie – mais aussi qui prépare les circonstances – et surtout qui connaît à l'avance ceux et celles qui vont venir à lui – c'est le Seigneur Jésus. A nous d'entrer dans les œuvres préparées d'avance (Ep 2.10).

 

Qui regarde un bon serviteur voit le Maître !

 

L'apôtre Pierre, c'est intéressant, tient des propos comparables : Ayez au milieu des païens une conduite honnête (Darby), afin que là même où ils vous calomnient comme si vous étiez des malfaiteurs, ils observent vos œuvres bonnes et glorifient Dieu le jour où il les visitera (1 Pi 2.12).

 

La quasi-totalité des écrits des apôtres, non seulement s'adressent aux chrétiens mais concernent les relations entre chrétiens. C'est le souci majeur de Paul : l'unité spirituelle, l'amour fraternel et la sainteté de vie. Nous y reviendrons. Mais là, Pierre – comme Paul tout à l'heure – parle du comportement vis-à-vis de ceux de dehors.

 

Vis de telle sorte qu'on t'interroge ! dit François de Sales.

 

Ce que je vais dire peut troubler : jamais je ne vois Jésus ou les apôtres demander d'aimer ceux du dehors. L'Amour, dans la Bible, est un Amour d'appartenance, un amour de communion. C'est 'en Christ'. Vis-à-vis de ceux du dehors, la Bible demande de se conduire avec sagesse, avec attention (Ep 5.15 ; Co 4.5-6), d'avoir une bonne conduite (1 Pi 2.11), d'être irréprochables, de briller comme des flambeaux (Ph 2.15), de faire du bien (Ga 6.10), d'honorer (1 Pi 2.17)1. C'est déjà beaucoup !

 

Ne parle que si on t'interroge.

 

Soyez toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect (avec grâce) devant quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous, dit Pierre (1 Pi 3.15).

 

Ne faut-il parler que si on nous interroge ? De manière absolue non. Je peux interroger quelqu'un, par exemple : Pourquoi fais-tu ceci ? Que penses-tu de cela ? etc. D'une manière générale, il vaut mieux écouter une personne avant de lui parler. Sinon, le risque de passer à côté est immense2. Moïse dit aux anciens : Ecoutez vos frères, puis jugez selon la justice (Dt 1.16). Comme aumônier hospitalier, j'ai souvent dit à mes visiteurs : Si vous écoutez vraiment la personne, sans l'interrompre, et s'il y a quelque chose à lui dire, cette chose vous sera donnée. C'est la sagesse dont parle Paul.

 

L'évangélisation n'est pas une loterie, avec cette idée : plus je dis de choses, plus il y aura de chances pour qu'une d'elles tombe juste. Ce n'est pas la bonne manière. Ce n'est pas le bon usage de la langue. Ce n'est pas respectueux, ni de l'autre, ni de l'Evangile. On pourrait dire la même chose de la prière, d'ailleurs (Mt 6.7. Cf. Ecc 5.1).

 

Vous vous souvenez que Jésus compare l'Evangile et notre témoignage en tant que chrétiens à des perles. Que faire avec des perles ? On peut en donner, bien sûr, mais pas les jeter ! Et même Jésus dit de ne pas les donner n'importe comment à n'importe qui. Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles aux pourceaux (Mt 7.6). Etonnant ! Jésus n'est-il pas allé vers les pécheurs ? Bien sûr, mais cela veut dire que nous devons gérer avec certaines précautions ce que Dieu nous confie. Cela veut dire : quand Dieu le montre, quand il a préparé le terrain, et de la manière qui convient. Pas comme on vend des petits pains ou des serviettes-éponges au marché. L'Eglise ne fait pas de publicité. L'Eglise n'est pas un parti politique ou un syndicat ou une ONG qui cherchent des adhérents.

 

Tu dois témoigner du Christ tous les jours. Au besoin, use de paroles.

Ne parle que si on t'interroge. Mais vis de telle sorte qu'on t'interroge.

 

Cette dernière parole est très interpellante, n'est-ce pas ? Vous paraît-elle décourageante, voire culpabilisante ? Ou au contraire stimulante ? Je pense qu'elle attire l'attention là où il faut. Normalement, elle est stimulante !

 

Cela est vrai au niveau individuel et au niveau communautaire. Entre l'individuel et le communautaire, il y a la maison, le lieu stratégique entre tous. Après le cœur, c'est là que tout commence. Quand vos enfants vous demanderont : Que signifie cela ? Vous leur direz... (Ex 12.26 ; Dt 6.20 ; Jos 4.6...). Que peuvent observer les enfants ?

 

Vis de telle sorte qu'on t'interroge !

_______________

 

 

Annexes

 

1. Se conduire avec sagesse

 

En remplacement d’une vie dépourvue de sens, Pierre préconise de cultiver une vie tournée vers Dieu et vers l’autre. Cette nouvelle vie est rendue visible quand on se conduit avec sagesse dans nos relations avec les gens du dehors. Ces derniers remarqueront ainsi la belle conduite des chrétiens et loueront Dieu le jour où il interviendra dans leur vie (1 Pi 2.12). La bonne conduite du chrétien devient comme une fenêtre par laquelle le non-croyant constate qu’il y a mieux et qu’il y a plus que ce que le monde peut proposer.

 

Les versets qui suivent (1 Pi 2.13 à 3.22) mettent justement en scène plusieurs cas concrets. Ils traitent de la soumission et illustrent admirablement l’exhortation de l’apôtre : la soumission des chrétiens aux autorités, la soumission des esclaves à leur maître, la soumission des femmes à leur mari puis celle des maris à leur épouse. Puis le texte conclut avec la soumission exemplaire du Christ à Dieu dans sa souffrance.

 

La soumission dont il est question ici ne consiste pas à fermer sa bouche ou se laisser faire. Par ailleurs, il ne s’agit pas de répondre au mal par le mal ou la menace. C’est une forme de résistance dans la soumission : pratiquer le bien que Dieu veut et s’en remettre au juste juge malgré le prix des difficultés à subir et des souffrances injustes à endurer. Le but final est l’obéissance à Dieu et la recherche de sa gloire qui passe par notre conversion et celle des incrédules. En résumé, l’apôtre invite à une soumission lucide (par crainte et conscience de Dieu) et constructive (pour le salut de ceux qui ne le connaissent pas) dans chacun des cas présentés.

 

Pour Pierre, la vie chrétienne ne consiste pas d’abord à partir en mission, prêcher, organiser des campagnes d’évangélisation, conduire la louange ou même préparer une discussion autour de la Bible. Il s’agit de vivre et d’assumer sa foi à chaque instant de la vie. Puis, si on nous demande pourquoi on croit, on défendra verbalement et explicitement l’espérance qui est en Jésus (1 Pi 3.15).

 

Paul Yang, responsable des GBU3

__________________

 

2. Ecouter

 

« Le premier service que l'on doit au prochain est de l'écouter. De même que l'amour de Dieu commence par l'écoute de sa Parole, ainsi le commencement de l'amour pour le frère consiste à apprendre à l'écouter.

 

Les chrétiens, et spécialement les prédicateurs, croient souvent devoir toujours « offrir » quelque chose à l'autre lorsqu'ils se trouvent avec lui ; et ils pensent que c'est leur unique devoir. Ils oublient qu'écouter peut être un service bien plus grand que de parler.

 

Qui ne sait pas écouter son frère bientôt ne saura même plus écouter Dieu ; même en face de Dieu, ce sera toujours lui qui parlera... Nous devons écouter avec les oreilles de Dieu, afin de pouvoir nous adresser aux autres avec sa parole ».

Dietrich Bonhoeffer (De la vie communautaire)

__________________

 

Notes :

1Voir l'annexe 1. : Se conduire avec sagesse.

2Voir en annexe 2. Une citation de Dietrich Bonhoeffer sur l'écoute.

3Voir sur le site des GBU : Creusons la Bible, l'article de Paul Yang. https://www.creusonslabible.fr/?p=3764

 

 

 

24 septembre 2025

Colère, supplication ou reconnaissance ?

 

 

Colère, supplication ou reconnaissance ?

 

 

1. La colère

 

Pour beaucoup de personnes, aujourd'hui, la colère semble être devenue une manière d'être, une manière de communiquer. Les personnes qui travaillent au contact avec le public dans les administrations (mais aussi à l'hôpital, etc.) en témoignent : pour un rien le ton monte, avec parfois des insultes et des menaces. Qu'un événement contrariant survienne, y compris une tempête ou une inondation, la colère s'exprime et on cherche un coupable. La population ne décolère pas, peut-on entendre parfois.

 

On pense à des enfants de 3 ans que les parents ne peuvent plus contenir. On pense aux altercations sur la voie publique. On pense évidemment aux syndicats qui exploitent ce penchant revendicateur. On ne lâche rien ! Obtiennent-ils ce qu'ils demandaient ? Ce n'est pas suffisant. On veut plus !

 

Celui qui a placé sa confiance en Dieu ne devient pas insensible à tout ce qui se passe. Mais il peut en parler à Dieu. Il peut dire son incompréhension, sa souffrance et même sa colère. Cela va changer beaucoup de choses en lui. Celui qui connaît la sainteté de Dieu et la nature pécheresse des hommes sait qu'il ne mérite rien, pas même l'air qu'il respire. Cela aussi va changer beaucoup de choses dans son regard sur les événements. Il se souvient aussi que Dieu a dit : A moi la vengeance, à moi la rétribution (Ro 12.19). Suis-je en position de faire justice ?

 

Vous savez quelle pourrait être la définition d'un voleur ? C'est quelqu'un qui ne demande pas la permission et qui ne dit pas merci. On ne peut qu'imaginer les sentiments qui habitent son cœur : une joie malsaine ponctuée d'inquiétudes plus ou moins permanentes. Par contre, on sait bien les sentiments qu'il laisse derrière lui, là où il est passé.

 

On pourrait se demander si un homme ou une femme qui jamais ne consultent Dieu dans la prière, ni jamais ne lui disent merci, ne sont pas semblables à des voleurs. Si c'est vrai, il y en a beaucoup autour de nous. Leur attitude reflète l'impiété – l'indifférence à l'égard de Dieu – laquelle produit de la colère dans le ciel. On l'oublie.

 

2. La supplication et la reconnaissance

 

A l'inverse, la supplication et la reconnaissance – deux attitudes qui paraissent contradictoires – semblent bien être la respiration du croyant. En réalité, la Bible dit cela d'innombrables fois, de telle sorte que c'est une réalité qui devrait s'inscrire profondément dans notre pensée. L'incroyant ne connaît – vis-à-vis de Dieu – ni la supplication, ni la reconnaissance. A cet égard son cœur est sec. Dans la Bible, les Psaumes appellent ceux qui supplient et qui sont reconnaissant les justes, et elle appelle ceux qui ne le font pas les méchants.

 

Le Notre Père commence et s'achève par la reconnaissance qui exalte la sainteté, le règne, la puissance et la gloire de Dieu. Au milieu se trouve la supplication : Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour, pardonne nos offenses, ne nous laisse pas entrer dans la tentation, délivre-nous du mal ou du Malin. Nous le récitons peut-être paisiblement, mais il s'agit bien de supplications. Si ce qui est demandé venait à manquer, malheur à nous !

 

Est-ce que cela va de soi, de supplier, d'être reconnaissant ? Normalement oui. En réalité non. Tout ce qu'il y a en nous de charnel, tout ce qu'il y a de vanité, d'égoïsme, d'entêtement, s'oppose à ces deux expressions de la foi que sont la supplication et la reconnaissance. C'est pourquoi intervient la nécessité du brisement, qui n'est agréable ni pour Dieu – il n'aime pas briser1 – ni pour nous.

 

3. Toutes les saisons ne se ressemblent pas

 

Ce qui apparaît dans la Bible, dans l'histoire de l'Eglise, comme dans nos vies, c'est que toutes les saisons ne se ressemblent pas. On pourrait dire qu'il y a des saisons pour supplier et des saisons pour rendre grâce, sachant que ce que nous appelons 'saison', ici, peut durer quelques heures, quelques semaines ou quelques années. L'apôtre Jacques le dit ainsi : Quelqu'un parmi vous est-il dans la souffrance ? Qu'il prie. Quelqu'un est-il dans la joie ? Qu'il chante des cantiques (5.13).

 

Certains psaumes, par exemple, sont assurément des psaumes de supplication, écrits – par des croyants – pendant des périodes d'épreuves redoutables. La plupart, cependant, se concluent par la reconnaissance, comme le Psaume 13, le Psaume 73 ou le Psaume 77. Le Psaume 23, lui, n'exprime que la reconnaissance – sans exclure la vallée de l'ombre de la mort. Oui, les saisons se suivent et ne se ressemblent pas.

 

Cependant, il est probable qu'un grand nombre de fois la supplication et la reconnaissance se succéderont dans une même période, dans une même journée, dans une même prière. N'avons-nous pas, à tout instant, des sujets de souffrance ou d'intercession et des sujets de reconnaissance ? Oui, nous les avons.

 

N'est-ce pas aussi ce que laissent entendre les Béatitudes ? Heureux ceux qui pleurent : cela ne peut-il pas, dans un même mouvement, nourrir de la supplication et de la reconnaissance ? Un enfant qui pleure dans les bras de sa mère n'est-il pas en même temps habité par une supplication et par la reconnaissance ?

 

 

4. Etre agréables à Dieu

 

Je me dis – est-ce que je rêve ? – que cette respiration chrétienne qui conjugue à chaque instant la supplication et la reconnaissance peut s'inscrire sur les visages et les faire ressembler à celui de Jésus.

 

L’apôtre Paul exhorte ainsi les chrétiens de l’église de Philippes : Ne vous inquiétez de rien, mais en toute chose faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, avec des actions de grâce (Ph 4.6). En toute chose, cela signifie en toutes circonstances, à toute occasion ; on pourrait dire tout le temps. Paul ajoute une promesse qui doit s’accomplir avant même l’exaucement : Et la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ (6.7).

 

Je cite Jean Calvin, dans le même esprit : Celui qui aura une telle affection2 envers Dieu, quelque chose qu’il advienne, ne se réputera jamais malheureux, et ne se plaindra pas de sa condition, comme pour accuser Dieu. Or, combien cette affection est nécessaire, cela apparaîtra si nous considérons à combien d’accidents nous sommes sujets. Il y a mille maladies qui nous molestent assidûment les unes après les autres : tantôt la peste nous tourmente, tantôt la guerre ; tantôt une gelée ou une grêle nous apporte stérilité, et par conséquent nous menace d’indigence, tantôt par mort nous perdons femmes, enfants et autres parents ; parfois le feu se mettra en notre maison. (…) Au contraire (de ceux qui maudissent Dieu), il faut que l’homme fidèle contemple en ces choses la clémence de Dieu et sa bénignité paternelle. Soit donc qu’il se voie désolé par la mort de tous ses proches, et sa maison comme déserte, bien loin qu’il cesse de bénir Dieu, il se tournera plutôt à cette pensée que, puisque la grâce de Dieu habite en sa maison, il ne la laissera point désolée. Soit que ses blés et vignes soient gâtés et détruits par gelée, grêle et autre tempête, et que par cela il prévoie danger de famine, encore ne perdra-t-il pas courage et ne se mécontentera-t-il pas de Dieu, mais plutôt persistera en une ferme confiance, disant en son cœur : Nous sommes toutefois en la tutelle du Seigneur, nous sommes les brebis de son pâturage (Ps 79.13)3.

 

Il me semble que nous venons de définir en termes simples, au moins en partie, ce qu'est la piété. Nous nous souvenons que Paul parle de la piété que les enfants doivent avoir vis-à-vis de leurs parents (1 Tm 5.4. Cf. Ep 6.1). Demander et dire merci ! Non pas réclamer, non pas s'emparer comme des voleurs ; mais demander et dire merci. L'enfant qui a cette attitude sera heureux.

 

Enfin, entre la supplication et la reconnaissance, toutes les deux tellement justifiées dans notre présent parcours, une des deux n'aura un jour plus lieu d'être : la supplication. Tandis que l'autre demeurera toujours : la reconnaissance.

__________________

 

Annexes

 

1. L’esprit de revendication

 

Les chrétiens ont pu, parfois, donner l’impression d’une certaine passivité devant les circonstances, d’un certain fatalisme devant l’adversité. La passivité et le fatalisme ne sont pas des vertus chrétiennes. Ils peuvent résulter d’une mauvaise compréhension de la souveraineté de Dieu, comme si notre responsabilité était abolie ; ou d’une perception erronée de la souffrance, comme si celle-ci avait un pouvoir expiatoire ou rédempteur.

 

Jésus n’a pas tendu l’autre joue devant le soldat qui lui donne un soufflet4 (Jn 18.23) ; et Paul se défend comme un lion devant Festus, le gouverneur romain (Ac 25.11). Il n’y a donc, chez les disciples de Jésus, ni passivité ni fatalisme. Par contre, il y a la confiance en Dieu et un esprit de contentement qui est, selon Paul, une grande source de gain (1 Tm 6.6).

 

C’est le sens de la troisième Béatitude (Mt 5.5) : Heureux les débonnaires. Une traduction possible est : Heureux ceux qui ne revendiquent pas. Ils ne réclament rien et ils hériteront !

 

On est loin de l’esprit de revendication, souvent accompagné de colère, et même de violence, chaque fois que l’État-providence ne répond pas aux attentes de ceux qui s’estiment lésés5. C’est l’esprit révolutionnaire, c’est l’esprit des Droits de l’Homme, c’est l’esprit de l’humanitarisme qui, selon Rémi Brague, considère que l’homme aurait toujours été en mesure – ou le progrès lui aurait octroyé la capacité – de résoudre par lui-même les problèmes que lui pose sa nature particulière. Il n'a pas besoin d'aide pour accomplir ce qui le rend vraiment et réellement humain. L'humanitarisme est l'ennemi juré du christianisme, parce qu'il entend le remplacer en le caricaturant6.

 

Nous avons parlé de la nécessité de supplier Dieu : pas pour obtenir tout ce que nous voulons mais pour dire notre dépendance. C’est la prière de Jésus avant sa passion : Toutefois, non pas ma volonté mais la tienne (Lc 22.42). Ce n’est pas l’attitude des revendicateurs qui, par ailleurs, sont rarement satisfaits – et donc rarement reconnaissants.

_________________

 

 

2. Pourquoi faut-il crier parfois ?

 

Un verbe dit cela très fort, c'est le verbe crier que l'on trouve assez souvent dans les Psaumes. L'Eternel entend quand je crie à lui (Ps 4.4). Et Dieu répond : Tu as crié dans la détresse, et je t'ai délivré (Ps 81.8).

 

Faut-il donc que je crie pour que Dieu m'entende, lui qui connaît le fond de mon cœur avant même que ma bouche s'ouvre ? La réponse est : pas toujours, mais parfois oui. Pourquoi ? Parce que ce cri (qui peut bien être silencieux, c'est quand même un cri) opère une forme de circoncision du cœur : il y a un voile qui se déchire, comme pour l'enfant qui vient de naître. Il y a un accès qui s'ouvre, une fierté qui tombe, et donc un lien qui se crée. Celui qui appelle au secours n'est plus fier. Dieu va pouvoir tendre sa main secourable pour le rejoindre et le relever.

 

Mais alors, n'est-ce que pour les chrétiens récalcitrants ? Non, c'est aussi la respiration de chaque jour pour le chrétien qui aime Dieu et qui est aimé de lui, comme l'indique le Notre Père. C'est également nécessaire pour la croissance spirituelle : les étapes de croissance ressemblent à l'étape de la nouvelle naissance, même pour les chrétiens fidèles. Avant la ruine, le cœur de l'homme s'élève ; mais l'humilité précède la gloire (Pr 18.12). Si la gloire nous était accordée sans l'humilité, cela tournerait à notre perte ! On pourrait dire que c'est là le secret de la supplication.

 

Cela aussi on le constate dans les récits bibliques, comme par exemple avec Paul qui supplie Dieu de le délivrer de son écharde (2 Co 12.8). Etait-il désobéissant ? Non, mais de telles révélations lui avaient été accordées qu'il courait le risque de devenir orgueilleux (12.7). Rappelons-nous que Jésus lui-même a crié vers son Père, et qu'il a appris l'obéissance par les choses qu'il a souffertes (Hé 5.8).

______________

 

 

3. Se plaire dans les calamités ?

 

Nous remarquons que Paul écrit, après avoir évoqué ce combat dans la prière : C'est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les calamités, dans les persécutions, dans les détresses pour Christ ; car quand je suis faible, c'est alors que je suis fort (2 Co 10).

 

Le mot ‘faible’, ici, n’est pas un mot pour faire semblant. Il signifie littéralement ‘qui ne tient pas debout tout seul’. Certains pourraient croire que Paul exagère quand il écrit cela. D'autres ont déjà découvert que les richesses de la grâce de Dieu sont au prorata du brisement que nous avons vécu. En tant qu'aumônier hospitalier, j'ai constaté bien des fois qu'une personne peut faire plus de chemin en trois jours, couchée sur une lit d'hôpital, qu'en 30 ans à courir dans tous les sens. C'est ainsi. Serait-ce que Dieu est lent à agir ? Non, Dieu agit promptement. C'est nous qui sommes lents à nous incliner : Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite ! Est-ce notre supplication ?

 

Il me revient que le 13 août 1727 à Berthelsdorf, en Saxe, la communauté morave s'étant réunie pour un service de Cène, tous se mirent à genoux, à commencer par les pasteurs. Le souffle d'un renouveau spirituel profond visita alors cette assemblée et la marqua durablement. De même, en 1923 à Crest, dans la Drôme, une vingtaine de pasteurs réunis pour une pastorale sont touchés par l'exhortation de l'un d'eux et se mettent à genoux. Ce sera un des éléments déclencheurs du Réveil de la Drôme. Faut-il donc se mettre à genoux pour supplier ? Supplication et reconnaissance.

_________________

 

4. Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?

 

Dans les Béatitudes, il y a comme une apologie de la pauvreté. Pas nécessairement de la pauvreté matérielle, mais de l'esprit de pauvreté. Celui qui le possède est tout à la fois dans la supplication et dans la reconnaissance. Ceux qui sont allés en Afrique noire ont pu l'observer parfois. Le dénuement et la joie. La dépendance et la joie. Il semble que ce soit une caractéristique du Royaume de Dieu.

 

D'une manière assez semblable, je crois, cela peut se voir chez certaines personnes malades, et même chez certaines personnes en fin de vie : il y a les larmes de tout quitter et, en même temps, une sorte de joie qui n'a pas été connue comme cela auparavant. Les cantiques d'autrefois disaient cela, célébrant la joie du dernier Jour et priant Dieu d'être en soutien dans ce dernier passage.

 

En situation de guerre ou de persécution, la supplication et la reconnaissance s'expriment autrement qu'en temps de paix. Quand la vie se fait fragile, incertaine, on supplie là où on pensait pouvoir se débrouiller tout seul ; et on est reconnaissant là où on trouvait les choses normales. C'est la découverte que nous ne méritons rien, pas même l'air que nous respirons. Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? (1 Co 4.7).

 

C'est pour cela que Jésus parle de la ressemblance avec les enfants (Mc 10.14). C'est pour cela qu'il appelle aussi ses disciples les petits (Mt 10.42 ; 18.6...). Quelle que soit leur taille ou leur statut social.

Charles NICOLAS

___________________

 

Notes :

1Lam 3.33.

2Il faut entendre : un tel attachement. Je garde le vieux français, volontairement.

3Institution chrétienne, III.vii,10.

4En réalité, cette injonction du sermon sur la montagne (Mt 5.39) trouve son lieu d’application au sein du peuple de Dieu (cf. Mt 5.23 ; 1 Co 6.1-8) et non dans la sphère publique.

5Dans son livre La Gratitude (L'Observatoire, 2025), Laëtitia Strauch-Bonard écrit qu'être de droite c'est placer les devoirs avant les droits, c'est préférer la gratitude au ressentiment.

6Rémi Brague, Après l’humanisme. L’image chrétienne de l’homme, Ed. Salvator, 2022, p. 131.

______________________

 

 

 

 

 

 

 

Publicité
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 > >>