La solitude (2)
La solitude (2)
Je résume en quelques mots ce qui a été rappelé ce matin :
1. Le seul vrai remède à la solitude, c'est l'amour ; la seule source de l'amour, c'est Dieu.
2. Cet amour ne se traduit pas en paroles seulement, mais aussi en gestes, en actes.
3. L'amour chrétien s'exerce d'abord entre chrétiens. A cette condition, il peut déborder...
4. Beaucoup de chrétiens vivent comme des orphelins.
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Témoignage de Charles Spurgeon (1834-1892).Pendant l'été de 1850, Spurgeon partit s'installer à Cambridge. Eprouvant le désir de s'associer aux chrétiens de Cambridge, Spurgeon se joignit à l'église baptiste de la rue Saint-André. La première fois qu'il assista au culte, personne ne lui adressa la parole. Alors, comme l'assistance quittait le bâtiment, il se tourna vers son voisin, et lui dit : "J'espère que vous vous portez bien, Monsieur ?", ce qui entraîna la conversation suivante :
- Monsieur, je ne vous connais pas.
- Et cependant, nous sommes frères.
- Je ne vois pas bien ce que vous voulez dire.
- Eh bien, lorsque j'ai pris le pain et le vin, il y a un instant, symboles de notre fraternité en Christ, je l'ai fait sincèrement. Pas vous ?
Ils avaient alors atteint la rue, et l'homme, posant les mains sur les épaules du jeune homme, déclara : "O sainte simplicité ! Vous avez tout à fait raison, mon cher frère, tout à fait raison. Venez prendre le thé chez moi".
Il lui redemanda de revenir le dimanche suivant. Par la suite, il l'invita chaque dimanche et une amitié durable s'installa entre eux.
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A partir de ce récit, je voudrais évoquer deux sujets.
1. La priorité fraternelle. L'objectif central de la Bible, c'est Jésus-Christ ; ce n'est pas la planète, ou l'humanité ou la société. Et quand on dit Jésus-Christ, cela comprend ceux et celles qui lui appartiennent. Le souci majeur des apôtres (le seul ?), c'est l'Eglise, c'est-à-dire ceux qui croient et ceux qui croiront : ce n'est donc pas fermé (cf. Jn 17.6, 20-21a). Je ne vois pas vraiment d'exhortations dans le Nouveau Testament à prendre en charge les problèmes de la société. Je vois qu'il est dit d'être irréprochables, d'avoir un bon témoignage, une bonne conduite, d'honorer, de pratiquer le bien1, ça oui. Ce n'est pas rien ! Honorer, c'est dire – déjà par le regard : Tu as plus de valeur que tu le crois ! Cela nous le faisons en tant que chrétiens dans la cité, dans nos engagements de voisinage, professionnels, associatifs, etc. C'est sans doute être le sel de la terre. Mais l'amour fraternel concerne les chrétiens ; ne confondons pas.
Entre chrétiens, cela doit aller beaucoup plus loin. Je vois des chrétiens et des églises qui semblent rechercher un sens à leur vie en s'investissant dans le social et l'humanitaire d'une manière qui me paraît équivoque. Certains chrétiens peuvent recevoir cette vocation, mais je ne crois pas que ce soit celle de l'Eglise en tant que telle.
Vivons-le d'abord entre chrétiens, ce sera notre témoignage dans la cité : A ceci tous verront que vous êtes mes disciples (Jn 13.35). Nous avons peur de faire une différence : mais cette différence, c'est notre témoignage ! C'est l'assistance destinée aux saints (2 Co 9.1 ; Ro 12.13) qui n'est rien de moins qu'un signe (un sacrement) du Royaume de Dieu !
2. L'importance de la maison. Venez prendre le thé chez moi, dit l'homme au jeune Spurgeon. Chez moi ! On ne rappellera jamais assez l'importance de la maison pour vivre la communion fraternelle, le témoignage, l'encouragement, l'édification. La première cène eu lieu dans les maisons, en Egypte2.
Exercezl'hospitalité ! (Ro 12.13 ; Hé 13.2 ; 1 Pi 4.9). Je pense que les apôtres se situent dans le cadre de la communauté chrétienne, - comme d'ailleurs quand ils parlent des pauvres, des veuves et des orphelins. Attention, la communauté chrétienne, ce n'est pas seulement les amis au sein de l'Eglise ! Il se peut que dans les églises certains soient souvent invités et d'autres rarement ou même jamais.
Ayant dit cela, ouvrons aussi nos maisons aux non-chrétiens quand l'occasion se présente. Surprenons les gens en les invitant pour un repas. Apprenons à faire des repas très simples pour inviter plus souvent ! Une fois par semaine ce serait bien, si possible !
Il y a des personnes qui ne franchissent jamais le seuil d'une autre maison que la leur3. Il y a des personnes qui n'ont pas mangé à une table à 3, 4 ou 5 personnes depuis des années4. Il y a des personnes âgées qui ne rencontrent que des personnes âgées, etc. Nous pouvons renverser ces cloisons.
Nos maisons sont devenues des lieux de refuge. Ce n'est pas tout à fait anormal. Elles doivent devenir aussi des lieux d'hospitalité, des lieux où on s'écoute vraiment. Quand je t'écoute, je te dis que tu existes. L'écoute est un soin. Celui qui est vraiment écouté n'est plus seul ! Si les maisons sont hospitalières, l'Eglise le sera aussi5. Il y a des personnes qui pensent que quand on a un problème, on doit aller dans une église. Allons plutôt dans une maison !
Et les célibataires ? Ils ont bien une maison, généralement. Ils peuvent donc inviter eux aussi ! La porte d'entrée de l'Eglise, ce sont nos maisons.
3. La solitude des chrétiens dans ce monde. La solitude des non-chrétiens, nous la devinons assez aisément, avec tous les moyens pour tenter d'y échapper6.On pourrait parler des familles monoparentales où les enfants deviennent le vis-à-vis de l'adulte7. On pourrait parler des personnes âgées, du suicide, etc.
Mais je voudrais dire un mot de la solitude des chrétiens dans ce monde sans espérance et sans Dieu. Je crois que beaucoup de pasteurs ignorent en partie cette réalité, car ils rencontrent surtout des chrétiens. Je pense par exemple à la solitude de l'enfant chrétien dans la cour de l'école (de 3 à 25 ans). Je pense à la pression pour faire comme les autres, et à la difficulté de dire : Oui, oui, oui ; mais là non. Cela est vrai aussi pour les adultes, hommes et femmes, quel que soit le milieu professionnel8. Il faudrait en parler, sans attendre d'être tout à fait en situation de persécution.
En France, il existe peu d'aumôneries d'entreprises9. Mais rien n'empêche des chrétiens confrontés à des situations ou des difficultés comparables de se réunir régulièrement pour parler ensemble, pour prier ensemble. Cela se fait pour les soignants avec l'UEMP10. Il ne s'agit pas de créer des syndicats militants, mais des réseaux de chrétiens à même d'apporter du soutien dans l'isolement ou face aux pressions.
4. Rechercher la solitude. La solitude peut être une fuite. Mais il y a aussi une fuite de la solitude, un refus du silence, d'être seul avec soi-même comme le fut le fils prodigue de la parabole (Lc 15.15-17). Beaucoup d'auteurs l'ont dit11. Je cite le philosophe Pascal : Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre (Pensées).
Un médecin de la Leche League recommandait aux mamans de laisser leurs tout jeunes enfants jouer seuls, à quelque distance d'elle. Pendant qu'il est seul, il construit aussi sa personnalité. Je propose cette définition : Etre adulte, c'est être capable de rester seul.
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Annexes
1. La cène et la vie fraternelle
Le mot cène signifie repas. Ce repas, initialement, était pris dans les maisons, comme la Pâque en Egypte. Remarquez la fin du dialogue relaté par Spurgeon. Le Monsieur lui dit : "Venez prendre le thé chez moi". Chez moi ! C'est la démonstration du lien qui doit exister entre le lieu de culte et la maison, la continuité entre le temps de communion et la vie de tous les jours ! Ainsi, la cène est reliée à ce qui la précède (suis-je réconcilié avec mes frères et sœurs dans la foi, avec mes proches, avec le Seigneur ? Suis-je accordé ?) et avec ce qui la suit (ma vie sera-t-elle conforme à ce que j'ai attesté en prenant publiquement le pain et le vin ?).
La cène nous renvoie évidemment à la double dimension individuelle - Que chacun donc s'éprouve soi-même (1 Co 11.28) - et communautaire de la vie chrétienne et de la vie de l'Eglise. Car celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur mange et boit un jugement contre lui-même (11.29). Discerner le corps de Christ ? C'est quoi ? Son corps pendu à la croix, sans aucun doute. Mais aussi la communion qu'il a établie entre ses rachetés, naturellement. Ce n'est pas n'importe quoi.
La cène est un repas de commémoration, d'annonce et de communion. On pourrait ajouter : de consécration. Il y a à cela de nombreuses incidences. Se réconcilier avec son frère avant d'apporter son offrande (Mt 5.23-25). Veiller les uns sur les autres : si ton frère a péché... (Mt 18.15. Cf. 7.5). S'accueillir dans les maisons : Exercez l'hospitalité... (1 Pi 4.9). Ce qui comprend l'assistance fraternelle : Si un frère manque de nourriture... (Jc 2.15 ; 1 Jn 3.17). Si nous ne voyons pas ce qui ne va pas à ce niveau, le Seigneur le voit. La communion est une réalité sensible : un rien la réjouit, un rien l'attriste, comme l'Esprit. Si la coupe est fissurée, elle aura du mal à déborder.
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2. La niche sensorielle
Dans son livre : La nuit, j'écrirai des soleils (Odile Jacob, 2020), le neuropsychiatre Boris Cyrulnik explique que pour se développer, l'enfant a besoin d'un environnement favorable, rassurant, qu'il appelle la niche sensorielle.
Dans nos sociétés occidentales, cette niche est finalement très restreinte, avec les deux parents et les enfants. Si un des deux parents vient à manquer, la carence est presque inévitable.
Dans les cultures asiatiques ou africaines, la niche sensorielle est plus étendue, comprenant les oncles et tantes et parfois une partie de la tribu. Qu'un des parents vienne à manquer, la carence sera beaucoup moins douloureusement ressentie.
Le fait que les parents de Jésus aient marché toute une journée avant de s'apercevoir que leur enfant de 12 ans n'était pas avec eux semble montrer qu'au Proche-Orient, la 'niche sensorielle' était aussi assez large. Cela n'empêche pas de lire que Jésus était soumis à ses deux parents (Lc 2.51).
Cette observation va dans le sens de ce que j'ai appelé une parentalité partagée : dans la communauté (ecclésiale), tout homme a une certaine vocation paternelle, même s'il n'est pas père, et toute femme a une certaine vocation maternelle, même si elle n'est pas mère.
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3. L'Eglise et la société
L'Eglise vit dans cette société et en subit l'influence. C'est la raison pour laquelle nous ne pouvons pas être indifférents à ce que vit la société. En même temps, il faut distinguer l'Eglise et la société, car leurs positions ne sont pas identiques : le lien avec Dieu n'est pas le même ! (cf. Jn 17.9). Deux risques existent : une Eglise qui s'isole du monde et une Eglise qui s'assimile au monde...
Il n'y a pas de communion entre Dieu et la société humaine. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de liens. Telle société, sans être chrétienne, est respectueuse de Dieu et accueillante de sa grâce générale. Telle autre qui est plus autonome, plus hostile, sera inévitablement plus utopique, plus vaniteuse, plus égoïste, plus axée sur les plaisirs. Paul écrit que vers la fin des temps (c'est-à-dire déjà maintenant), les hommes seront égoïstes et fanfarons (2 Tm 3). Jésus dit que l'iniquité augmentant, l'amour entre les hommes ira diminuant (Mt 24.12). Dans une telle société, le sentiment d'isolement et d'abandon sera plus répandu et plus fort.
Et dans l'Eglise ? Comme je l'ai dit, une église qui ne veille pas sur elle-même finit par vivre à peu de choses près ce qui se vit dans le monde. Là, on pourrait commencer par faire une longue liste de situations, au risque d'être troublés nous-mêmes... Quelles sont nos priorités ? Jusqu'où va notre capacité d'être différents ?
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4. La famille, cellule de résistance
Résister au mensonge, Rod Dreher (2021)12
C'est d'abord en famille que l'on apprend à aimer l'autre. Pour les plus chanceux, c'est également là que l'on apprend à vivre dans la vérité. Le relâchement des liens familiaux et du mariage traditionnel nous prive du refuge privé dont disposaient les dissidents anticommunistes. Les chrétiens occidentaux, hélas, ne diffèrent pas réellement des incroyants.
Mais tout le mal ne vient pas de la gauche. Avec l'avancée du consumérisme et de l'individualisme, nous avons construit un écosystème social dans lequel la fonction de la famille a été réduite à produire des consommateurs autonomes, sans aucun sentiment de connexion ou d'obligation à une quelconque réalité supérieure autre que la satisfaction du désir. Les parents conservateurs n'ont pas de mal à repérer dans le discours des idéologues progressistes les menaces qui pèsent sur les valeurs de leur famille, mais ils acceptent souvent sans esprit critique la logique et les valeurs du marché libre, quand ils n'abandonnent pas carrément le cerveau de leurs enfants aux smartphones et à Internet.
[Nous devons apprendre à nos enfants] comment lire le monde autour d'eux, comment comprendre les hommes et les événements en termes de bien et de mal, [et ne jamais permettre] qu'ils sombrent dans l’ignorance ou dans l'indifférence. La clé est d'exposer les enfants à des histoires qui les aident à connaître la différence entre mensonge et vérité, et à les discerner dans la vraie vie.
Ne pas avoir peur de paraître bizarre aux yeux de la société. Sous le soft totalitarisme qui vient, les chrétiens devront redoubler d'attention pour la vie de famille. La famille chrétienne traditionnelle n'est pas simplement une bonne idée : c'est une stratégie de survie de la foi par temps de persécution. Il faut cesser de prendre la vie de famille pour acquise et l'aborder d'une manière plus réfléchie et disciplinée. Nous ne pouvons pas nous contenter de vivre comme toutes les autres familles, à la différence près que nous nous rendons à l'église le dimanche. L'époque où l'on vivait comme tout le monde en espérant que nos enfants s'en sortent est révolue...
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5. Citations sur la solitude
La solitude est à l'esprit ce que la diète est au corps, mortelle quand elle est trop longue, quoique nécessaire (Vauvenargues, Pensées et Maximes).
Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même et ne rencontrer pendant des heures personne, c'est à cela qu'il faut parvenir (Rainer-Maria Rilke, Lettre à un jeune poète).
Ce qui importe avant tout, c'est d'entrer en nous-mêmes pour y rester seul avec Dieu(Thérèse d'Avila, Le Chemin de la perfection).
Tout notre mal vient de ne pouvoir être seul : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, l'oubli de soi-même et de Dieu (La Bruyère, Les Caractères).
Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre (Pascal, Pensées).
Désirer échapper à la solitude est une lâcheté (Simone Weil, la philosophe, la Pesanteur et la Grâce).
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Notes :
1Ph 2.15 ; Ga 6.10 ; 1 Tm 3.7 ; 1 Pi 2.12 ; 3.16 ; 1 Pi 2.17. Dans ce dernier verset, le verbe aimer est réservé aux frères.
2Voir l'annexe 1. La cène et la vie fraternelle.
3Je peux proposer une formation pour faire des visites dans l'Eglise.
4 Ah ! Si vous saviez comme on pleure de vivre seul et sans foyer, quelques fois devant ma demeure vous passeriez. (Sully-Prudhomme, Poésie, Prière).
5 La télévision, les écrans, les réseaux sociaux exposent au risque d'isolement et au sentiment d'abandon. Le rythme accéléré de la vie, l'activité professionnelle des femmes aussi, car les maisons sont vides...
6 Un japonais de 35 ans s'est marié récemment avec l'hologramme d'une chanteuse...
7Cela peut aussi toucher des chrétiens, mais les chrétiens bénéficient normalement d’une “niche sensorielle” plus large au sein de la communauté chrétienne, avec des vocations paternelles et maternelles multipliées. Voir l'annexe 2.
8Voir les annexes 3 et 4 : L'Eglise et la cité, et : La famille, lieu de résistance.
10Union Evangélique Médicale et Paramédicale. Réunion de prière, conférences, week-end, camps.
11Voir quelques citations sur la solitude dans l'annexe 5.
12Je recommande la lecture de ce livre. J'ai rédigé un abrégé en 7 pages que je peux envoyer sur demande.