Ministère et ministères (1)
Ministère avec ou sans s
Cf. Le mot 'ministère' : pasteurs seulement ou aussi tous les chrétiens ?
Cf. Le texte d'Ephésiens 4 où le mot ministère (sans parler de celui du Seigneur Jésus), évoque les ministères de la Parole, le ministère de l'Eglise et le ministère de chaque chrétien.
Cf. Le problème du modèle associatif, inoffensif en apparence, calamiteux en réalité.
Cf. Ce que dit la Discipline de l'UNEPREF, art. 1 : Dieu – tous – certains1.
Introduction
Le 16ème siècle, celui de Martin Luther, inaugure en Histoire ce qu'on appelle la période moderne, notamment à cause de l'impact produit par la Réforme sur toute la culture occidentale. Cependant, il s'est passé beaucoup de choses en 5 siècles ! Et certains pourraient se demander : Qu'est-ce que l'homme du 21ème siècle a de commun avec l'homme du 16ème siècle ? En fait, beaucoup de choses !
Remarquez l'actualité de ce propos de Martin Luther (Propos de table, 1529-1546) : "Hélas ! Nous voyons des choses étranges. Il nous faut voir le vice, le péché et la malice, déjà profondément enracinés, prendre une telle ampleur, qu'aucun prédicateur n'a plus le droit d'y faire allusion, encore moins de le réprimander sans exposer sa vie et ses biens, ou sans courir danger d'être chassé. Quand les prédicateurs loyaux et pieux se mettent à blâmer le péché, on les injurie, on dit qu'ils sont querelleurs, hargneux, qu'ils parjurent les lois divines et humaines, qu'ils s'attaquent à l'honneur des gens, enseignent le mépris de l'autorité, provoquent la révolte et la sédition...".
Trois parties pour cet exposé
1. La question du sacerdoce commun des croyants et des ministères
2. Les deux ministères d'ancien et de diacre
3. Le lien entre piété, doctrine et souci pastoral
1. Le sacerdoce commun des croyants et les ministères
C'est avec Ignace d'Antioche, au début du IIe siècle, que s'est instaurée la pyramide hiérarchique des ministères. Calvin écrit que "ce fut une profanation de prendre le titre d'évêque pour l'un qui avait prééminence par-dessus les autres, et que ceux qui étaient inférieurs fussent prêtres".
Il est difficile de dire quel est l'apport majeur de la Réforme : est-ce la justification par la foi (Sola fide) ? Ou la primauté de l'Ecriture (Sola Scriptura) ? Ou la primauté de Christ (Solus Christus), si importante pour la foi chrétienne bien sûr : non seulement pour la compréhension du Salut, mais aussi pour la compréhension de la nature de l'Eglise. Pourquoi ? Parce qu'elle apporte un éclairage nouveau sur le rapport entre les ministères donnés par le Seigneur pour son Eglise et le ministère de toute l'Eglise, c'est-à-dire de chaque chrétien – qu'on a appelé le sacerdoce commun des croyants.
a. Luther. Selon la doctrine évangélique luthérienne2, le mot 'ministère' est employé dans l'Ecriture et dans l'Eglise dans un sens large et dans un sens plus précis.
Ainsi, Martin Luther a distingué sans les opposer le sacerdoce spirituel de tous les croyants et le "ministère public". Il écrit : "Dès que nous sommes devenus chrétiens et que nous avons été greffés en Christ, nous avons le droit et l'autorité d'annoncer la Parole que nous tenons de Lui, chacun selon ses dons et selon sa vocation. En effet, bien que nous ne soyons pas tous appelés au ministère public, chacun doit pourtant enseigner, instruire, consoler et exhorter son prochain avec la Parole de Dieu, partout où et chaque fois que c'est nécessaire. C'est ainsi que les parents doivent agir à l'égard de leurs enfants et de leurs serviteurs, et un frère, un voisin, un citoyen, un paysan, à l'égard de son semblable. Chaque chrétien peut instruire et exhorter son frère moins avancé dans la connaissance des Dix commandements, du Crédo, du Notre Père, etc.". Cela semble banal, mais cela ne l'est pas, et aujourd'hui encore il ne serait pas inutile de le rappeler en maints endroits.
Mais Luther ajoute : "Bien que nous soyons tous prêtres (c'est-à-dire ayant tous accès à Dieu), nous ne pouvons ni ne devons tous, pour autant, prêcher, enseigner et diriger. Mais dans la foule des croyants, nous devons choisir ceux d'entre eux auxquels nous confierons cet office. Et celui qui en assume la charge n'est pas fait prêtre par cet office (car tous le sont !), mais il est le serviteur de tous les autres".
C'est là le sens de l'expression "ministère public". "Le ministère chrétien est appelé 'public' non à cause du lieu où il exerce ses fonctions, mais parce qu'il est accompli au nom et par l'autorité de la congrégation, de telle sorte que même les fonctions accomplies en privé font partie du ministère public". Les ministères reconnus par l'Eglise agissent bien pour elle, avec elle, mais aussi en son nomet plus particulièrement au nom des congrégations locales. On le voit par exemple quand un missionnaire est envoyé : il va au nom et avec l'appui de ceux qui l'envoient (Ep 6.19)3.
N'y a-t-il pas un risque d'opposition cependant ? La doctrine évangélique luthérienne dit : "Il est évident que le ministère public ne s'oppose pas au ministère général de tous les croyants qui, en temps que prêtres spirituels, ont tous le devoir de proclamer l'Evangile dans le monde entier (1 Pi 2.9). Au contraire, le ministère public présuppose le sacerdoce spirituel de tous les croyants. D'une part, en effet, les ministres appelés doivent être eux-mêmes des prêtres spirituels, c'est-à- dire de vrais croyants (1 Tm 3.2-7 ; Ti 1.5-9) ; d'autre part, ils administrent publiquement, c'est-à-dire au nom des croyants qui les ont appelés, les devoirs et les privilèges qui sont ceux de tous les croyants".
Ce ministère public est-il absolument nécessaire ? Bien qu'il soit d'institution divine, il n'est pas nécessaire d'une façon absolue. En effet, tous les croyants sont tenus d'annoncer l'Evangile, de s'instruire et de s'exhorter les uns les autres. Luther disait que "le monde peut devenir si épicurien que l'on ne trouvera plus aucun ministère public chrétien sur la terre, de sorte que l'Evangile ne sera préservé que dans les foyers chrétiens, par les parents chrétiens".
La nécessité absolue ne s'applique qu'à l'usage de la Parole de Dieu et en particulier à celui de l'Evangile de Christ sans lequel aucun homme ne peut être sauvé. Il n'empêche que, même s'il n'est pas absolument nécessaire, le ministère public ne doit pas être méprisé. Le mépris du ministère public, disent les Réformateurs, trouve son origine dans le mépris du Christ et de son Evangile.
En quoi consiste principalement l'autorité du ministère ? Cette question est d'une importance toute particulière, car un flou considérable l'environne, cause de beaucoup de faiblesses et de difficultés. La doctrine luthérienne répond ainsi à cette question :
a) celle de prêcher l'Evangile et d'administrer les sacrements ;
b) celle de remettre et de retenir les péchés, ceque Luther appelle "l'office des clés", qui consiste à administrer la participation à la Cène. Cela relève de 'l'exercice de la discipline', dans sa dimension pastorale.
Est-ce accorder aux ministres ordonnés trop de pouvoir ? Voilà ce que dit la doctrine luthérienne : les ministres n'ont aucun pouvoir en dehors de celui qui provient de leur vocation et qui s'attache à leur office. Par exemple, les pasteurs ne doivent jamais exercer le pouvoir d'excommunication sans la congrégation (Mt 18.17-18 ; 1 Co 5.13) : ils n'agissent pas à la place de l'Eglise, mais pour elle et avec elle.
Luther enseigne que le ministère pastoral étant celui de la Parole de Dieu, les croyants sont tenus d'obéir à leurs pasteurs aussi longtemps que les pasteurs sont de vrais serviteurs de la Parole (Hé 13.17 ; Lc 10.16). Mais s'ils s'écartent de cette Parole, ils n'ont plus aucune autorité, et leurs auditeurs doivent refuser de leur obéir, pour motif de conscience (Mt 23.8 ; Ro 16.17).
b. Calvin. La position de Calvin est proche, me semble-t-il, de ce que nous venons d'entendre. Nous trouvons chez lui également, loin de l'éparpillement que l'on constate si souvent aujourd'hui, la double priorité de la prédication et de l'administration des sacrements, à laquelle s'ajoute l'exercice collégial de la discipline. Calvin, lui aussi, dit que l'autorité des pasteurs est liée à celle de Christ, tout en précisant que "chaque membre est tenu d'apporter ce qu'il pense juste, à condition que cela se fasse décemment et par ordre, sans troubler la paix ni la discipline".
Je cite deux textes de Calvin qui s'équilibrent magnifiquement, l'un sur l'autorité et la dignité du ministère pastoral, l'autre sur son humilité et sa dimension de service.
"Que les ministres de la Parole osent donc toutes choses hardiment par cette Parole dont ils ont été établis les dispensateurs. Par cette Parole, qu'ils commandent à tous, des plus grands aux plus petits, qu'ils édifient la maison de Christ, qu'ils démolissent le règne de Satan, qu'ils paissent les brebis, qu'ils tuent les loups, instruisent et exhortent les dociles, accusent, reprennent et convainquent les rebelles et les obstinées ; mais tout par la Parole de Dieu".
"En général, tous les ministères dans l'Eglises sont nommés diaconies, c'est-à-dire services : car les pasteurs ne sont points ordonnés et choisis pour dominer. Pour quoi donc ? Pour le service des fidèles, comme il est dit : qu'on nous regarde comme serviteurs de Jésus-Christ et comme serviteurs aussi de son peuple et de son troupeau"4
c. Quelques remarques personnelles :La place et le ministère du pasteur (des pasteurs) sont malheureusement problématiques trop souvent. C'est un constat. Ils ont à la fois trop de pouvoir et sont considérés comme des valets ! Ce n'est pas bon. Peu de vocations, somme toute, et un taux d'abandon relativement important. Dans bien des cas, on peut se demander si le pasteur est plutôt un atout ou un obstacle à l'avancement de l'église. Quand je dis 'avancement', je veux dire maturité, ce qui est autre chose que d'avoir des réunions et des activités.
Il y a à cela une foule de raisons que je ne peux développer ici. On peut mentionner le modèle clérical hérité du catholicisme5. On peut mentionner l'influence du Siècle des Lumières et le Concordat (en France) qui ont fait du pasteur un notable, un intellectuel sur le modèle universitaire. Il y a, depuis 1905, le modèle associatif qui fait du pasteur le permanent salarié de l'église, un animateur avec un cahier des charges multi-directionnel qui le contraint à avoir un ministère touche-à-tout et superficiel. Il y a enfin le modèle inspiré par la psychanalyse qui fait de l'accompagnement le maître mot du ministère. Accompagner est certes important et cela peut manquer dans beaucoup de cas. Mais un berger ne fait pas qu'accompagner son troupeau !
Avec ces dérives, on est loin du modèle biblique christocentrique et d'une Eglise où Dieu se sert de chaque chrétien "comme un ouvrier se sert de son instrument" (Calvin).
Charles NICOLAS
A suivre.
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Notes :
1Voir cet article en annexe.
2La doctrine chrétienne, de J.T. Muller. Ed. Le Luthérien – (1956, réédité en 1987). Eglise évangélique luthérienne ; synode de France et de Belgique - 6a Place d'Austerlitz à Strasbourg.
3Nous négligeons le fait qu'en un sens l'assemblée qui écoute "fait" le message autant que le prédicateur. L'attente, la soif, l'écoute, l'intercession, l'amour du Seigneur et le désir de lui plaire dans le coeur des fidèles vont largement contribuer à la profondeur et à la pertinence de la parole annoncée.
4 Sermon sur 1 Tm 3.6-7 en 1563.
5Noter que quand le mot 'pasteur' est mentionné au singulier, dans le Nouveau Testament, il désigne toujours Jésus-Christ.
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