La vocation des anciens (3)
Annexes des 4 premiers chapitres
1. Pensée de Martin Luther et de Jean Calvin sur les ministères
Luther considère que toute activité humaine, y compris dans le monde et chez les non chrétiens, correspond à une vocation (beruf en allemand), c'est-à-dire à un appel de Dieu correspondant à un besoin, avec la dimension d'un service à remplir. Paul le dit clairement pour les magistrats (Ro 13), mais aussi pour les époux l'un vis-à-vis de l'autre, pour les parents à l'égard de leurs enfants (Ps 78.5ss ; Ep 6.4), pour les enfants vis-à-vis de leurs parents (Ep 6.1s), pour les maîtres, pour les serviteurs, etc. Le boulanger a la vocation de nourrir le village, l'instituteur d'instruire les enfants et le soldat de défendre le pays. Ils ne sont pas là pour profiter, ils sont là pour servir. Le centenier romain de Luc 7 montre qu'il a compris cela et Jésus admire sa foi.
Luther appelle le ministère des pasteurs "ministère public". C'est un peu étonnant. Il dit que c'est parce que le pasteur prêche et visite au nom de l'assemblée qui l'a désigné pour cet office. Bien-sûr, c'est d'abord un appel de la part de Dieu ; mais pas seulement. Quand par exemple le pasteur prêche pour un mariage, l'assemblée tout entière est en train de rappeler aux époux la volonté de Dieu pour le mariage. En un sens, le pasteur est le porte-parole de l'assemblée. Y compris quand il est tout seul pour visiter quelqu'un. Je trouve cela très beau et très responsabilisant pour le pasteur et pour l'assemblée tout entière, dans un rapport de soumission mutuelle et de soumission de tous à la Parole de Dieu.
Je cite Calvin : "Si j'ai nommé indifféremment ceux qui ont le gouvernement de l'Eglise évêques (surveillants), anciens, pasteurs ou ministres (serviteurs établis), je l'ai fait suivant l'usage de l'Ecriture qui prend tous ces mots pour une même chose" (I.C.IV).
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2. Différentes formes de gouvernement de l'Eglise
Nous savons qu'il existe différentes formes de gouvernement de l'Eglise, qui toutes prétendent se justifier à partir d'éléments tirés de l'Ecriture. C'est un peu troublant... Faut-il aussitôt crier à la malhonnêteté ? Non.
Un constat s'impose : d'une part, on doit admettre que les données du Nouveau Testament sont fragmentaires, le vocabulaire quelque peu fluctuant, et nous n'avons pas toujours les réponses exactes ou définitives aux questions que nous aimerions poser au textes bibliques. Chaque texte a été écrit dans une situation donnée, et les situations sont diverses. Nous serions bien en peine de trouver une sorte d'organigramme de l'église idéale selon le Nouveau Testament. Les mots pasteur, ancien et évêque semblent pratiquement synonymes ; sont-ils pour autant parfaitement interchangeables ? Le Nouveau Testament semble s'intéresser beaucoup plus à la personnalité, à la conduite morale et aux dons spirituels des surveillants (épiscopes), des anciens et des diacres qu'à leur définition exacte.
Faut-il en déduire que nous ne pouvons rien dire et que toute forme d'organisation serait alors déplacée ? Certains l'ont dit, mais ils sont tombés dans d'autres travers, d'autres traditions...
J. Blandenier1 tire deux enseignements de cela :
- La qualité de la vie spirituelle prime de loin sur la forme de l'organisation. Il est vain de mettre son espérance dans des structures pour trouver une solution à tous les problèmes dans l'Eglise.
- Il faut remercier Dieu pour certains silences de l'Ecriture, que nous aurions tort d'interpréter comme des interdictions. Tout n'est pas écrit, mais ce qui est écrit doit nous servir d'instruction, et nous ferons bien d'en tenir compte, sans pour autant chercher à le reproduire à la lettre.
Ainsi une saine interprétation des textes, une saine théologie, consistent à retenir ce qui, dans l'Ecriture, paraît permanent (l'enseignement) et ce qui est donné à titre indicatif et qu'il nous faut transposer dans un contexte qui n'est plus celui de la période apostolique. Une égise de 20 membres s'organisera autrement qu'une église de 800 membres. Une église jeune n'a pas un profil égal à celui d'une église de plusieurs siècles. L'Eglise après l'invention de l'imprimerie (ou d'internet !) connaît aussi une situation nouvelle et une église en situation de persécution n'a pas les mêmes contraintes ou possibilités qu'une église dans un pays en paix. Enfin, même s'ils ne sont pas normatifs, les facteurs culturels ne peuvent pas être ignorés : l'église ne vit pas "hors sol".
Jacques Blandenier écrit qu'en fait de modèle, nous sommes en présence d'un état d'esprit et de lignes directrices, plus que d'articles de codes ou de recettes toutes faites. Par conséquent, quelle que soit la structure ecclésiale adoptée, elle sera toujours susceptible d'être corrigée, réformée, adaptée. Une donnée permanente, par contre, est donnée par Jésus (encore qu'elle ait, elle aussi, été donnée dans un contexte précis) : "Quiconque veut être grand parmi vous sera votre serviteur" (Mc 10.44).
Même si ce n'est pas précisément notre sujet, je voudrais partir de cette parole de Jésus et évoquer le ministère des diacres pour illustrer cette introduction. Le mot diacre (diaconos) vient du verbe diaconéô qui signifie servir. Quand Jésus dit qu'il est venu pour servir (Mc 10.45), il emploie ce verbe. Ainsi, on peut dire que Jésus est un serviteur, un diaconos, un diacre ! Mais Jésus, en disant cela, se pose comme modèle pour tous les disciples. Il n'est donc pas faux de dire que tout chrétien est un serviteur, un diaconos. Y compris les apôtres ! Quand Paul parle de son ministère, il utilise aussi le mot diaconos qui a donné le mot diacre. On voit que loin de s'exclure, ces mots se superposent, se marient, créant une forme d'égalité et de réciprocité entre tous. C'est très beau. Est-ce que cela signifie que tout le monde fait tout comme il veut quand il veut ? Non. C'est même le contraire2. Chacun doit être fidèle dans le service pour lequel il est appelé (Ac 6.1-6).
Ainsi, dans les églises réformées évangéliques, nous avons distingué la diaconie (l'esprit de service chez tous, sans exception. Cf. 1 Pi 4.10) et le diaconat (le service de ceux qui sont reconnus comme diacres). Dans cette logique, les diacres n'agissent pas à la place des membres de l'église, mais comme organisateurs et modèles. Mais l'objectif est que chacun dans l'église, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, ait la mentalité d'un serviteur, là où Dieu l'a placé, avec le don que Dieu lui a accordé. Tous sont-ils donc diacres ? Non, certains étaient nommés diacres, comme on le voit avec la salutaion de Paul à l'église de Philippes : "Paul et Timothée, serviteurs (diaconos) de Jésus-Christ, à tous les saints qui sont à Philippes, aux anciens et aux diacres..." (Ph 1.1.). La même lettre est adressée à tous !
Je remarque qu'il en est de même, en un sens, avec le mot ancien, puisque Pierre écrit : "Voici les exhortations que j'adresse aux anciens qui sont parmi vous, moi ancien comme eux" (1 Pi 5.1). Le mot anciens englobe donc les apôtres, et avec eux tous les ministères de la Parole ou de direction pastorale et spirituelle (Ep 4.11).
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3. Pasteurs et anciens
Lire 1 Timothée 3.1-2 ; 5.17 ; 1 Pierre 5.1a. Il faut dire un mot sur la question du rapport entre celui qu'on appelle le pasteur (quand il y en a un) et les autres anciens. Deux remarques :
a. La Réforme appelle pasteur celui qui a le ministère particulier de l'enseignement et de la prédication, ces deux dimensions revêtant une importance de premier ordre. Il y a donc, dans cet usage, un aspect culturel. Les ministères dits "de la Parole" (Ep 4 : apôtres, évangélistes, prophètes, docteurs, pasteurs) sont compris sous cette appellation. Dans ce sens, on peut dire qu'il y a des pasteurs-apôtres (implantateurs d'églises), des pasteurs-prophètes (avec un message d'interpellation fort), des pasteurs-évangélistes et des pasteurs-docteurs. Sont-ils des anciens ? Oui (1 Pi 5.1).
b. Paul écrit à Timothée que tout ancien doit être en mesure d'enseigner (1 Tm 3.2 – transmettre la doctrine biblique), mais que certains parmi eux sont appelés à s'attacher à l'enseignement et à la prédication (5.17). C'est généralement celui qu'on appelle le pasteur, souvent déchargé d'engagement professionnel (mais pas nécessairement)3.
On a là une indication importante qui montre tout à la fois une grande similitude et une distinction entre pasteurs et anciens, avec un principe de soumission mutuelle : les anciens sont soumis à l'enseignement du pasteur, et celui-ci est soumis au collège des anciens4.
Ce qui n'est en tout cas pas juste – tout du moins dans la durée – c'est la situation d'une église qui a un pasteur mais pas d'anciens. En effet, les seuls emplois du mot 'pasteur' au singulier, dans le Nouveau Testament, désignent Jésus ! A Ephèse, Paul n'a eu de cesse de former un collège d'anciens (Ac 20) ; puis il est parti5.
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Notes.
1Ministère pastoral et collégialité (Fac réflexion, Vaux-sur-Seine, 1982).
2On peut appliquer cela au couple : l'homme est le serviteur de son épouse (comme Christ) et l'épouse la servante de son mari (comme l'église). En ce sens, il y a égalité et réciprocité. Les fonctions sont-elles parfaitement interchangeables ? Elles ne le sont pas.
31 Tm 5.17s évoque la rémunération légitime de celui qui se consacre à l'enseignement et la prédication.Ces "pasteurs", je trouve, pourraient avoir des ministères semi-itinérants. En effet, que devient une église qui a un pasteur-évangéliste pendant 10 ans ? Ainsi, celui qu'on appelle pasteur diffère de ceux qu'on appelle anciens par le fait qu'il est envoyé pour telle(s) ou telle(s) église(s), en appui, pour un temps donné, comme le fit Paul . C'est la dimension d'un apostolat, ce mot signifiant envoyé. Les anciens, eux, ont un ministère essentiellement local.
4Le rapport employé / employeur ne convient pas. Le fait d'avoir ou non un pasteur dans une église n'est pas le point capital. Le point capital est qu'il y ait des anciens et que, parmi eux il y en ait au moins un ou deux qui soient en mesure de consacrer une partie de leur temps à l'enseignement et à la prédication, avec l'appui de pasteurs itinérants ou semi-itinérants.
5. Il est intéressant de noter que la Réforme appelait 'église plantée' (c'est à dire mineure) une église sans conseil d'anciens, quel que soit le nombre des fidèles ; et qu'elle appelait 'église dressée' (c'est-à-dire majeure) une église avec un conseil d'anciens.
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