Des pères fermes et fidèles !
Tout le monde s’accorde pour dire que la création – certains préfèrent dire la nature – est belle. La Bible évoque même sa perfection, qui nous dit quelque chose sur Dieu en tant que Créateur (Romains 1.20). Certes, la nature demeure belle et étonnamment résiliente, bien qu’abîmée et souffrante (Romains 8.22). Et pas seulement depuis l’avènement de l’ère industrielle ! Ainsi en est-il de la paternité.
1. Toute paternité renvoie à Dieu
La prière que Jésus a enseignée nous apprend que Dieu peut être appelé Père, et même notre Père. Cela est loin d’être évident dans toutes les religions, nous devrions en être conscients.
Cela signifie-t-il que Dieu serait le Père de tous les êtres humains ? La Bible ne dit pas cela ; il est important de l’admettre. Mais Dieu n’est-il pas le Créateur de tout être humain, et aussi des animaux et de tout ce qui existe ? Certes, il l’est ! Mais la rupture occasionnée par la Chute, par la désobéissance de nos premiers parents, oblige à distinguer Dieu en tant que Créateur et Dieu en tant que Père. Dans les deux cas il y a une dépendance forte. Mais dans le deuxième cas seulement il y a réconciliation et restauration d’une relation filiale.
Recevoir le salut accompli par la venue de Jésus-Christ permet de devenir enfants de Dieu, lesquels sont nés de Dieu (Jean 1.12), lesquels ont reçu un esprit d’adoption qui leur permet – enfin – d’appeler Dieu Abba (Romains 8.15-16), c’est-à-dire Père et même Papa ! Cela est impossible sans Jésus-Christ, cela est impossible en dehors de la foi.
Si nous respectons le modèle biblique, ceux-là seuls qui sont devenus enfants de Dieu sont appelés frères, ce qui est logique. Jamais la Bible ne laisse entendre que tous les hommes sont frères. L’apôtre Jean dit cela d’une manière explicite : Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère. Quiconque croit que Jésus est le Christ est né de Dieu, et quiconque aime celui qui l’a engendré aime aussi celui qui est né de lui (1 Jean 4.21 à 5.1). C’est une des implications directes de la paternité restaurée.
Quand Jésus dit à ses disciples de s’aimer les uns les autres de l’amour dont il les a aimés (Jean 13.34), il parle d’une expérience authentiquement chrétienne. D’une part, il ne s’agit pas d’une morale, d’un effort pour être gentil, mais il s’agit de recevoir et de transmettre l’amour même de Dieu ! D’autre part, l’expression « les uns les autres » désigne toujours les relations fraternelles dans la Bible, c’est-à-dire entre chrétiens. Et les autres ? Jésus répond : Ils verront que vous êtes mes disciples ! (13.35). Ce n’est donc pas au détriment des autres ; c’est simplement apporter un témoignage véridique, un témoignage qui ne consiste pas en paroles seulement, mais qui s’appuie sur un vécu dont Jésus-Christ est le centre.
2. Toute paternité est déléguée
La révélation de la paternité divine est l’un des aspects les plus fondamentaux de la Bible tout entière, a écrit Jean Pouilly1. La notion de paternité, nous le voyons, est au cœur de l’Evangile, de la Bible tout entière. Elle nous invite à laisser de côté l’Evangile humanitaire qu’on voit fleurir un peu partout, à la manière d’une utopie, et à revenir à l’Evangile tel que la Bible nous le présente.
Si toute paternité procède de Dieu, on peut parler de paternités déléguées, ce qui tout à la fois dit leur légitimité et leur caractère second. A la différence de ce que nous avons dit sur l’expérience chrétienne, ci-dessus, cela est opérant d’une manière universelle, y compris chez les animaux. Jésus ne compare-t-il pas l’amour de Dieu pour son peuple à celui d’une poule qui rassemble ses poussins ? (Matthieu 23.37). Jésus ne dit-il pas : Méchants comme vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants ? (Matthieu 7.11).
Ainsi, il y a une grâce générale qui permet, même à des personnes qui ne connaissent pas Dieu, d’assumer une forme de paternité (ou d’amour maternel), bien qu’imparfaitement.
Martin Luther le dit à sa manière : C’est Dieu qui lange l’enfant et lui donne la bouillie, mais il le fait par les mains de la mère. Comprendre cela, c’est comprendre combien les vocations maternelles et paternelles sont importantes. On devrait dire : importantes et relatives en même temps, car il s’agit de vocations déléguées qui doivent puiser leur inspiration en Dieu et attirer les regards vers lui2.
Le récit de la rencontre de Jésus avec le centenier de Luc 7 nous dit cela également. Ce centenier a un serviteur malade. Normalement, quand un centenier a un serviteur malade, il le jette et il en prend un autre. Mais celui-ci s’inquiète pour son serviteur. Il agit comme un père. C’est étonnant. Ce n’est pas tout : nous apprenons que cet officier romain aime le peuple d’Israël et a même aidé à construire une synagogue. Etonnant. Enfin, il fait appel à Jésus, tout en se sentant indigne de le recevoir chez lui. Il y a là la démonstration des fruits du travail de Dieu dans le cœur d’un homme !
Est-ce tout ? Non. Quand le centenier rencontre Jésus, il lui dit : Dis un mot et mon serviteur sera guéri. Car moi qui suis soumis à des supérieurs, je dis à mon serviteur : Fais cela ! et il le fait (Luc 7.8). En fait, il expose d’une manière claire le principe de délégation et, ce faisant, il reconnaît que Jésus est envoyé de Dieu.
Ce centenier, éclairé par la grâce de Dieu, a compris que les notions de paternité, de soumission, d’autorité et de bonté étaient étroitement liées. Il a compris que tout cela avait un lien direct avec le Dieu d’Israël. Jésus a admiré la foi du centenier.
3. La notion de paternité dépasse le cadre de la famille
Ce centenier nous montre encore que la notion de paternité est si profonde et importante qu’elle dépasse le cadre de ce qu’on appelle la famille nucléaire (les parents et leurs enfants). Il est comme un père pour son serviteur malade ; et peut-être aussi pour les soldats qui sont sous ses ordres, ce qui ne s’oppose absolument pas au principe d’autorité.
Jésus – qui n’avait pas d’enfant – dit au paralytique qu’il vient de guérir : Mon enfant, tes péchés sont pardonnés (Matthieu 9.2). L’apôtre Paul – qui n’avait pas d’enfant – appelle Timothée mon enfant bien-aimé (1 Corinthiens 4.17 ; 2 Timothée 1.2) ou mon enfant légitime en la foi (1 Timothée 1.2). L’apôtre Jean – qui n’avait pas d’enfant – appelle ses lecteurs (adultes) petits enfants (1 Jean 2.1 ; 2.12 ; 3.7…). Est-ce pour infantiliser ? Au contraire, c’est pour faire grandir ! C’est la relation dynamique du maître et du disciple : Le disciple n’est pas plus que le maître, mais tout disciple accompli sera comme son maître, dit Jésus (Luc 6.40).
Ainsi en est-il des enfants dans la famille : ce sont de petits disciples, ce qui signifie que si la relation affective est importante, elle ne dit pas tout de la vocation parentale. Enfants, obéissez à vos parents selon le Seigneur, car cela est juste (Ephésiens 6.1). Voilà une paternité qui renvoie à une autre. C’est grand !
En réalité, tout homme est porteur d’une vocation de type paternel – même s’il n’a pas d’enfant. Et cela peut se révéler tôt, dès l’adolescence dans certains cas. De même, toute femme est porteuse d’une vocation de type maternel, même si elle n’a pas d’enfant3. Dans l’Eglise notamment, il y a plus de pères et de mères que d’hommes et de femmes qui ont des enfants ! On peut dire également que les ministères de direction et d’enseignement sont de type paternel : Nous avons été pour chacun de vous ce qu’un père est pour ses enfants, vous exhortant, vous encourageant, vous adjurant de marcher d’une manière digne de Dieu4 (1 Thessaloniciens 2.12). Cela est vrai également dans la société, dès que la maturité est au rendez-vous.
La maturité… Elle me conduit à reconnaître que je suis redevable à des pères qui m’ont précédé et dont je suis héritier. Nos pères ont adoré sur cette montagne, dit la femme samaritaine à Jésus (Jean 4.20). Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon ce qui est écrit : Il leur donna le pain du ciel à manger (Jean 6.31). Cela signifie que tout n’a pas commencé à ma naissance. Cela signifie que je m’inscris dans un temps long et que je suis redevable. Cela signifie que je dois transmettre à mon tour, comme il est écrit dans le livre des Proverbes : Ecoute, mon fils, l’instruction de ton père (Proverbes 1.8). Mon fils, n’oublie pas mes enseignements, et que ton cœur garde mes préceptes (Proverbes 3.1). Donner à manger et amener à l’école ne suffit pas !
4. Transmettre de la part de Dieu
Moïse dit cela d’une manière solennelle au peuple d’Israël, de la part de Dieu : Ces commandements que je te donne aujourd’hui seront dans ton cœur. Tu les inculqueras à tes enfants, et tu en parleras quand tu seras dans ta maison, quand tu iras en voyage… (Dt 6.6-7). Quand tu iras en voyage, cela signifie en toutes circonstances. Mais c’est d’abord dans la maison. On ne le dira jamais assez.
Le Psaume 78 rappelle cette ordonnance : Dieu a ordonné à nos pères d’enseigner cette loi à leurs enfants pour qu’elle fût connue de la génération future, des enfants qui naîtraient, afin qu’ils mettent en Dieu leur confiance, qu’ils n’oublient pas les œuvres de Dieu et qu’ils observent ses commandements ; afin qu’ils ne soient pas, comme leurs pères, une génération indocile, une génération dont le cœur n’était pas ferme et dont l’esprit n’était pas fidèle à Dieu (78.5-8).
Donner à manger et amener à l’école ne suffit pas. Dans sa lettre aux chrétiens d’Ephèse, l’apôtre Paul rend les pères garants d’une triple mission, rendue par trois verbes : Pères, ne découragez pas vos enfants, mais élevez-les en les corrigeant et en les instruisant selon le Seigneur (Ephésiens 6.4).
- Elever, ici, signifie pourvoir aux besoins essentiels : la nourriture, la sécurité, les soins, mais aussi l’attention, l’écoute, l’affection. Toute carence à ce niveau compromettra la croissance de l’enfant.
- Corriger signifie former le caractère, apprendre à obéir pour échapper à la tyrannie d’une volonté insoumise.
- Instruire, on le voit, vient en troisième position et dépend grandement des deux premiers échelons. Etonnons-nous que l’instruction soit si difficile aujourd’hui ! Pratiquement impossible, parfois.
Les pères sont garants. Les mères sont naturellement impliquées à ces trois niveaux, notamment pour les jeunes enfants. La Bible montre que leur vocation première est de pourvoir aux besoins, de manière globale : Comme une nourrice prend un tendre soin de ses enfants5, nous aurions voulu, dans notre vive affection pour vous, non seulement vous donner l’Évangile de Dieu, mais encore nos propres vies, tellement vous nous étiez devenus chers (1 Thessaloniciens 2.7-8). Pourquoi préciser : notamment pour les jeunes enfants ? Pour deux raisons : d’abord parce qu’en grandissant l’enfant va peu à peu pourvoir à ses besoins ; ensuite parce que si l’ascendance d’une mère demeure trop importante, elle empêche l’enfant de grandir, voire elle le fait régresser. La psychologie, à cet égard, s’accorde avec l’enseignement biblique.
Dans ce sens, le psycho-pédiatre Aldo Naouri a écrit : On investit désormais le seul plaisir, et avec lui, l’instant, le court terme. On vit dans les dimensions féminines du temps. La paternité vise la maturité. Une psychologue a dit : Les pères d’aujourd’hui s’occupent des enfants autant que les mères, mais ils s’en occupent comme des mères. La maturité est alors compromise.
5. L’audace de la vérité
L’audace de la vérité conduit à formuler deux constats. Le premier est que les pères ne se sont pas toujours bien comportés. Souvent, ils n’ont pas été de bons maris. Or, on peut difficilement être un mauvais mari et un bon père. Dans les deux cas il doit y avoir tout à la fois un courage suffisant et une aptitude à servir jusqu’au sacrifice. Jésus, qui n’a été ni époux ni père, en donne l’exemple parfait (Ephésiens 5.25). A l’inverse, trop d’hommes ont été égoïstes, passifs ou violents, parfois les deux.
Le second constat est celui de l’éviction du principe de paternité censé expliquer toutes les injustices6. Une première raison est la revanche des femmes. Elles risquent de le payer cher. La seconde raison est la volonté d’éradiquer la référence à Dieu. Les discours féministes et écoféministes ne le cachent pas. Vivre sans hommes, vivre sans Dieu !
Le refus de référence à Dieu n’est certes pas nouveau. Mais la volonté d’horizontalité que nous constatons actuellement est peut-être inédite, avec une prétention qui peut faire frémir. Les parents sont partis, les enfants vont pouvoir faire la fête. Mais quand la nuit va venir, ils oublieront leur folie et appelleront, affolés.
Vivre dans un monde au commencement aléatoire et à l’avenir incertain, c’est un peu voyager dans un avion sans pilote. Il y a deux mille ans, l’apôtre Paul évoquait la vie des hommes qui sont sans espérance et sans Dieu dans le monde (Ephésiens 2.12). Ce n’est pas une situation enviable.
Dans son éditorial pour un numéro des Cahiers de l’Ecole pastorale7, le pasteur Erwan Cloarec8 a écrit : Nous assistons à la fin d’une ère […] et au retour du paganisme avec ses anciennes sagesses et ses anciennes sauvageries. Ceux qui savent ce que cela peut signifier n’en rient pas.
Dieu n’abandonne pas ce monde et il agit de multiples manières. Une de ces manières, c’est la présence d’hommes porteurs d’une vocation paternelle, une vocation nourrie de la force et de la bonté de Dieu.
Charles NICOLAS
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Notes :
1 Théologien bénédictin, Jean Pouilly a écrit Dieu a parlé à nos Pères, 3 vol., Magny-les-Hameaux, Socéval, 2004-2006.
2 Dans un style différent, Jean Calvin écrit une pensée semblable : Dieu met l’enfant dans les bras de la mère et dit : Prends soin de lui de ma part maintenant. C’est très beau également.
3 Dans ce sens, Boris Cyrulnik parle de niche sensorielle, indispensable pour le développement de l’enfant.
4 Ici aussi, la paternité des apôtres (des anciens) renvoie à celle de Dieu. Notons que Paul évoque également l’attitude maternelle aux versets 7 et 8.
5 La traduction œcuménique dit : Comme une mère réchauffe sur son sein l’enfant qu’elle nourrit.
6 Nous avons vu des théologiens progressistes sourire à l’énoncé des premiers mots du Symbole des apôtres : Je crois en Dieu, le Père tout-puissant.
7 Cahiers de l’Ecole pastorale baptiste, 2024/2.
8 Président du Conseil national des évangéliques de France (CNEF).
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