La dimension de la diaconie

 

« Rendez-vous par amour serviteurs les uns des autres » (Ga 5.13)

 

1. Deux types de ministères

Les Réformateurs ont principalement retenu, comme ministères établis, les ministères de nature pastorale et diaconale.

Les ministères de nature pastorale sont attachés à l'enseignement ou à la proclamation de la Parole de Dieu, publics ou privés (= les anciens, parmi lesquels se trouve le ou les pasteurs, les docteurs, évangélistes,...). Ils ont pour objectif la croissance, la maturité, l'engagement.

Le ministère diaconal est un ministère de soutien des membres les plus faibles de l'Eglise, dont la tâche spécifique est de veiller à ce que ne soit jamais négligée « l'assistance destinée aux saints »1. Ils ont pour objectif la préservation de l'unité, la « circulation » de la grâce (Hé 12.15). C'est capital.

En effet, à quoi sert-il de bien prêcher si les membres les plus fragiles gémissent sans secours ? Paul parle de « divisions dans l'Eglise » (1 Co 12.25), non pas pour des raisons doctrinales, mais parce que certains sont négligés. C'est pourquoi, il commande « que les membres aient également soin les uns des autres. Car si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; et si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui » (12.25-26). Nous voyons là que toute l'église est concernée. C'est ce que nous appelons la diaconie.

Nous pouvons appeler diaconie le service de l'Eglise tout entière au bénéfice des membres les plus vulnérables : personnes âgées, personnes malades, personnes seules, personnes démunies... Nous pouvons appeler diaconat le ministère des diacres, chargés de mobiliser et d'organiser cette assistance continue.

Ces deux types de ministères (diaconal et pastoral) sont spirituels l'un et l'autre dans la mesure où ils contribuent à promouvoir ou à préserver l'unité spirituelle, la communion et donc l'édification et le témoignage de l'Eglise. Paul a lui-même, en tant qu'apôtre, pratiqué les deux (Ac 11.29-30, qui renvoie à Gal 2.10 ; Ro 15.25-26...). Comment remplir une coupe fissurée ? Comment espérer qu'elle débordera, un jour ? Or, ce débordement, c'est l'évangélisation naturelle de l'Eglise.

Ces deux types de ministères sont à la fois distincts et indissociables :L'action diaconale est impossible sans les soins et la discipline de nature pastorale. Celui qui est soutenu par ses frères partage avec eux l'amour de la Parole de Dieu. En d'autres termes, ceux qui bénéficient du ministère diaconal sont ceux qui bénéficient aussi du ministère pastoral. Il ne s'agit pas là d'un marchandage ou d'une question de mérites. Il s'agit d'une cohérence liée au témoignage du Royaume de Dieu, il s'agit de discernement, d'un salutaire exercice de l'autorité ; il s'agit aussi de la survie de l'Eglise en tant que communauté fraternelle et solidaire... (1 Jn 3.18).

« Une grande grâce reposait sur eux tous, car il n'y avait parmi eux aucun indigent » (Ac 4.34a).

« Les Eglises se fortifiaient dans la foi et augmentaient en nombre de jour en jour » (Ac 16.5).

Cette définition du diaconat établit donc une nette distinction entre l'action sociale ou humanitaire et l'engagement fraternel en ceci qu'elle oriente ce ministère prioritairement (peut-être faudrait-il dire exclusivement) vers les membres de l'Eglise et qu'elle se développe en lien étroit avec le ministère pastoral, autour de la personne du Seigneur Jésus. On pourrait dire : autour et en prolongement du repas du Seigneur (1 Jn 3.16-17 ; 4.9-12, 21).

Cette association apparaît clairement dans le Nouveau Testament2. Elle laisse supposer que la discipline pastorale est une nécessité à côté du soutien diaconal et inversement. L'exigence d'assistance est telle parmi les chrétiens qu'elle serait impraticable à l'échelle de la cité3. Certes, une œuvre sociale ou humanitaire est également utile, mais sa nature diffère totalement4.

Ainsi, le soutien fraternel a pour particularité de constituer un précieux soutien au ministère pastoral (1 Jn 3.18), mais aussi de susciter des actions de grâce (ce qui est en rapport avec le culte – 2 Co 9.11-15), d'être une manière de servir le Seigneur lui-même (Hé 6.10). Le service (mutuel) des saints est une preuve de maturité spirituelle de l'Eglise (Ro 16.1-2). Cela constitue un précieux témoignage dans le monde, en démontrant que notre message est porté par un vécu. Enfin, cela est la démonstration que le Seigneur est vivant au sein de son peuple et, par lui, dans ce monde.

Quand j'aime mon frère ou ma soeur chrétiens,

c'est Christ que j'aime à travers lui (elle),

et c'est Christ qui l'aime à travers moi.

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2. Les dimensions personnelles et communautaires

Dans le 1ère lettre de Jean, deux signes de la vie nouvelle sont clairement mentionnés : l'amour pour la Parole de Dieu (y compris les commandements !) et l'amour pour les frères (y compris les soeurs). Avec l'amour pour le Seigneur lui-même, cela fait un tout indissociable. Mais il y a tellement de méprises sur la réalité de l'amour... Nous confondons tellement amour et tolérance, amour et sentiments, amour et bienveillance...

Nous avons déjà remarqué l'importance de ces deux petits mots : chacun et tous. Ces deux mots sont dépendants l'un de l'autre comme sont dépendants les membres et le corps tout entier. En un sens, c'est le tous qui prime. Pour que tous soient sauvés (les élus), un seul est mort (Jésus, Jn 10.11). "Pour moi, mieux vaudrait rejoindre le Seigneur, mais pour vous, je dois encore rester", dit Paul (Ph 1.23-24). "C'est pourquoi, je supporte tout à cause des élus", dit-il encore (2 Tm 2.10). En un sens, le tous prime. En un sens, c'est chacun: "Entre dans ta chambre et prie !" "Ote premièrement la paille de ton oeil...". "Que chacun mette au service des autres le don qu'il a reçu". "Que chacun s'éprouve soi-même". En réalité, il n'y a aucune contradiction entre ces deux constats.

 

3. D'abord dans ma vie

Si nous avons compris la nature de la communion chrétienne, celle de l'Eglise en tant que corps, nous avons compris que tout ce qui touche un membre touche toute la communauté, en bien ou en mal, même dans le secret. Ainsi, la manière avec laquelle je gère ma propre vie est le reflet de mon amour pour les frères et soeurs chrétiens (et pour le Seigneur, bien-sûr).

 

a. S'accorder avec Dieu. « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie dans le secret ». C'est Matthieu 5. C'est en Matthieu 18 seulement qu'il est écrit : « Si deux s'accordent... ». Mais comment ces deux s'accorderont-ils utilement s'ils ne se sont pas accordés d'abord avec Dieu, chacun de son côté5 ? S'accorder est un travail aussi délicat qu'important, qui peut demander du temps, qui n'a aucune chance d'aboutir si l'écoute de Dieu n'est pas inscrite dans le cœur de chacun.

Réfléchissons un instant à l'incidence pour le culte. Bien peu de chrétiens imaginent à quel point la disposition du cœur de chacun affecte la manière dont le culte communautaire va se vivre, y compris la prédication. Je crois que l'assemblée qui écoute « fait » la prédication autant peut-être que le prédicateur. Si cela était perçu clairement, beaucoup de chrétiens auraient à cœur de se mettre à genoux le dimanche matin avant de venir au culte. Si chacun n'a pas eu à cœur de s'accorder avec Dieu d'abord, que vaudra l'accord (approximatif) entre nous ? Il pourrait bien ressembler à une entente entre malfaiteurs – et on ne s'en rendrait peut-être même pas compte ! C'est ce que Jésus dit en Matthieu 5.25 quand il recommande de s'accorder « avec son adversaire » (qui est un frère croyant !) avant d'aller apporter son offrande à l'autel.

 

b. L'obstacle chez moi. Dans le même passage (Mt 7), nous trouvons l'enseignement sur la poutre et la paille. Nous croyons souvent que Jésus dit de ne pas s'occuper des autres ! Il ne dit pas cela. Il dit : Avant, il y a quelque chose à faire ! « Ôte premièrement la poutre de ton œil ». Combien de temps cela va-t-il pendre ? « Ensuite, tu verras comment ôter la paille de l'œil de ton frère ». Premièrement... ensuite.

Que d'incidences, là-aussi. Au lieu de faire comme si on n'avait rien vu, ou d'agir maladroitement, mettre ma propre vie en ordre, être à jour avec Dieu. Mais comment ? Si j'y suis prêt, Dieu va me montrer sans tarder où est ma poutre ou ma paille. Par un frère peut-être. A ce moment-là, mon attitude va démontrer si je suis un disciple de Christ ou pas. Ensuite, il pourra m'utiliser6.

 

c. La cène. La cène nous renvoie évidemment à la double dimension individuelle - « Que chacun donc s'éprouve soi-même » (1 Co 11.28) - et communautaire de la vie chrétienne et de la vie de l'Eglise. "Car celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur mange et boit un jugement contre lui-même" (11.29) . "Discerner le corps de Christ", c'est quoi ? Son corps pendu à la croix, sans aucun doute. Mais aussi la communion qu'il a établie entre ses rachetés, naturellement. Ce n'est pas n'importe quoi.

La cène est un repas de commémoration, d'annonce et de communion. Il y a à cela de nombreuses incidences. Se réconcilier avec son frère avant d'apporter son offrande (Mt 5.23-25). Veiller les uns sur les autres : "si ton frère a péché..." (Mt 18.15. Cf. 7.5). S'accueillir dans les maisons : "Exercez l'hospitalité..." (1 Pi 4.9). Ce qui comprend l'assistance fraternelle : "Si un frère manque de nourriture..." (Jc 2.15 ; 1 Jn 3.17). Si nous ne voyons pas ce qui ne va pas à ce niveau, le Seigneur le voit. Il ne suffit pas d'être assis côte à côte pour être en communion. La communion est une réalité sensible : un rien la réjouit, un rien l'attriste, comme l'Esprit. Si la coupe est fissurée, elle aura du mal à déborder.

Je crois que toute la vie chrétienne, toute la vie de l'Eglise, toute l'action pastorale et diaconale peuvent se construire autour du repas du Seigneur, en préparation et en prolongement de celui-ci.

 

Charles NICOLAS

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1 Ro 12.13 ; 15.25 ; 2 Co 8.4 ; 9.1, 12... Remarquer les deux communions mentionnées en Rm 12.12-13 : « Priez

sans cesse. Pourvoyez aux besoins des saints. »

2Ac 6.3-4 ; 1 Co 12.28 ; Ph 1.1 ; 1 Tm 3.1, 8.

32 Co 8.13, 15 ; Ac 4.34

4Le pape François, le lendemain de son élection (le 14 mars 2013), a dit en substance ceci : « L'Eglise ne serait qu'une ONG compatissante si elle cessait de suivre le Christ et de garder son enseignement ».

5Il en est de même au sein du couple chrétien, naturellement.

6Imaginons un couple au bord du divorce. Comment s'en sortir ? Si chacun écrit sur une feuille de papier ce pour quoi il doit sincèrement se repentir et demander pardon, il est plus que probable que la grâce restaurera bientôt la relation. Et si un seul le fait..., il sauvera peut-être son couple, et recevra une paix profonde, quand bien-même la tristesse demeurerait.