Vaccin obligatoire ? (1)
Ceci n'est pas une réflexion partisane. C'est le questionnement d'un pasteur qui est capable d'avoir des positionnements assez clairs sur un certain nombre de sujets, mais qui n'a pas pour autant un avis arrêté sur tout. Mieux vaut dire 'Je ne sais pas' que parler trop vite et dire des sottises.
Celui qui veille et qui prie (Mc 13.33) ne sait pas tout ; il est seulement à l'écoute et attentif. Ainsi, ces remarques peuvent-elles être lues par des personnes ayant déjà fait un choix dans un sens ou dans un autre.
La survenue du vaccin quasi obligatoire pose des questions techniques sur lesquelles je ne suis pas compétent. Mais tout cela se vit dans un contexte plus large qui n'est pas neutre, loin de là. Dans une société qui se définit de plus en plus sans espérance et sans Dieu (Ep 2.12), les présupposés, les références, les valeurs, les mobiles, les priorités, les objectifs se définissent de manière émancipée, pourrait-on dire. Mais pour quel bien ?
1. Dire oui ou non ?
Un enfant dans la cour de l'école ne devrait pas toujours dire non. Il ne devrait pas toujours dire oui non plus. Il devrait dire : Oui, oui, oui ; mais là non. S'il hésite, mieux vaudrait qu'il s'abstienne, probablement. En le faisant à bon escient, il “sauve son âme” et peut-être celle de plusieurs autour de lui.
Le Protestant (je devrais dire le chrétien) n'est pas un révolutionnaire ; il est éventuellement un résistant. Il n'est pas un insoumis, encore moins un rebelle ; mais il hiérarchise les références d'autorité. Il est soumis à Dieu et à César (Mt 22.21), mais Dieu est plus grand (Jn 19.11 ; Ac 4.19 ; 5.29). Il n'a pas pour objectif de plaire à tout le monde (Ga 1.10). S'il est possible, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes, écrit Paul (Ro 12.18). Cette recommandation est bien assortie de deux conditions, de deux bémols pourrait-on dire. Entre l'amour et la vérité, le chrétien ne choisit pas : il garde les deux (1 Co 13.6).
L'attitude de Martin Luther, à cet égard, est remarquable. Sommé de se rendre à Worms (1521) pour se rétracter devant l'empereur Charles Quint et devant les légats du Pape, il demande 3 jours de réflexion puis déclare : Ma conscience est liée par la Parole de Dieu et il n'est pas bon d'aller contre sa conscience. Je ne puis autrement. Que Dieu me soit en aide. Mis au ban de l'empire il devra demeurer reclus pendant une année (période pendant laquelle il traduira la Bible en langue allemande).
2. Individualisme ou collectivisme ?
On entend à juste titre fustiger l'individualisme qui caractériserait notre époque. Il est vrai que si chacun fait ce qu'il veut quand il veut, les situations seront vite ingérables. En un sens, on peut le dire, la communauté prime sur l'individu. Cependant, le XXème siècle a largement démontré que le collectivisme ne constitue pas une alternative acceptable. Les pires tragédies ont résulté de ce type d'idéologie et de régime politique – et il ne s'agissait pas de théocraties.
Cela a un rapport avec le principe de liberté que prônent les Anti-pass. Mais de quelle liberté s'agit-il ? Le concept de liberté est amoral, dit Alain Finkielkraut. En d'autres termes, la liberté ne peut se définir toute seule.
La révélation biblique conjugue de manière admirable le rapport entre l'individu et la communauté. La référence majeure est bien sûr celle de Dieu, unique et trinitaire, créateur et rédempteur, qui crée l'homme à sa ressemblance (Gn 1.26) et constitue un peuple racheté par la grâce. L'effacement de la référence à Dieu tend à faire de l'homme un dieu ou une réalité insignifiante1. Nous le voyons, nous le verrons.
3. Nos valeurs
Lors d'une conférence de presse avec le président égyptien Al Sissi, le lundi 7 décembre 2020, Emmanuel Macron a affirmé avec force, à trois reprises : Il n'y a rien au-dessus de l'être humain2. Cette phrase, dans la bouche d'un président de la République, est loin d'être anodine.
Le Progressisme (qui appelle progrès ce qui est nouveau) ressemble à une nouvelle religion qui regarde de haut ceux qui ne partagent pas son credo. Le Progressisme qualifie d'irréversible ou d'irrévocable ses dernières inventions : la libéralisation de l'avortement, le mariage homosexuel, la théorie du genre, bientôt sans doute l'euthanasie et la GPA... Tout n'est qu'une question de temps.
Les consciences sans amarres s'habituent à tout. Regardez, la terre tourne toujours dans le même sens : tout cela n'est donc pas si grave.
Au bord de la rivière à Alès, un panneau a été posé par la Mairie, annonçant une amende de 150 000 (cent cinquante mille) euros pour quiconque aurait un comportement inapproprié envers les cygnes et les canards. Pourquoi 150 000 ? Je trouve que 150 aurait déjà été significatif. Pendant ce temps, on pratique des IVG chaque semaine à l'hôpital tout proche.
Nous entendons parler à tout moment de “nos valeurs” comme s'il allait de soi que l'humanité (raisonnable) était maintenant rassemblée autour des mêmes valeurs. On s'inquiète pour les enfants déscolarisés “qui échappent aux valeurs de la République” et les parents qui ont des références différentes sont accusés de “complot contre l'ordre social”. Il me semble que c'est comme cela que naissent les totalitarismes. Quelle place alors pour les consciences bousculées ? Voilà notre contexte.
4. La loi sur les séparatismes
Le CNEF et la Fédération protestante de France elle-même ont estimé que cette loi était préoccupante.
L'historienne Valentine Zuber écrit3 : L'année passée a été marquée par un renouveau et un durcissement jamais égalé du débat sur les questions liées à la définition et à la place à donner à la laïcité et aux valeurs républicaines dans nos institutions comme dans l'espace public. Cette loi introduit plusieurs nouvelles dispositions qui modifient considérablement l'esprit de la législation traditionnelle [pour ce qui concerne la citoyenneté]. En cela, et à travers d'autres dispositions visant à durcir le contrôle du fonctionnement des associations tant générales que cultuelles, le droit à la liberté religieuse garanti par l'article 1er de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat de 1905 se trouve considérablement réinterprétée. Les restrictions liées à la 'sauvegarde de l'ordre public' se doublent maintenant des 'exigences minimales de la vie en société' par les citoyens, soit une morale soi-disant commune pourtant bien mal définie.
Cette historienne est-elle une complotiste ? Dans une tribune commune publiée le 10 mars dans Le Figaro, les Eglises chrétiennes ont unanimement dénoncé une loi de “contrainte et de contrôle, introduisant une véritable “police de la pensée” qui pourrait gravement porter atteinte aux libertés les plus fondamentales”. Les grandes associations des droits de l'Homme, les syndicats et les représentants de la société civile se sont, eux aussi, émus du contrôle accru de l'Etat sur leurs propres structures associatives ainsi introduit par la loi. C'est aussi dans ce contexte de reprise en main que l'Etat a voulu supprimer l'Observatoire de la laïcité pour le remplacer par un simple comité interministériel, une structure uniquement administrative faisant craindre à terme l'impostion d'une doxa proprement étatique en matière de définition de la laïcité4. Quand au Conseil national des Evangéliques de France (CNEF), il parle d'une « laïcité de surveillance ».
La police des cultes surveille déjà les prédicateurs. Qu'adviendra-t-il quand on va leur demander de signer un engagement à ne pas exprimer de positions qui divergeraient de celles correspondant aux valeurs de la République ?
5. La question de la confiance
Les Romains demandaient du pain et des jeux. Les hommes d'aujourd'hui demandent des mots positifs, des mots qui sonnent bien. Le mot confiance est un de ces mots et le mot est censé créer la chose... Il comprend la racine latine fidere qui signifie avoir foi.
Lors de son allocution du 12 juillet dernier, E. Macron a justifié sa décision d'imposer le pass sanitaire par une triple référence : les Lumières, la Science et le Progrès. Au moins, les choses sont dites. Mais cette trinité-là n'est pas exactement celle des chrétiens.
Sur quoi cette confiance doit-elle se fonder, finalement ? Dans les écoles, on va apprendre à lire et à écrire, mais aussi que l'homme n'est qu'un animal évolué et que l'homosexualité est une chose banale, voire normale. Déjà, les services de pédiatrie accueillent des demandes de changement d'identité sexuelle chez les enfants. Pour beaucoup, le mot 'scientifique' équivaut à une sorte de label d'infaillibilité. En ex-URSS, le marxisme-léniniste se targuait aussi de reposer sur une base scientifique. Mais dans les services de radiothérapie à l'hôpital on fait appel à des radiesthésistes et autres guérisseurs pour “enlever le feu”.
Il est vrai qu'il y a une confiance a priori qui est nécessaire pour vivre en société et pour vivre tout court (1 Co 10.25). Mais où a-t-on vu que, dans un monde corrompu, cette confiance allait de soi, dans tous les domaines et tout le temps ? Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups, a dit Jésus ; soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes (Mt 10.16). Notre simplicité ne sera donc pas sans prudence. Nous le disons à nos enfants, mais c'est aussi vrai pour nous, nous le savons bien. Notamment à l'écoute des médias...
L'abandon des références chrétiennes laisse chaque jour un peu plus la place à de nouveaux modèles de type religieux, comme ce devait être le cas à Athènes au temps de l'apôtre Paul (Ac 17.22). Les nouveaux prêtres de ces religions sans Dieu sont les journalistes, les médecins et les experts. Certains hommes politiques aussi. On est censé les croire sur parole. Ils nous parlent d'un monde nouveau et déclarent archaïque tout ce qui prévalait jusqu'alors.
(à suivre)
1Je renvoie à l'article d'Henri Blocher : L'individu menacé (Evangile 21, avril 2018). https://evangile21.thegospelcoalition.org/article/lindividu-menace-2/
2"La valeur de l'homme est supérieure à tout. C'est l'apport de la philosophie des Lumières et c'est ce qui fait l'universalisme des Droits de l'homme...”. https://www.youtube.com/watch?v=8RLel4oO3tY&ab_channel=LeParisien
3Valentine Zuber, directrice d'études, chaire de “Religion et relations internationales”, à l'Ecole pratique des Hautes Etudes. Article publié dans le CEP (sept. 2021), périodique de l'EPUdF.
4Une Vigie de la laïcité (www.vigie-laicite.fr) vient d'être créée, comme organisme indépendant de veille citoyenne. Voir la tribune publiée par Le Monde le 10 juin dernier, signée par treize intellectuels.