Amour et vérité - Se parler quand c'est difficile (2)
4. Quelques exemples bibliques
Les exemples bibliques de paroles difficiles à dire dans des contextes délicats ne manquent pas. J'en évoque quelques unes ; vous penserez certainement à d'autres !
Caïn et Abel : ils sont silencieux tous les deux. Preuve que le silence ne règle pas tout1 ! Ni paresse, ni précipitation...
Samuel et David après que celui-ci ait péché (2 Sa 12.1ss). "L'Eternel envoya Nathan". L'initiative vient de Dieu. Nathan peut parler avec assurance, calmement. Il n'a aucun intérêt personnel dans cette démarche. Il est un serviteur.
Jean-Baptiste à Hérode Antipas. "Il ne t'est pas permis de l'avoir pour femme" (Mt 14.4). Cette parole est directe, ce qui peut s'expliquer de deux manières : on est au sein de la nation juive : Hérode est donc sensé connaître la loi de Dieu. De plus, Hérode en tant que gouverneur doit donner l'exemple2. Jean-Baptiste aurait sans doute parlé autrement à des incroyants (la prédication de repentance s'adressait à des Juifs).
On voit que la notion de 'vie privée' n'empêche pas de dire les choses.
On voit aussi qu'il y a un prix à payer... Hérode aimait parler avec Jean, mais Hérodiade était furieuse contre lui. On ne peut pas plaire à tout le monde (Ga 1.10).
Jésus à Pierre : "Arrière de moi !" (Mt 16.23). Ici, les circonstances imposent cette dureté, et sans délai. Cette parole a dû faire mal, mais cela était inévitable. Puis viendra l'humiliation de Pierre (26.75), et sa restauration (Jn 21.15-17). "Nos pères nous corrigeaient pour peu de jours... ; mais Dieu nous châtie pour notre bien. Il est vrai que tout châtiment semble d'abord un sujet de tristesse..." (Hé 12.10-11).
Jésus et les accusateurs de la femme adultère : silence, puis une parole inspirée.
Jésus et la Samaritaine : dialogue fastidieux, puis une parole inspirée.
Jésus et les disciples d'Emmaüs : D'abord Jésus écoute (Lc 24.17), puis il leur adresse un reproche (24.25), ensuite il les enseigne (24.27). Il faut ouvrir la voie...
Jésus devant Pilate : Le silence de Jésus est-il dû à sa lâcheté ? Non. Ce n'était simplement pas le moment de parler, même si l'occasion paraissait... en or3.
Paul et les Corinthiens : Il rend grâce à Dieu pour eux et rappelle les promesses qui les concernent (1 Co 1.4-9) avant de les exhorter ou de les reprendre (1.10ss).
Paul et les anciens : "Ne reçois pas d'accusation contre un ancien" (1 Tm 5.19) – mesure de protection."Ceux qui pèchent, reprends-les devant tous, afin que les autres aussi éprouvent de la crainte" (1 Tm 5.20) – mesure de sévérité4.
Paul et Pierre : "Je lui résistais en face (en présence de tous, v.14) car il était répréhensible"(Ga 2.11). Paul voit le risque que va avoir un mauvais exemple de la part d'un conducteur ("en sorte que Barnabas fut entraîné par leur hypocrisie", v.12). Mais Paul a l'autorité pour le faire, ce qui n'était pas le cas de tous.
5. Si ton frère a péché
C'est dans ce contexte-là que se situe la recommandation de Jésus : "Si ton frère a péché..." (Mt 18.15-20)5. Ce n'est pas tout notre sujet, mais c'est notre sujet.
Une remarque, déjà : nous nous imaginons volontiers dans le rôle de celui qui va voir le frère ou la soeur qui s'égare. Imaginons-nous un instant dans le rôle de celui qui s'égare... Comment aimerions-nous (?) être rejoint, être repris ?
Essayons de tirer quelques enseignements de ce passage.
a. La bonne motivation vise le bien du frère ou de la soeur qui s'égare, et plus encore (mais c'est lié) le bien de la communauté6. En Luc, ce passage est précédé par la parabole de la brebis perdue, qu'on pourrait appeler aussi la parabole du troupeau blessé. En réalité, mon intérêt personnel n'est pas concerné : la bonne motivation est "désintéressée" (1 Tm 3.3). Si j'ai du ressentiment, si la relation n'est pas bonne, mieux vaut régler cela d'abord avec le Seigneur et "ôter la poutre" de mon oeil. En réalité, celui qui va voir son frère qui a péché est un serviteur, un instrument.
b. La poutre est ôtée. En général, on n'intervient pas (par lâcheté) ou mal (maladroitement, avec une motivation douteuse). Sur la base du "Ne jugez pas" (Mt 7.1), beaucoup croient qu'il ne faut jamais intervenir7. Jésus ne dit pas cela ; il dit : Avant d'intervenir, il y a quelque chose à faire : Ôte premièrement la poutre de ton oeil, ensuite, tu verras comment ôter la paille... (7.5). Paul le dit ainsi : "Frères, si un homme vient à être surpris en quelque faute, vous qui êtes spirituels, redressez-le avec un esprit de douceur. Prends garde à toi-même, de peur que tu ne sois aussi tenté. Si quelqu'un pense être quelque chose, quoiqu'il ne soit rien, il s'abuse lui-même. Que chacun examine ses propres oeuvres..." (Ga 6.1-4).
Celui qui va voir son frère ou sa soeur qui s'égare doit avoit réglé son propre problème (Mt 7.3-5). Peut-être après avoir été lui-même visité par un frère ou une soeur8 ! C'est le sens du mot 'irréprochable' qui devrait nous faire envie (et pas nous faire peur) : est irréprochable celui ou celle qui reconnaît ses fautes et qui avance. Il y a là tout une dynamique à la fois personnelle et communautaire9.
c. - Va le voir entre toi et lui seul. Remarquer que c'est un commandement, un devoir. On pourrait dire que c'est comme la prière dans la chambre, en secret (Mt 6.6). Cela suppose de s'accorder, me semble-t-il (cf. Si deux s'accordent) : le moment, le lieu et même l'objet (J'aimerais partager un sujet délicat avec toi, si tu es d'accord ? Dis-moi à quel moment) et pas à la fin d'une réunion ou au coin d'un couloir.
S'accorder est un préalable. Cela suppose, entre autre, que l'on s'applique à écarter tous les quiproquos et les compréhensions erronées qui ont pu polluer la situation, les relations. D'assez nombreux conflits résultent d'informations incomplètes ou de quiproquos...
Ici, nous pouvons rappeler ce que nous avons déjà évoqué : la démarche envisagée n'est pas seulement horizontale, sociale, car il s'agit "d'un frère (ou d'une soeur) pour lequel Christ est mort" (Ro 14.15 ; 1 Co 8.11), "d'un serviteur d'autrui" (Ro 14.4 qui traite le même sujet)10. Il apparaît nettement qu'entre frères et soeurs chrétiens, nous sommes tenus d'user à la fois de plus d'égards et de plus d'exigences (1 Co 5.11-12 ; 1 Tm 5.19-20). C'est paradoxal, mais cela s'explique et il est important d'en tenir compte11.
d. S'il refuse d'écouter, je pourrai aller le voir avec un ou deux autres membres de l'église. Cela démontrera qu'il n'y a pas d'intérêt personnel en jeu, mais bel et bien un problème objectif ; cela démontre aussi que c'est important – pour lui et pour l'église. Il ne s'agit pas d'un procès, ceux-ci étant proscrits entre frères (1 Co 6.6-7).
Je crois juste de dire ceci : ce n'est pas à nous d'humilier qui que ce soit. C'est plutôt à chacun de s'humilier soi-même...
e. S'il n'écoute pas ceux qui viennent le voir, il convient de le dire à l'église – les responsables qui, de la manière qui convient, le diront à l'assemblée. S'il n'écoute pas l'église, il sera excommunié12. Excommunié ? Cela est encore pour son bien (en Luc, ce passage est suivi par la mention de la réconciliation par le pardon demandé et accordé)13 ; et pour le bien de la communauté. Il ressort de cet enseignement que s'il y a une discipline pour celui qui s'est mal conduit , il y en a aussi une pour celui/celle/ceux qui va/vont aller le rencontrer.
6. Des conflits pour avancer ?
Tout conflit fait mal, particulièrement dans l'Eglise peut-être, parce qu'on imagine que ce devrait être un lieu exempt de conflits et que, de ce fait, ceux-ci sont refoulés. Nous ne devons pas confondre l'Eglise et le Royaume de Dieu.
Deux réactions sont possibles :
- le déni : "Il ne doit pas y avoir de conflit dans l'Eglise"
- la dramatisation qui conduit à des attitudes irréfléchies ou au découragement.
Le professeur Frédéric Rognon dit : "Il ne faut pas nier ni dramatiser les conflits, mais les considérer comme une opportunité"14. Sa pensée est celle-ci : un conflit sérieusement pris en compte peut s'avérer positif. Au chapitre 6 du livre des Actes, par exemple, nous voyons paraître un conflit qui aurait pu mettre à mal la première communauté chrétienne. Deux communautés se côtoient avec la même foi, mais qui ne parlent pas la même langue... Les apôtres se sont-ils contentés de prier ? Non, ils ont pris promptement des mesures sérieuses et nommé des personnes chargées de prendre en charge la situation. Ce fut l'institution du ministère des diacres.
Dans tous les cas, il est plus que souhaitable de ne pas laisser 'pourrir' une situation et d'agir avant qu'un désaccord (conflit d'objet) devienne un conflit de personnes. Dans une église saine, il y a peu de conflits, et quand il y en a ils sont rapidement circonscrits.
Un désaccord peut et doit déjà être pris en compte. On peut s'accorder au sujet d'un désaccord. Assez souvent une explication paisible en une ou deux rencontres peut permettre de le résoudre. On n'est pas obligés d'être d'accord sur tout.
Il y a conflit quand la relation se vit avec heurt, c'est-à-dire quand il y a un rapport de force et un désir de "supprimer" l'autre.
Pour remonter la pente, il faut repasser du conflit de personnes au conflit d'objet. Ce qui est souhaitable, c'est de s'accorder pour identifier l'objet du conflit et être en mesure d'en parler, éventuellement avec un médiateur neutre.
En fait, avant d'aller voir un frère ou une soeur pour lui parler, nous devrions aller le voir pour l'écouter. Non pas de manière passive ou complaisante, mais pour l'écouter vraiment, sans l'interrompre, en prenant le temps de chercher à comprendre si possible. Celui qui est écouté peut écouter ensuite. Si j'écoute vraiment mon frère ou ma soeur, et s'il y a quelque chose à lui dire de la part du Seigneur, cette chose me sera donnée15.
Conclusion
Nous considérons volontiers que la difficulté est liée aux autres ou aux circonstances. Ce n'est vrai qu'en partie seulement. Quelle que soit la situation, c'est en moi que Dieu peut ouvrir une porte ou tracer une voie de résolution, par sa grâce toute puissante16. C'est ce que dit le Psaume 84 : "Heureux ceux qui placent en toi leur appui ! Ils trouvent dans leur coeur des chemins tout tracés"(v. 6). Puissions-nous tous en faire l'expérience.
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Notes.
1Je pense au livre de Larry Crabb : Le silence d'Adam. Adam aurait dû parler au lieu de se taire...
2Voir l'annexe 4 : A la fois plus d'égards et plus de sévérité.
3De même que ce n'était pas le moment, pour Pierre, de sortir son épée, lors de l'arrestation de Jésus. Que valent nos élans ?
4Voir l'annexe 4: A la fois plus d'égards et plus de sévérité.
5Dans le passage parallèle de Luc 17.3-4, il est question du frère qui a péché "contre toi", et du pardon.
6En effet, toute dissension entre deux chrétiens, même si elle est cachée, nuit à la communion de l'église tout entière.
7 Avec le même mot en grec, il est parfois dit de ne pas juger (Mt 3.1 ; Jc 4.12) et parfois qu'il faut juger (1 Co 2.15 ; 6.2 ; 14.24 ; Hé 5.14) ! Parfois, juger est grave ! Parfois, ne pas le faire est grave aussi ! C'est quoi qui fait la différence ? C'est se mettre à la place de Dieu ou se positionner en pécheur pardonné, c'est se placer au-dessus ou comme un serviteur. C'est agir par intérêt ou comme un instrument. Voir l'annexe 5 : Juger ou ne pas juger ?
8Il est souvent moins aisé d'être visité que de visiter. Cf. Le lavement des pieds.
9Voir l'annexe 6. sur le perfectionnisme qui constitue une dérive.
10Voir l'annexe 7. Faire acception de personnes ?
11Voir l'annexe 4 : A la fois plus d'égards et plus d'exigence, l'annexe 7 : Faire acception de personnes et l'annexe 8 : La communion quant à la conduite.
12Voir l'annexe 9. sur la discipline dans l'église.
13 S'il se repent, pardonne-lui. C'est l'autre élément qu'on trouve dans le texte de Luc. Se repentir, c'est accepter le jugement de Dieu sur ma faute, mon péché, et l'exprimer ouvertement. C'est assez rare... On en parlera demain matin. Mais c'est une condition. Certes, cela n'empêche pas de parler, d'expliquer, de comprendre ; mais pas d'esquiver. Ne croyez-vous pas qu'il y a presque toujours une raison de se repentir quand survient une difficulté ? Nous ne devrions pas craindre de le faire. Bien sûr, il ne s'agit pas d'inventer des fautes qu'on n'a pas commises... La notion du pardon, ici, peut être comprise dans le cadre d'une offense personnelle, comme il est dit juste après ("Et s'il a péché contre toi sept fois...") ou comme l'attestation claire du pardon de Dieu, qui met un terme à la culpabilité et au différent.
14Voir en annexe 10 : Sortir du conflit.
15Voir l'annexe 11 : Ecouter.