Ce titre est un peu étonnant... Il introduit une dimension importante du témoignage chrétien, spécialement en aumônerie, mais pas seulement là. Non à cause de la crainte ou de la timidité, mais à cause de la sagesse. Vous vous rappelez ce que Paul écrit à ce sujet : "Ce n'est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d'amour et de sagesse" (2 Tm 1.7). Le mot 'sagesse', ici, n'est pas le mot sophia, mais un mot qui signifie 'mesure', de pondération. Un esprit de mesure, c'est un esprit qui prend le temps, qui laisse de la place au silence, à l'écoute. Que sert-il de dire une chose vraie si ce n'est pas ce qui correspond au besoin de cette personne, à ce moment là ? Un témoin n'est pas d'abord quelqu'un qui parle, c'est quelqu'un qui écoute, c'est quelqu'un qui observe. C'est quelqu'un qui parle sobrement, quand il le faut.

 

1. Le principe de la loi et de l'aumônerie

Le service en aumônerie nous impose un cadre assez précis qu'il convient de respecter avec beaucoup d'attention. Voici ce que dit la Circulaire ministérielle du 19 janvier 1976 : "Les aumôniers sont chargés d'assurer, suivant les dispositions du règlement intérieur des établissements, le service du culte auquel ils appartiennent et d'assister les malades qui en font la demande par eux-mêmes ou par l'intermédiaire de leur famille ou ceux qui, à l'entrée, ont déclaré appartenir à un culte de leur choix".

Il apparaît clairement que l'initiative, normalement, ne nous appartient pas. Elle appartient au patient ou à la personne âgée qui en fait la demande ou qui exprime cette demande par l'intermédiaire de sa famille ou du personnel médical. Notre premier devoir est d'entendre cette demande, même si elle est chuchotée, puis d'y répondre en tenant compte de sa nature – car toutes les demandes ne sont pas de la même nature ! C'est la raison pour laquelle on dit parfois qu'il faut "abandonner tout projet que l'on pourrait avoir sur cette personne" afin d'entendre (comprendre) au mieux à quel niveau se situe cette demande2. Bien écoutée, cette demande pourra évoluer, éventuellement, pour devenir plus profonde...

Cela signifie-t-il qu'il ne s'agit que d'attendre dans un coin sans rien faire ? Non. Nous pouvons aller au devant des personnes (patients, familles, soignants, églises...) pour faciliter l'expression de leur attente, mais jamais pour formuler cette attente à leur place. Par exemple, avec l'accord du responsable du Service, il me semble possible de saluer les personnes qui ont demandé qu'on laisse la porte de leur chambre ouverte. Saluer et se présenter ; puis répondre aux questions s'il y en a. Et laisser Dieu conduire.

 

2. La citation de Dietrich Bonhoeffer sur l'écoute 

« Le premier service que l'on doit au prochain est de l'écouter. De même que l'amour de Dieu commence par l'écoute de sa Parole, ainsi le commencement de l'amour pour le frère consiste à apprendre à l'écouter3.

Les chrétiens, et spécialement les prédicateurs, croient souvent devoir toujours « offrir » quelque chose à l'autre lorsqu'ils se trouvent avec lui ; et ils pensent que c'est leur unique devoir. Ils oublient qu'écouter peut être un service bien plus grand que de parler.

Qui ne sait pas écouter son frère bientôt ne saura même plus écouter Dieu ; même en face de Dieu, ce sera toujours lui qui parlera... Nous devons écouter avec les oreilles de Dieu, afin de pouvoir nous adresser aux autres avec sa parole » (De la vie communautaire).

Je relève simplement ici le parallèle que Bonhoeffer fait avec la prière... "Ecouter peut être un service plus grand". On pourrait dire qu'écouter c'est simplement éviter de se tromper, de sauter les étapes : on croit gagner du temps, alors qu'on en perd. Cf. tous les quiproquos dans les dialogues... Quand nous rencontrons une personne (même si nous croyons la connaître), nous ignorons tant de choses sur elle4 !

Je cite l'Ecclésiaste : "Ne te presse pas d'ouvrir la bouche, et que ton coeur ne se hâte pas d'exprimer une parole devant Dieu ; car Dieu est au ciel, et toi sur la terre : que tes paroles soient donc peu nombreuses" (Ec 5.1). On se souvient que la Bible recommande plusieurs fois de se tenir "en silence devant Dieu" (Lam 3.26...).

Rappelons-nous la rencontre de Jésus avec les disciples d'Emmaüs. Qu'observons-nous ? Qu'avant toute chose, Jésus a observé (témoin) ces disciples et a relevé qu'ils étaient tristes. Il savait bien pourquoi. Mais il leur demande pourquoi. Il aurait pu les interrompre, mais il ne les interrompt pas. Et ils marchent ensemble. Enfin, quand il pense que c'est le moment (pas forcément à la première visite), il leur parle.

 

3. Le témoignage silencieux

Si nous vivons quelque chose avec le Seigneur, nous n'avons pas besoin de nous presser d'ouvrir la bouche. Je voudrais évoquer quelques passages de l'Ecriture.

Moïse a passé 40 jours avec le Seigneur. Pas de douches sur cette montagne. Je lis : "Moïse descendit de la montagne de Sinaï ; et il ne savait pas que la peau de son visage rayonnait, parce qu'il avait parlé avec l'Éternel" (Ex 34.29). Quand l'apôtre Paul évoque cet épisode, il ne dit pas que ce fut un événement unique, il dit qu'il en est de même pour nous chaque fois que nous contemplons le Seigneur (2 Co 3.18. Cf. Etienne en Ac 6.15). Est-ce que cela a un rapport avec la couleur de nos cheveux, ou avec notre santé ? Pas du tout. Cela a un rapport avec notre coeur.

Je pense à la prise de Jéricho et à cette parole de Josué : "Vous ne crierez point, vous ne ferez point entendre votre voix, il ne sortira pas un mot de votre bouche jusqu'au jour où je vous dirai : Poussez des cris ! Alors vous pousserez des cris" (Jo 6.10).

Je pense à Jésus devant Pilate. Jésus avait dit que devant les tribunaux le Saint- Esprit nous donnerait les paroles à dire ; mais là, Jésus demeure silencieux... Pourquoi ? Il peut arriver qu'un silence donne un meilleur témoignage que des paroles maladroites5. Dietrich Bonhoeffer dit qu'on ne doit la vérité qu'à ceux qui aiment la vérité. Il se pourrait que ce soit le sens des paroles de Jésus en Matthieu 7.6 (les perles aux pourceaux). On pourrait aussi reprendre la parabole du semeur : aucun semeur ne fait exprès de semer le long du chemin, dans les endroits pierreux ou dans les broussailles. Bien sûr, ce n'est pas à nous de connaître exactement le coeur d'une personne... mais pouvons-nous l'ignorer totalement ?

Je pense à la lumière ("Vous êtes la lumière du monde") : elle est silencieuse. Je pense au sel ("Vous êtes le sel de la terre") : il ne dit rien. Je pense à une bonne odeur ("Vous êtes la bonne odeur de Christ") : elle ne fait pas de bruit. Je pense à "une lettre écrite sur les coeurs" (2 Co 3.3) : on la lit seulement. Je pense à la foi démontrée par les oeuvres (c'est-à-dire les fruits – un fruit, ça ne parle pas) et aussi aux épouses qui gagneront leur mari sans paroles (1 Pi 3). Chaque fois, nous entendons une grande exigence de proximité avec le Seigneur, de transparence, d'amour. Est-ce le plus facile ? Non.

 

4. Etre prêt

Dans les milieux chrétiens zélés, on a souvent cité cette parole de Paul : "Rachetez le temps car les jours sont mauvais" (Ep 5.16) comme s'il fallait "mettre les bouchées doubles" en se précipitant pour parler de Jésus à tout moment. Le texte dit autre chose. Il dit : "Saisissez l'occasion". Il ne s'agit pas de gagner du temps (kronos), mais de comprendre le moment, l'occasion que Dieu a préparés (kaïros). Tout le contexte le montre (vv. 15, 17). On lira avec intérêt Colossiens 4.2-6, qui va dans le même sens. Etre prêt, si on nous le demande, à dire l'espérance qui est en nous.

C'est exactement ce que dit l'apôtre Pierre : "Sanctifiez dans vos coeurs Christ le Seigneur, étant toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous" (1 Pi 3.15).

Je voudrais ici mentionner cette parole de François de Sales (1567-1622) : "Tu dois témoigner de Christ tous les jours. Au besoin, use de paroles. Parle de lui seulement si on t'interroge ; mais vis de telle sorte qu'on t'interroge".

Jésus lui-même a procédé comme cela ; et encore, quand il voyait que la demande n'était pas droite, il ne répondait pas. Je pense à ce qui s'est passé sur la croix. Les deux brigands l'ont invoqué. A-t-il répondu aux deux ? Non. Seulement au second. Il y avait pourtant une certaine urgence à dire certaines choses !

Remarque :L'expression "en toute occasion, favorable ou non" (2 Tm 4.2) ne signifie pas : n'importe quand ! Elle signifie : quand c'est facile ou quand c'est difficile6 – mais seulement quand Dieu nous le demande. En réalité, c'est Jésus qui agit, et nous devons voir comment il agit. C'est ce que signifie : "Vous serez mes témoins !".

 

5. Parler trop ou trop tôt cache quelque chose

Il arrive que nous visitions des personnes qui parlent sans cesse. Quelle impression cela laisse-t-il ? Quelle impression allons-nous laisser, une fois que la personne se retrouvera seule ? En réalité, tout commence quand nous nous en allons...

Une personne qui se presse de répondre à une question (au lieu de s'assurer qu'elle a bien compris, par exemple) ou de donner un conseil, cherche avant tout à se rassurer elle-même. Ce n'est pas la meilleure manière de communiquer1. Remarquer combien souvent le Seigneur pose des questions à ses interlocuteurs pour avancer dans le dialogue. Nous pouvons procéder de la même manière, sans nous précipiter pour parler de nous-mêmes pour donner un conseil ou citer un verset de la Bible.

De même, celui qui est principalement guidé par ses émotions n'est pas réellement attentif à celui ou celle qui est devant lui2. Peut-il être un bon visiteur ?

Nous sommes convaincus aussi de la vérité de cette parole du Psaume 37 :"Mieux vaut le peu du juste que l'abondance de beaucoup de méchants" (37.16)3. Nous avons un Dieu qui se plaît à accomplir de grandes choses à partir de petites choses, qui accomplit des oeuvres admirables à partir de ce qui est sans apparence (1 Co 1.21-31).

"Je suis faible" dira quelqu'un. Cela tombe bien, car Dieu agit très volontiers au travers de ceux qui sont faibles. Le mot 'faible' en grec signifie : qui ne tient pas debout tout seul. Il y a donc une sorte de faiblesse qui permet à Dieu d'agir à travers nous. Tout le monde est-il donc en mesure d'effectuer des visites en aumônerie ? Non.

Nous ne sommes pas des marchands. Nous ne recherchons pas notre intérêt. Nous sommes "désintéressés" (1 Tm 3.3). Nous n'avons aucune ambition d'efficacité, de résultats, de rentabilité... Nous sommes des serviteurs attentifs, disponibles. Si nous écoutons comme Dieu désire que nous écoutions, et s'il y a une parole à dire, cette parole nous sera donnée.

Charles NICOLAS

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2On a bien une intention, mais pas de projet (qui ne laisserait finalement pas de place à l'autre).

3 Bonhoeffer associe les mots prochain et frère, comme le fait la Bible : il s'agit des chrétiens (Cf. Ep 4.25...).

4Bien sûr, Dieu peut nous inspirer... mais cela passe encore par une écoute attentive de notre part !

5"Repousse les discussions folles et inutiles, sachant qu'elles font naître des querelles" (2 Tm 2.23. Cf. 1 Tm 6.5).

6 Cf. Pierre reniant Jésus, ou les apôtres en Ac 4 et 5.

7. Celui qui va visiter une personne en deuil peut bien, en chemin, s'interroger : Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ? C'est la question à ne pas se poser. Se préparer, oui, mais comment savoir à l'avance ce que je dirai ?

8. Voir l'annexe 2 sur le secret professionnel. La capacité de garder une confidence pour soi est un signe de la possibilité d'une personne de visiter en aumônerie !

9. A la notion de justice ("Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice..."), j'aime associer la notion de justesse, de précision, d'exactitude. Cela suppose une grande écoute.