Diderot, dans Le Rêve de d'Alembert, raconte que le très cartésien cardinal de Polignac, se présentant au zoo de Vincennes devant un orang-outan, lui aurait dit : "Parle et je te baptise".

 

1. L'évolution du regard

Tout le monde a remarqué qu'on parle beaucoup des animaux aujourd'hui, et aussi que le regard sur eux a évolué. Cela pour beaucoup de raisons.

On a pris conscience que les animaux souffraient. Notez qu'on a aussi pris conscience, il y a quelques décennies seulement, que les bébés souffraient... Le massacre des bébés phoques a ému une partie de l'humanité, il y a 30 ou 40 ans. En combattant les marchands de fourrure et les dames qui achetaient des manteaux de fourrure, on a pris le parti des phoques et ses visons contre d'autres hommes ! C'était très nouveau.

On s'est rendu compte aussi que la pollution mettait en péril les hommes et les animaux ; et on s'est rendu compte que les animaux les plus sensibles servaient d'alerte, en quelque sorte : si les papillons disparaissent, ou les oiseaux, ou les ours blancs, bientôt ce sera notre tour. Là aussi, certains n'ont pas hésité à dire : puisque c'est l'homme qui est responsable, mieux vaudrait que les hommes disparaissent plutôt que les animaux.

Tout cela se produit à un moment où la foi chrétienne s'efface de la conscience de beaucoup, et avec cet effacement apparaît un doute sur la nature humaine... et sur la différence réelle avec les animaux. Si l'homme n'est qu'un animal évolué, ce que beaucoup croient aujourd'hui, où se situe la différence, fondamentalement ? Est-ce que tout cela, finalement, n'est pas relatif, arbitraire, et donc susceptible d'évoluer ?

Par exemple, dans les comités de réflexion éthique au sein des hôpitaux, certains ont dit : On soigne des êtres humains dans les hôpitaux, pas des animaux. Mais pourquoi ? C'est quoi la définition d'un être humain par rapport à un animal ? Que doit dire le droit à ce sujet ? Un chien intelligent et fidèle n'a-t-il pas autant de valeur qu'un homme malfaiteur ou brutal ?

On pourrait encore ajouter à la liste le fait que les citadins ne vivent plus avec les animaux de ferme qu'on consomme (on achète son blanc de poulet sous plastique dans une grande surface) et le remplacement des animaux de ferme par les animaux de compagnie (qui deviennent parfois plus intimes à certains que beaucoup d'autres êtres humains). Tout cela a changé notre regard.

Cela peut expliquer cette tendance actuelle à refuser de consommer de la viande, pour les mêmes raisons qui ont poussé à condamner l'anthropophagie... On entend à la radio des personnes qui trouvent écoeurant de manger la chair d'un autre être vivant, d'un animal. Après tout, de quel droit ? Le droit du plus fort ? Il est vrai qu'au commencement, les hommes ne mangeaient pas d'animaux...

2. Les animaux dans la Bible

Beaucoup n'imaginent pas que la Bible puisse parler des animaux. Or, elle en parle beaucoup. Là, il ne s'agit pas d'un phénomène de mode, mais de la Parole de Dieu. Pour citer tous les textes qui mentionnent les animaux, il faudrait des heures !

Dès la première page, après avoir créé le ciel et la terre, puis les astres du jour et de la nuit, Dieu dit : "Que les eaux produisent en abondance des animaux vivant, et que les oiseaux volent sur la terre vers l'étendue du ciel" (Gn 1.20). C'est le cinquième jour. L'homme n'existe pas encore. Puis, le sixième jour, Dieu crée les mammifères, et enfin l'homme. Le même jour. Que l'homme soit classé parmi les mammifères n'a donc rien de choquant. Ce sixième jour, après avoir créé tous les autres animaux de la terre, Dieu dit : "Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance. Dieu créa l'homme à son image, homme et femme il les créa" (1.26-27).

Ces versets nous disent deux choses capitales : l'homme est une créature vivante, comme les animaux ; mais lui seul est créé à l'image de Dieu, à sa ressemblance. Pourquoi cela est-il capital ? Parce que cela nous dit que si l'homme ressemble aux animaux à certains égards, cependant une différence radicale existe entre eux : l'homme ressemble aussi à Dieu (pas les animaux). Evidemment, une différence radicale existe aussi entre l'homme et Dieu.

Au dernier verset de ce chapitre, je lis : "Dieu vit tout ce qu'il avait fait ; et cela était très bon" (1.31). Cela signifie que cette situation de ressemblances-différences n'est pas un accident, un défaut, mais que c'était la volonté bonne de Dieu.

Je note, toujours dans ce premier chapitre, que Dieu donne à l'homme une très nette prééminence sur les animaux : "Dominez sur tout animal qui se meut sur la terre" (v. 28). Dominer est parfois traduit par assujettir : il s'agit d'un rapport hiérarchique qui ne sous-entend pas l'exploitation insensible. Dans ce même passage, Dieu dit à l'homme : "Je vous donne toute herbe portant de la semence et tout arbre portant des fruits" (v. 29). Il en était de même pour les animaux (v. 30).

Le deuxième chapitre de la Genèse donne d'autres éléments, différents, importants aussi. Là, quand l'homme est créé par Dieu, il n'y a pas encore d'animaux, en tout cas pas de mammifères et pas d'oiseaux. Pour que l'homme ne soit pas seul, Dieu créa les animaux. "Je leur ferai une aide semblable", dit Dieu (2.18). Puis l'homme va nommer les animaux. Cependant, il ne trouva pas une "aide semblable" parmi eux. On comprend que malgré la ressemblance, la différence était encore trop grande, notamment au niveau de la parole. Alors, Dieu fit tomber l'homme dans un sommeil et tira de son côté une femme qui fut vraiment de la même nature que lui. "Voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair", dit l'homme.

Le professeur Henri Blocher suggère que Dieu a créé les animaux pour former une cour pour l'homme, comme les anges forment un cour pour Dieu. On comprend que les animaux sont des compagnons, mais que quelque chose va manquer cependant.

Je cite quelques passages significatifs de l'Ecriture. Genèse 8.1 : "Dieu se souvint de Noé et de tous les animaux qui étaient avec lui dans l'arche". Exode 20.10 : "Tu ne feras aucun ouvrage le 7ème jour, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ton bétail...". Esaïe 1.3 : "Le boeuf connaît son possesseur et l'âne la crèche de son maître. Israël ne connaît rien, mon peuple n'a pas d'intelligence". Jérémie 8.7 : "Même la cigogne connaît dans les cieux sa saison ; la tourterelle, l'hirondelle et la grue observent le temps de leur arrivée. Mais mon peuple ne connaît pas la loi de l'Eternel. Comment pouvez-vous dire : Nous sommes sages ?". Jonas 4.11 (après qu'un poisson puis un vers aient obéi à l'Eternel), Dieu dit : "Et moi je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des animaux en grand nombre !". Jésus, qui demande d'imiter les oiseaux du ciel (Mt 6.26), nous dit que "pas un d'eux ne tombe sans la volonté de son père" ;puis il ajoute : "Vous valez plus que beaucoup de passereaux" (Mt 10.30-31). Ressemblance, différence...

 

3. Les animaux ont-ils une âme ?

Tout cela nous parle, bien sûr, mais cela répond-il à la question : les animaux ont-ils une âme ? Pour répondre à cette question, il faut essayer de comprendre ce qu'est l'âme, évidemment. Or, ce n'est pas si simple. Le mot 'animal' vient du mot 'anima' qui désigne ce qui respire, ce qui est animé, vivant. Cela a un rapport avec le fait de respirer, mais aussi avec le sang : "L'âme est dans le sang" (Lv 17.11). Ce mot latin anima a donné le mot âme : être qui vit.

Saint Thomas d'Aquin pensait que les animaux ont une âme, mais différente de la nôtre. Je suis d'accord avec cela. Evidemment, l'âme d'une fourmi diffère de celle d'un chien ou d'un cheval. Ce qui a beaucoup compliqué les choses, à mon avis, c'est la confusion qui s'est instaurée entre l'âme et l'esprit, avec la pensée gecque. Or, en hébreu (comme en grec), l'âme (néphèsh, psyché) est bien distincte de l'esprit (rouah, pneuma). Une parole de Paul le confirme clairement à mes yeux : "Que tout votre être, l'esprit, l'âme et le corps, soit conservé irrépréhensible lors de l'avènement du Seigneur Jésus-Christ" (1 Th 5.23).

L'âme, de manière classique, comprend l'intelligence naturelle, la volonté et les sentiments ou les émotions. Il est assez évident que les animaux évolués sont dotés de ces caractères. Les animaux moins évolué... moins, évidemment. Les passages d'Esaïe et de Jérémie lus tout à l'heure montrent que les animaux ont cela, plus que beaucoup d'hommes, même. On pourrait raconter une foule d'anecdotes qui en témoignent. L'âme, c'est la partie de notre être qui réagit aux influences qui viennent de l'extérieur : l'ombre et la lumière, le chaud et le froid, le doux et le dur, le beau et le laid, la sécurité et la menace. On comprend que l'âme est très dépendante des sens naturels : l'ouïe, la vue, l'odorat. Chez l'homme comme chez les animaux. Toutes ces perceptions vont nourrir les émotions, la volonté, le raisonnement. C'est pourquoi l'âme fluctue si facilement entre la joie (passagère) et l'inquiétude, la peur... "Pourquoi t'abats-tu, mon âme, et gémis-tu au-dedans de moi ? Espère en Dieu, car je le louerai encore" (Ps 42.11).

L'esprit c'est, à mon avis, la différence entre l'homme et les animaux. L'esprit est lié à la parole (humaine) et à la Parole (de Dieu). Les animaux n'y sont pas forcément insensibles..., mais ils ne sont pas dotés de parole. La parole est le propre de l'homme. C'est pourquoi Jésus dit que "l'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu" (Mt 4.4). L'esprit de l'homme, c'est ce qui reçoit l'éclairage qui vient de Dieu. "L'Esprit témoigne à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu" (Ro 8.16). Il ne s'agit pas de l'intellect.

Quand Pierre dit à Jésus : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant"(Mt 16.16), Jésus lui dit qu'il n'a pas trouvé cela de lui-même, mais que son Père le lui a révélé (16.17). Ce n'est pas le fruit d'un effort de Pierre, c'est une révélation accordée par Dieu ! Ce n'est pas psychique, c'est spirituel. Mais quand, peu après, Pierre déclare qu'il se battra aux côtés de Jésus pour le défendre et l'empêcher de mourir, Jésus l'avertit : "Tu dis cela de toi-même, cela ne vient pas de Dieu !" (16.23). Pourtant, cela partait de bons sentiments ! Mais que valent les bons sentiments ? Pierre a confondu ce qui venait de lui (sa pensée, sa volonté, ses sentiments naturels) et ce qui venait de Dieu. C'est ce qu'on appelle un chrétien charnel – ou psychique : il fonctionne au niveau de ses émotions ou de sa volonté propre.

Dans le Nouveau Testament, le mot 'psychikos' (de l'âme) est traduit parfois par naturel : "L'homme naturel ne conçoit pas les choses de Dieu" (1 Co 2.14), parfois par charnel : "Cette sagesse n'est point celle qui vient d'en haut ; mais elle est terrestre, charnelle, diabolique" (Jc 3.15).

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Pour conclure, je dirais que les animaux ont un corps et une âme, ce qui est déjà beaucoup. On voit qu'avec cela ils sont capables de beaucoup de prouesses physiques ou psychiques : perception, communication, etc1. L'homme qui n'est pas réconcilié avec Dieu fonctionne, à mon avis, avec son corps et son âme, comme les animaux. On peut faire beaucoup de choses avec son corps et avec son âme, et le monde, en un sens, tourne comme cela : pensons aux sportifs, aux artisans, aux artistes, aux compositeurs, aux chercheurs, aux chefs d'entreprises, etc.

Mais à tout cela il manque une dimension : celle de l'esprit qui seule est à même d'être en communion avec Dieu qui est Esprit (Jn 4.24). En d'autres termes, il manque la dimension de la foi, de l'espérance et de l'amour... qui sont donnés par Dieu à ceux dont le coeur a été touché.

Que valent les plus belles réalisations du monde, sans cela ?

Aimons les animaux, mais ne vivons pas comme des animaux !

Charles NICOLAS

 

1 Curieusement, les animaux paraissent capables d'être sensibles à la voix de Dieu, en tout cas ponctuellement. Cf. l'ânesse de Balaam, le poisson et le ver de Jonas... Mais Dieu ne commande-t-il pas aussi à la mer et au vent ?

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