On a souvent dit que la foi chrétienne avait nécessairement une dimension personnelle et une dimension communautaire. On a parfois dit que les Catholiques privilégiaient la foi communautaire ; c'est peut-être vrai. Mais je pense que les Catholiques connaissent aussi cette parole de Jésus : "Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie Dieu qui entend dans le secret" (Mt 6.6). On a dit que les Protestants privilégiaient la foi personnelle ; ce n'est peut-être pas faux. Mais ces mêmes Protestants se rendaient en cachette, la nuit, dans les grottes ou les clairières pour chanter des cantiques ou écouter la prédication, et ils citent souvent cette autre parole de Jésus : "Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux" (Mt 18.20).

Donc, on ne va pas opposer les deux. Et on ne va pas non plus choisir seulement une de ces deux dimensions. Certains, en effet se contentent de la dimension personnelle. Dommage. D'autres ne vivent leur foi qu'avec les autres. Ce n'est pas mieux. Les deux dimensions ont leur place. Aujourd'hui, nous voulons retenir spécialement la dimension personnelle, en lien avec la solitude : tout à la fois redoutable et nécessaire.

1. Etre adulte, c'est savoir être seul. L'enfant a du mal à être seul et le syndrome d'abandon peut causer des dégâts considérables dans sa personnalité. "Une femme abandonne-t-elle l'enfant qu'elle allaite ? Quand elle l'oublierait, moi, je ne t'oublierai pas, dit l'Eternel" (Es 49.15). Nous voyons le roi David, alors qu'il n'est plus un enfant, évoquer avec émotion le repos d'être choyé : "J'ai l'âme calme et tranquille comme un enfant sevré qui est auprès de sa mère" (Ps 131.2).

Cependant, on sait que très tôt, l'enfant doit apprendre à être seul, à attendre dans son lit après la sieste, à jouer dans son coin pendant que les parents sont occupés. C'est comme cela qu'il devient adulte, doucement.

Nous en avons une illustration avec cette aventure familiale de Jésus quand il avait 12 ans : "Quand ses parents le virent, ils furent saisis d'étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse. Il leur dit: Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père ? Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait. Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait toutes ces choses dans son coeur. Et Jésus croissait en sagesse, en stature, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes" (Lc 2.48-52). Là, Jésus n'était pas seul, mais il était seul sans ses parents. Il devenait adulte ; il entrait dans sa vocation. Beaucoup de parents regrettent que leurs enfants ne deviennent pas adultes, mais parfois, ce sont eux qui l'empêchent...

Après son baptême, Jésus est conduit par l'Esprit au désert pour être éprouvé (Lc 4.1ss). Là, il est seul pendant 40 jours, confronté à lui-même, à la dure réalité de la vie et au diable. Là, il remporte des victoires qui vont constituer une assise absolument nécessaire pour la mission qui va être la sienne ensuite. On pourrait dire que Jésus acquiert là sa maturité. Question : devons-nous demander à Dieu d'éloigner constamment de nous les épreuves ("Fais que tout aille bien") ou de nous donner la force d'être fidèles dans les épreuves de telle sorte que notre foi en ressorte affermie ?

Nous savons que pendant les 3 années de son ministère terrestre, Jésus en a peut-être bien passé la moitié tout seul, s'isolant volontairement, pour recevoir la direction venant de son Père, la force dont il avait besoin, renouvelant sa décision d'obéir jusqu'au bout. "Quand il eut renvoyé la foule, il monta sur la montagne pour prier à l'écart ; et, comme le soir était venu, il était là seul" (Mt 14.23). Cette posture où personne ne pouvait le rejoindre totalement, nous la retrouvons évidemment à Gethsémané : Jésus demande à ses disciples de prier avec lui, mais ils s'endorment : "Vous n'avez pu veiller une heure avec moi" (Mt 26.40). C'est là, tout seul devant son Père, que Jésus prononce la parole décisive : "Toutefois, que ta volonté soit faite, et non la mienne" (26.42).

2. C'est dans la solitude que se vivent les moments décisifs. Je pourrais citer d'innombrables textes de l'Ancien et du Nouveau Testament qui le montrent. Je pense au combat de Jacob avec l'ange : "L'ange dit: Laisse-moi aller, car l'aurore se lève. Et Jacob répondit: Je ne te laisserai point aller, que tu ne m'aies béni" (Gn 32.26). Je fais un bond jusqu'au prophète Osée, par la bouche duquel Dieu dit sa peine et son irritation de ce que son peuple, comme une femme infidèle, a oublié tout ce qu'il a fait pour lui et est allé servir des 'amants', des idoles. "C'est pourquoi, je lui ôterai tout ce que lui ai donné, je la mettrai à nu comme au jour de sa naissance ; je vais l'attirer et la conduire au désert, et là, je parlerai à son coeur" (2.10-16). Et le chapitre 2 se termine ainsi (c'est Dieu qui parle) : "Là, je serai ton fiancé pour toujours, et tu reconnaîtras l'Eternel. En ce jour-là, dit l'Eternel, tu m'appelleras : Mon mari, tu ne m'appelleras plus : Mon maître. J'ôterai de sa bouche les noms des Baals (des idoles), afin qu'on ne les mentionne plus par leurs noms. Je dirai à l'infidèle : Mon peuple ! Et il répondra : Mon Dieu !" (2.18-25).

On pense souvent à nos tristesses ; on oublie la tristesse de Dieu...

Pour terminer cette évocation, je veux citer encore le fils prodigue. C'est quand il est seul – sans sa famille, sans ses amis ; j'ajouterai : sans musique et même sans activité – qu'il "entre en lui-même", enfin, et qu'il comprend ce que Dieu veut lui dire :Revenir chez son père dans l'humilité. "Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne suis pas digne d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes serviteurs" (Lc 15.17-19). Remarquez combien ces paroles ressemblent à celles du larron repentant, sur la croix : "Nous avons ce que méritent nos crimes. Souviens-toi de moi quand tu entreras dans ton règne !" (Lc 23.42). On se souvient de la merveilleuse réponse de Jésus.

Ce dernier événement mentionné me donne l'occasion de dire qu'en fait on meurt seul (même si on est entouré) et même... qu'on souffre seul, même si on est accompagné. Dire cela ne signifie pas qu'on ne doit pas être entouré ou accompagné (!), mais que cette présence-là atteint à un certain moment sa limite, limite que seul Dieu peut dépasser. Cela me paraît très important pour notre ministère de visiteurs : en un sens, c'est au moment où nous nous en allons que tout commence, quand la porte se referme et que la personne se retrouve seule.

3. La solitude, nécessaire et redoutable. Moment privilégié, moment redoutable de confrontation avec soi-même, avec les questions existentielles, avec les blessures non guéries, avec les tentations et, parmi elles, celle de la fuite ou du désespoir. J'ai mentionné les blessures non guéries ; il y a aussi les péchés qui encombrent la conscience1. Jésus dit clairement que le vrai obstacle entre Dieu et les hommes, ce ne sont pas les blessures, c'est le péché. "Le jugement, c'est que, la lumière étant venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs oeuvres étaient mauvaises" (Jn 3.19). Ce n'est évidemment pas à nous de dire cela à la première visite. Mais le fait est là. Qui peut mettre cela en lumière et montrer le chemin ? C'est Dieu. Ne prenons pas sa place. Mais, si l'occasion se présente, nous pouvons rappeler ce rendez-vous que chacun a avec Dieu. Rappelons-nous l'exhortation d'Amos : "Prépare-toi à la rencontre de ton Dieu" (4.12).

4. Et nous-mêmes, comment vivons-nous les moments de solitude ?

Nous connaissons l'expression : "Seul mais pas abandonné". Si cette assurance-là nous habite, alors, nous sommes parés. Le visiteur lui-même peut vivre avec difficulté le temps qui suit les visites, seul avec ce qu'il a vu et entendu2. Seul mais pas abandonné. On se souvient que Jésus a dit : Je serai avec vous tous les jours (Mt 28.20). On se souvient que son nom, Emmanuel, signifie : Dieu avec nous. Ce 'avec' est infiniment précieux et nous devons nous le rappeler sans cesse. On se souvient de cette affirmation extraordinaire de Paul : "J'ai l'assurance que rien ne nous séparera de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ" (Ro 8.38-39). L'Evangile nous offre plus que cela encore, avec le verbe 'demeurer' : "Demeurez en moi et je demeurerai en vous" (Jn 15). C'est là une invitation et une promesse à méditer sans cesse. Ce qui ne signifie pas que nous n'ayons jamais besoin des autres, ou que nos visites soient... superflues.

Charles NICOLAS, 2018

1On se souvient du poème de Victor Hugo, La conscience. "L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn".

2Il arrive que des larmes coulent quand je rentre chez moi, sur ma moto...