Réflexion sur la peine de mort

 

Je prends le risque d'exprimer un point de vue un peu différent de celui que j'entends ici. Pas pour me faire l'avocat du diable (horrible expression). Pas par provocation non plus, mais pour réfléchir avec vous. Je dis réfléchir car je constate que je suis moins assuré que vous dans ce que je pense. D'après ce que j'entends, vous êtes bien convaincus que la peine de mort devrait être abolie partout et dans tous les cas. Abolie purement et simplement, comme une pratique d'un autre âge, un archaïsme, un anachronisme. De mon côté, je ne suis pas certain que cela soit juste. Pas tout à fait certain du contraire non plus. Donc je m'interroge, et je me permets de le faire à voix haute devant vous en quelques minutes. Au risque d'être regardé comme une sorte de barbare, peut-être !

Rassurez-vous, je comprends que l'on puisse être choqué, bouleversé même, par l'usage de la peine de mort. Moi qui apprécie la pensée d'Albert Camus, je me souviens de l'horreur qu'il avait ressentie après avoir assisté à une exécution publique, en Algérie. De quel droit des êtres humains pourraient-ils mettre fin à la vie de leur semblable ? Mais certains pourraient demander : de quel droit des êtres humains pourraient-ils mettre certains de leurs semblables en prison, finalement ? Ce n'est pas exactement la même chose, me direz-vous. Ce n'est pas entièrement différent, non plus. Et certains, je pense, remettent en cause ce droit de mettre des hommes ou des femmes derrière des barreaux, comme au Moyen-âge ! Finalement ceux qui mettent d'autres hommes en prison sont-ils à coup sûr meilleurs que ceux qu'ils emprisonnent ? Cela n'est pas certain.

Ce que j'entends, il me semble, c'est que les exemples que vous citez sont des exemples d'usages excessifs ou injustes de la peine de mort. Mais est-il correct de remettre en cause un principe sous le prétexte que certains en font un mauvais usage ? Beaucoup font un mauvais usage de la conduite automobile. Songe-t-on à interdire les voitures pour autant ? Abusus non tollit usum, disaient les latins. L'abus n'abolit pas l'usage.

Je remarque, par exemple, que le métier de soldat n'est pas remis en cause dans la Bible. Pourtant, il est écrit : « Tu ne tueras pas ». Ou plutôt : Tu ne commettras pas de meurtre, ce qui n'est pas la même chose. Il est vrai qu'il est tentant, pour des soldats, de commettre des abus1. Des soldats sont venus voir Jean-Baptiste pour l'interroger à ce sujet : « Et nous, que devons-nous faire ? » Jean-Baptiste prêchait le baptême de repentance. C'était le moment de répondre : « Le Royaume de Dieu s'approche. Laissez là vos armes et retournez à vos occupations civiles, à vos champs, vos troupeaux, vos ateliers ou vos échoppes ». Mais Jean-Baptiste ne leur répond pas ainsi. Il leur dit : « Ne commettez ni fraude, ni extorsion ; et contentez-vous de votre solde »(Lc 3.14). En d'autres termes : Soyez irréprochables dans votre métier de soldat ! On pourrait réfléchir longtemps sur ce que cela signifie.

 

1. La question de l'autorité déléguée

Je pense à un autre cas de figure, la correction physique des enfants par les parents. Ce droit est maintenant aboli dans plusieurs pays, peut-être même en France. Est-ce à cause des abus ? Ou est-ce à cause d'un présupposé philosophique qui pourrait s'exprimer ainsi : Si on épargne l'enfant de toute violence, il deviendra doux et gentil. Loin de moi l'idée de justifier la violence à l'encontre des enfants. Mais on pourrait demander aux enseignants d'aujourd'hui quels sont les fruits d'une éducation qui se donne pour objectif de pourvoir aux besoins et non de corriger ce qui devrait l'être.

Que dit la Bible à ce sujet ? « La folie est attachée au cœur de l'enfant. La verge de la correction l'en délivrera » (Pr 22.15. J'ai gardé l'ancienne traduction). Et encore : « La verge et la correction donnent la sagesse ; mais l'enfant livré à lui-même fait honte à sa mère » (Pr 29.15). Une question s'impose : la Bible se trompe-t-elle quand elle dit cela ? Ou encore : Etait-ce vrai autrefois, mais plus maintenant ? En d'autres termes : La nature des enfants (des hommes en général) a-t-elle évolué en termes de penchants naturels ?

Je voudrais ici faire une simple remarque. Beaucoup de personnes croient qu'aimer implique de dire toujours oui. Ils confondent aimer et faire plaisir. Jésus a-t-il dit oui à tout ? La Bible dit plutôt : « Que ton oui soit oui, que ton non soit non » (Mt 5.37 ; Jc 5.12)2.

Remarquons ceci : on ne corrige pas son enfant parce qu'on est énervé, ou pour évacuer sa propre colère, mais pour le bien de l'enfant. Notons le réalisme de la Bible : corriger un enfant n'est agréable ni aux parents ni à l'enfant ! C'est même un sujet de tristesse (Hé 12.11. Cf. 2 Co 2.4 ; 7.8-9), dans un premier temps. Mais les fruits, ensuite, seront bons. Il est bien sûr tentant de désirer éviter cette tristesse. Mais quel sera le résultat, à moyen et long terme ?

L'enfant a des droits. Il a avant tout un devoir : obéir à ses parents (Ep 6.1). Un enfant qui obéit est heureux et rend son entourage heureux. Les parents ont aussi des droits, mais avant tout un devoir : celui d'élever leurs enfants (pourvoir à leurs besoins, pas seulement matériels) en les éduquant et en les corrigeant (Ep 6.4). Ce devoir constitue une mission déléguée par Dieu : c'est au nom de Dieu que les parents doivent agir de la sorte et leurs agissements doivent refléter l'intention de Dieu. C'est aussi pourquoi il est écrit : « Père, n'irritez pas vos enfants » (6.4), c'est-à-dire n'abusez pas de votre position pour dominer de manière injuste, au risque de nuire au développement de l'enfant3.

A bien y regarder, pour la Bible, corriger un enfant y compris physiquement, n'est pas un droit, c'est un devoir. Celui qui ne le fait pas n'aime pas son enfant (Pr 3.12 ; 13.24 ; 23.13-14 ; Hé 12.5-10). Pourquoi ne l'aime-t-il pas ? Parce qu'il lui ment, lui faisant croire à une sorte d'impunité, ou qu'il n'y a pas de conséquences réelles à l'inconduite, que tout finit pas s'arranger avec des compromis ou un peu de chance. C'est là un double mensonge. C'est un mensonge au niveau de l'existence présente : tôt ou tard, l'inconduite produit des fruits amers (Jb 20.4-5 ; Ps 1.4-6 ; 73.3-4, 17-20, 27 ; Mt 7.26-27...). C'est aussi un mensonge au niveau du jugement de Dieu : il y aura une rétribution des méchants au dernier jour, il y aura un jugement sur les œuvres iniques et sur ceux qui les auront pratiquées (Mt 24.36-42 ; Ro 12.19 ; Hé 9.17...).

En somme, la correction, y compris physique (mais pas seulement), constitue une sorte de prédication : une annonce de la grâce et du jugement, un appel à s’amender devant Dieu, non pas de manière servile ou hypocrite, mais avec des cœurs contrits et sincères. Sommes-nous en dehors de notre sujet ? Je ne le crois pas. Combien de prisonniers, étant « entrés en eux-mêmes » comme le fils prodigue (Lc 15.17), ont vécu une authentique expérience de conversion à Dieu !

Dans sa lettre aux Romains, l'apôtre Paul écrit ceci : « Ce n'est pas pour rien que le magistrat porte l'épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et punir ceux qui font le mal » (13.4). Le magistrat peut-il agir à sa guise ? Bien sûr que non, pas plus que le soldat ou les parents. Est-il motivé par la haine ou par un intérêt personnel ? Pas davantage. Il doit agir comme un serviteur, c'est-à-dire de la part d'une autorité plus grande, étant soumis à cette autorité (13.1-2). Son autorité n'est donc pas absolue et il peut arriver qu'il soit nécessaire d'y résister4. Quand Jésus dit de rendre « à César ce qui revient à César et à Dieu ce qui revient à Dieu » (Mt 22.21), il parle bien d'une double soumission tout en rappelant que la soumission à Dieu prévaut (Ac 4.19-20). Il faut donc savoir dire non au magistrat parfois, quel que soit le prix à payer. Pas par esprit d'insoumission, ce qui reviendrait à résister à Dieu (Ro 13.1), mais par soumission à une autorité plus grande (Ac 5.29), ce qui n'est pas la même chose.

 

2. La nature de nos présupposés

Nous voyons qu'il y a deux niveaux de réflexion, en fait. Il y a l'observation des faits tels qu'ils peuvent nous apparaître. Et puis il y a les présupposés, c'est-à-dire l'idée que l'on a du monde, des hommes, de Dieu. On pourrait dire : les lunettes au travers desquelles on voit le monde.

Nous réfléchissons ici en tant que chrétiens. Nous sommes donc soucieux d'écouter ce que nous dit la Bible et de le comprendre sérieusement. Je vois qu'il y a un autre texte qui a valeur universelle et qui tente de s'imposer à nos consciences plus encore que la Bible, c'est la Déclaration universelle des droits de l'homme. Soyons honnêtes : lequel de ces deux textes doit compter en premier à nos yeux ? Lequel des deux devrait être lu à la lumière de l'autre ? Ou encore : sont-ils, l'un et l'autre, porteurs du même message, finalement ? Il est évident que la nature et que l'intention de ces deux textes ne sont pas identiques.

Pour Dieu, l'homme a des droits, évidemment : Tu ne commettras pas de meurtre, voilà une parole qui protège le droit à conserver sa vie5 ! Ce n'est pas rien. Mais cette même parole est porteuse d'un devoir : Tu ne dois pas convoiter ce que l'autre possède ou être fâché contre lui au point de lui ôter la vie. Pas même de te mettre en colère ou de concevoir du mépris pour quelqu'un, dira Jésus (Mt 5.22). En somme, nous devrions accepter que la Loi de Dieu est aussi une grâce, et que les devoirs sont au moins aussi importants que les droits6.

Pour Dieu, l'homme a des droits, mais ce sont ceux d'un condamné à mort7. Ayons le courage de nous référer sérieusement aux fondements de notre foi. Ce que je rappelle là est évidemment incompatible avec 'l'évangile des droits de l'Homme', mais c'est, me semble-t-il, ce qui sous-tend toute la révélation biblique. Cela apparaît d'une manière particulièrement évidente dans le dialogue du brigand repentant à la croix8. Dialogue avec l'autre brigand, d'abord : « Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation ? Pour nous, c'est justice, car nous recevons ce qu'ont mérité nos crimes ; mais celui-ci n'a rien fait de mal » (Lc 23.41). Dialogue avec Jésus ensuite : « Seigneur, souviens-toi de moi quand tu seras entré dans ton règne » (23.42).

On pourrait commenter cela longuement. Je dirai simplement que ce présupposé que j'ai formulé, s'il est réellement juste, modifie passablement notre manière de considérer les choses. Y compris sur la question de la peine de mort. Cette question demeurera toujours extrêmement sensible. Comme les autres questions que je viens d'évoquer. L'interdiction pure et simple est-elle pour autant la meilleure réponse possible ? Je n'en suis pas certain. Certains diront évidemment que cette question est unique car elle concerne un acte qui est sans retour. Mais il y a beaucoup d'actes sans retours, si on réfléchit bien. Négliger l'éducation d'un enfant est, en un sens, un acte sans retour, sans parler de l'avortement ou du divorce...

Ce que je vais suggérer pour conclure ne peut être reçu que dans la foi : faire de l'existence terrestre le bien le plus absolu n'est pas une attitude chrétienne. L'épée que le magistrat reçoit de la part de Dieu indique au moins deux autres données majeures : - le bien de la collectivité l'emporte sur le droit d'un individu (1 Tm 2.2) ; - la mort physique d'une personne n'est pas l'échéance absolue de son existence. L'échéance absolue est le jugement dernier. C'est ce qui fait dire à David, dans sa prière à Dieu : « Ta bonté vaut mieux que la vie » (Ps 63.3). La parole de Jésus que le brigand repenti entend, sur la croix, peut bien faire de lui l'homme le plus heureux sur terre, alors-même qu'il va mourir dans peu de temps.

Le message le plus urgent, c'est d'être réconcilié avec Dieu, maintenant (2 Co 5.20). 

Ch. Nicolas (2015)

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1Mais j'ai été témoin, en Arabie Saoudite pendant la guerre du Golfe, que les soldats français préféraient de loin que l'on fasse des prisonniers plutôt que de tirer sur d'autres hommes.

2Le début de la lettre de Jacques (1.5-12) associe l'indécision à un manque de sagesse. L'indécision et la passivité exposent aux agissements du diable qui ne trouve alors aucune résistance à ses manœuvres (Jc 4.7). C'est une des raisons pour lesquelles il y a des non à dire, qui sont aussi importants que les oui à dire. En sommes, l'éducation consiste à apprendre à l'enfant et à l'exercer à dire oui quand il le faut et non quand il le faut.

3« Châtie ton fils, car il y a encore de l'espérance ; mais ne désire point le faire mourir » (Pr 19.18).

4Il faut rappeler ici l'importance de l'intercession pour les autorités civiles et politiques (1 Tm 2.2. Cf.1 Pi 2.17).

5De même que « Tu ne voleras pas » protège le droit à la propriété privée.

6Cette remarque correspond à une compréhension de la Bible comme formant un tout (évitant ainsi l'hérésie marcionite qui rejetait l'Ancien Testament) : l'Ancien Testament n'est pas sans la grâce, le Nouveau n'est pas sans la Loi. Le même Dieu se révèle dans l'un comme dans l'autre. Cela ne nie pas l'apport spécifique de la venue de Jésus.

7Je tiens à dire ici que la lutte contre la torture me paraît, elle, pleinement justifiée.

8Ne peut-on pas dire que les deux brigands représentent l'humanité dans son ensemble, endurcie ou repentante ?