Le Bon Samaritain

Tout comme la parabole de Matthieu 25 (« Toutes les fois que vous avez fait ces choses à un des plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait »), la parabole du Bon samaritain (Luc 10.25-37)a servi d'innombrables fois à justifier une sorte d'amalgame entre l'amour fraternel et l'action sociale ou l'aide humanitaire1. Entre l'Amour et l'altruisme, pourrait-on dire (Cf. 1 Co 13.3). Est-ce juste ?

Une des clés de la révélation biblique, c'est la centralité du peuple de Dieu – Israël / Eglise – dont Jésus est le centre. Genèse 12 le montre bien : il y est question des étoiles du ciel et du sable sur le bord de la mer, mais c'est la descendance d'Abraham ! « Toutes les familles  de la terre » bénies en lui, c'est cette même postérité répartie parmi les nations, qui aura la foi d'Abraham.

Dans l'Ancien mais aussi le Nouveau Testament, quand il est question de la foule, du peuple, ou quand on lit le mot tous, on est tenté de le comprendre d'une manière générale, alors que – si ce n'est pas indiqué autrement dans le texte – il s'agit du peuple de Dieu (Luc 1.77 ; Ac 10.2).

Ainsi, il est évident que l'homme blessé du début de la parabole du Bon samaritain est un membre du peuple de Dieu, un hébreux. Le samaritain, lui, est en Israël, hors de sa contrée (v. 33). Les lévites et les sacrificateurs, en effet, ne s'aventuraient pas hors d'Israël.

Quand le docteur de la loi qui interroge Jésus cite le sommaire de la loi (« Tu aimeras ton prochain » v. 27), il sait bien qu'il s'agit d'une loi interne au peuple de Dieu, et que le prochain, c'est le concitoyen (Lév 19.17-18). Quand il demande « qui est le prochain », Jésus lui montre que ceux qui devaient le savoir et le pratiquer le négligent, tandis que celui qui n'est pas directement concerné (car étranger au peuple de Dieu) démontre une attitude étonnante. Cette attitude, ce n'est pas seulement « faire du bien à quelqu'un », mais c'est montrer des égards vis-à-vis d'un membre du peuple de Dieu, comme l'ont fait Rahab et la veuve de Sarepta qui étaient aussi des étrangères et qui furent comptées comme membres du peuple élu ! Cela apparaît maintes fois dans les Evangiles, avec ces étrangers qui démontrent par leur foi qu'ils sont la descendance d'Abraham (Mt 3.7) : la femme samaritaine, le lépreux samaritain (Lc 17.18-19), trois centeniers romains (Mt 8.5 ; Lc 7.2 ; Lc 23.47), la femme syro-phénicienne, Corneille Actes 10...

Comment cette foi se manifeste-t-elle ? Par un discernement à l'égard de la personne de Jésus ou par une bienveillance envers le peuple de Dieu ou un des ses membres : « Je bénirai ceux qui te béniront » (Gn 12) ; « Il aime notre nation », « Il faisait beaucoup d'aumônes au peuple et priait Dieu continuellement » (Lc 7.4-5 ; Ac 10.2). Ainsi se confirme ce principe constant de la Parole de Dieu : Ce que l'on fait à un membre de son peuple, on le fait à Dieu ! De nombreux passages l'attestent tout au long de la Bible ( Zach 2.8 ; Mt 10.40, 42 ; 25.40 ; Mc 9.41 ; Hé 6.10...)

Ainsi en est-il du Samaritain de la parabole : son attitude ne révèle pas seulement une nature compatissante mais une forme de piété envers Dieu. Le lien entre Christ et son peuple est tel que l'amour pour l'un et pour l'autre sont indissociables. Jean le montre bien, en formulant le sommaire de la Loi ainsi : « Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère » (1 Jn 4.21).

Jésus montre que le prochain n'est pas seulement celui qui est aimé comme un frère (les deux termes sont en fait synonymes. Cf. Ep 4.25), mais c'est aussi celui qui aime de cette manière propre au peuple de Dieu. « Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé entre les mains des brigands ? ... Va et toi, fais de même ». En « exerçant la miséricorde » envers un enfant d'Israël, le samaritain montre que son cœur est déjà touché par la grâce et préparé pour le Royaume de Dieu. Il est déjà proche de la communion des saints. Non par ses œuvres, mais par sa foi.

Charles Nicolas

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1 Certains accentuent tellement le poids du contexte socio-culturel des récits bibliques que ceux-ci n'ont plus grand chose à nous dire aujourd'hui. D'autres commettent une autre erreur : ils donnent d'emblée aux récits une portée universelle en oubliant le contexte dans lequel se situe le rédacteur. Dans les deux cas, la Bible est approchée avec des présupposés extérieurs à la Bible. Or, c'est un principe élémentaire que la Bible soit interprétée à la lumière de la Bible. En d'autres termes, les clés pour comprendre la Bible sont à trouver dans la Bible elle-même.