III. TOUS SAURONT !

 

Ce magnifique passage de Jean 13 contient une promesse : Tous sauront que vous êtes mes disciples1. Comment le sauront-ils ? Ils remarqueront quelque chose qui vous appartient en propre et qu'ils n'ont pas. Ce quelque chose, c'est l'amour fraternel avec tout ce que cela implique ; un amour fraternel qui est autre chose que l'amitié, la sympathie, l'esprit de club ou je ne sais quoi d'autre. L'amour fraternel qui va avec la foi, avec l'espérance, avec l'expérience renouvelée de la grâce, avec la direction et les ressources que donne le St Esprit. En un mot : Jésus-Christ !

 

6. L'Eglise dans la cité

 

Lire Ps 33.13-15, 18-19.

Les deux regards de Dieu, sur l'ensemble des hommes et sur son peuple.

 

Quelqu'un demandera peut-être si le risque n'existe pas de circonscrire notre vision au point de la rendre étriquée, frileuse, exclusive. Le risque existe, bien-sûr, et cela constituerait un mauvais témoignage, vu que si l'enseignement de Jésus ou de Paul nous paraissent sévères parfois, ils ne donnent jamais pour autant l'impression d'être étroits.

La Bible nous donne de très nombreuses preuves du souci que Dieu a pour tout ce qui vit, hommes et animaux2 ! Nous voyons également de nombreux exemples d'ouverture à ceux qui n'appartiennent pas au peuple de Dieu et cela dès le tout début de la révélation biblique. Jésus le rappelle clairement : « Il y avait plusieurs veuves en Israël du temps d'Elie, lorsque le ciel fut fermé trois ans et six mois, et qu'il y eut une grande famine sur toute la terre ; et cependant Elie ne fut envoyé vers aucune d'elles, mais vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon. Il y avait aussi plusieurs lépreux en Israël du temps d'Elisée le prophète ; et cependant aucun d'eux ne fut purifié si ce n'est Naaman le Syrien » (Lc 4.25-27). Cela ne semble-t-il pas contredire ce qui a été avancé plus haut ? Que devons-nous en déduire ?

Nous l'avons dit déjà, les « quiconque » de l'Evangile constituent tout à la fois un jugement pour le peuple de Dieu et une ouverture pour ceux qui ne sont pas (encore) du peuple de Dieu (Jn 3.18-21). L'Eglise dans la ville, ce n'est ni la population tout entière ni un club d'amis. L'Eglise, c'est à la fois le petit reste fidèle et la multitude de ceux qui confessent le nom de Jésus ; et à ceux-là, nous pouvons associer ceux qui croiront un jour et que nous ne connaissons pas car cela ne se voit pas encore ; mais Dieu, lui, les connaît ! (2 Tm 2.19).

L'intercession d'Abraham pour Sodome, suscitée par Dieu lui-même, témoigne de la place qu'une ville, aussi incrédule ou corrompue soit-elle, prend dans le cœur de Dieu. S'il y a dix juste, Dieu ne détruira pas la ville. Mais cet épisode démontre aussi la distinction forte que Dieu établit entre son peuple et la ville. C'est grâce à Lot que Dieu désire épargner la ville ! Et au sujet de Lot et de sa famille, on peut dire avec l'apôtre Pierre : « Et si le juste se sauve avec peine, que deviendront l'injuste et le pécheur ? » (1 Pi 4.18).

Oui, Dieu prend les villes en considération comme en témoigne aussi les interpellations nombreuses de la part de prophètes, de Jésus lui-même : Sodome (Cf. la magnifique prière d'Abraham en Gn 18), Ninive (Jon 4.9-11), Jérusalem, Tyr, Sidon, Capernaüm, Bethsaïda... , mais aucune de ces mentions n'autorise à attribuer à une ville les promesses adressées au peuple de Dieu.

Comment devons-nous considérer l'action sociale et les œuvres humanitaires ?

Nous le ferons à la lumière des indications tirées de l'Ecriture, celles qui ont été rappelées ci-dessus et quelques autres encore sans doute. Ces indications sont à la fois restrictives et vastes.

a. Elles sont restrictives dans la mesure où elles sont peu nombreuses : la grande majorité, la quasi totalité des commandements bibliques concernent en effet les relations au sein du peuple de Dieu, Israël et l'Eglise, cela dans le Nouveau comme dans l'Ancien Testament. Elles sont restrictives dans la mesure où l'Evangile attire notre attention sur la personne de Jésus et sur la rédemption qu'il a opérée, rédemption dont les implications sont nombreuses et pour une part immédiates, mais dont la finalité n'est « pas de ce monde ». En réalité je ne vois nulle part que l'Eglise en tant que telle ait reçu un mandat de Dieu pour s'investir dans le domaine social ou humanitaire.

Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de dire que ces domaines sont sans importance et doivent nous laisser indifférents. Mais tout aussi légitimes et importants qu'ils soient, comme « le manger et le boire » par exemple (Ro 14.17), ou encore comme la recherche médicale ou l'alphabétisation ou quelque autre engagement professionnel, culturel ou social, ils ne font pas l'objet d'un appel spécifique pour l'Eglise en tant que telle.

A quel titre serons-nous concernés alors ? Il nous semble que la réponse pourrait être double : à titre individuel tout d'abord, en lien avec les circonstances particulières que Dieu permet dans nos lieux de vie et d'activité, le chrétien ne se désolidarisant pas de ce (ni de ceux) qui l'entoure(nt), dans son quartier, sa ville, son lieu de travail, son pays, dans le temps qui est le sien. Ensuite, en fonction de vocations spécifiques que Dieu distribue aux chrétiens (comme aux non-chrétiens), pour s'investir dans des domaines particuliers, pratiquement sans exception. Ces vocations peuvent être apparentées ou pas à des vocations professionnelles : éducation, soins médicaux ou autres, musique et autres formes d'art, recherche, technologie, action sociale et réinsertion, vie associative, préservation de l'environnement, etc. Tous les domaines sont concernés !

La particularité du chrétien, c'est qu'il agira en chrétien dans ces différents domaines, à côté de non-chrétiens, autant que cela sera possible. Par exemple, pouvons-nous mesurer l'importance d'apprendre à nos enfant à s'intégrer (dans la cour de l'école, par exemple) sans dire oui à tout ? Savoir dire oui, oui, oui, … mais là, non !

Des engagements professionnels, sociaux, humanitaires, sanitaires, culturels entre chrétiens sont-ils envisageables ou souhaitables ? C'est une question vaste, délicate, qui touche à ce que nous appelons « les œuvres » de l'Eglise ou à certaines associations3 ou mouvements politiques. Il nous semble que cela est possible pour constituer un soutien aux chrétiens qui peuvent se trouver isolés dans tel ou tel milieu, ou encore pour mieux pénétrer tel ou tel domaine ou sphère d'activité. C'est possible et sans doute souhaitable, mais il s'agira là de l'engagement de chrétiens, avec des risques et des limites dont il faudra être conscients, et pas d'une œuvre ou d'un engagement de l'Eglise en tant que telle4.

b. Elles sont vastes, également. Toutes restrictives qu'elles soient, les implications concernant l'engagement social et humanitaire (ou culturel ou sanitaire, etc.) sont vastes également. Elles sont vastes car elles reflètent la fidélité de Dieu envers sa création tout entière, fidélité qui n'est pas à salut mais qui s'inscrit dans le cadre de sa patience et de sa miséricorde. Ce n'est pas là le tout du Royaume de Dieu et de notre espérance, mais ce n'est pas rien non plus ! Cette fidélité-là, les chrétiens en sont bénéficiaires également, et cela crée une solidarité de condition avec l'ensemble des hommes, qu'il serait insensé de nier. « Votre bonheur dépend du sien » (Jér 29.7).

Ainsi, il n'est pas vain de parler, comme Martin Luther l'a fait, d'une « double citoyenneté » du chrétien dans ce monde. Qu'il suffise de rappeler que les deux identités du chrétien (membre de l'humanité présente et membre du peuple des rachetés) ne sont pas d'égale importance, de même que Dieu et César ne sont pas au même niveau ; qu'elles sont susceptibles de se contrarier mais qu'elles ne le feront pas nécessairement. En d'autres termes, le chrétien ne trahit pas sa vocation de chrétien quand il s'investit dans des domaines strictement terrestres et temporels, tant qu'il n'oublie pas son autre vocation, celle d'enfant de Dieu5. Ce chrétien se dira que si cette terre et ce temps sont destinés à cesser d'exister dans leur forme actuelle, un jour, ils n'en demeurent pas moins la terre et le temps de Dieu. Il se souviendra que son Sauveur n'a pas prié pour qu'il soit ôté du monde mais préservé du mal et sanctifié (Jn 17.15, 17), ce qui n'est pas la même chose. Il n'y a là aucune autorisation pour la compromission ; il y a là un appel à être sel de la terre et lumière du monde, « au milieu d'une génération perverse et corrompue, parmi laquelle (il est appelé à) briller comme (un) flambeau dans le monde » (Ph 2.14-15).

Ce chrétien n'est pas appelé à quitter son conjoint non chrétien, par exemple (1 Co 7.12-16), car le mariage est aussi une disposition créationnelle qui concerne l'ensemble des hommes. Ce chrétien paiera ses impôts (« Rendez à César ») et regardera les magistrats comme serviteurs de Dieu, qu'ils soient chrétiens ou pas, car il n'y a pas d'autorité qui n'ait été instituée par Dieu (Ro 13.4-6). Ce chrétien se souviendra qu'il doit honorer tout le monde (1 Pi 2.17), ce qui signifie notamment que les Dix commandements donnés au peuple de Dieu ont aussi une valeur universelle ; en conséquence, il saisira les occasions6 qui se présenteront pour rappeler que les indications morales que présente l'Ecriture sont appropriées et à certains égards vitales pour tous les hommes. Il se souviendra de cet appel de Jésus, qui a vraisemblablement aussi une valeur universelle : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c'est la loi et les prophètes » (Mt 7.12). Ainsi, l'action sociale, l'aide humanitaire sont-elles non seulement possibles mais souhaitables, étant porteuses de la générosité de Dieu lui-même.

Qu'il suffise que ce chrétien ne confonde pas cet engagement avec celui qui le lie avec ses frères et sœurs dans la foi, car c'est le témoignage du Royaume de Dieu qui est en question dans cette distinction. Qu'il considère que parmi ces hommes et ces femmes qui l'entourent et qui ne croient pas en Dieu, il s'en trouve qui croiront un jour et qui sont d'ores et déjà comptés par Dieu comme des rachetés ; qu'il s'en trouve également qui sont chrétiens mais qui n'en ont pas l'apparence, pour de multiples raisons...

 

7. Le débordement de la grâce

Plusieurs craindront que l'Eglise se replie sur elle-même si on privilégie les relations fraternelles (les droits et les devoirs spécifiques et réciproques propres aux membres du peuple de Dieu) ; ils craindront qu'en se distinguant nettement de la société, l'Eglise se trouve dans l'impossibilité d'accueillir de nouveaux membres et de grandir. Notre constat est que c'est plutôt le contraire qui se produit, d'une manière générale. Les églises qui ont un discours humaniste et qui investissent dans le social ont sans doute beaucoup de contacts, mais l'assemblée des croyants ne grandit pas réellement. Leur message est souvent dilué, assez peu différent de ce qu'on entend partout. A l'inverse, les églises qui grandissent sont celles qui osent dévoiler la spécificité – pour ne pas dire la radicalité – de la vocation et du message chrétiens.

La croissance numérique de l'Eglise est en partie conditionnée par sa croissance en maturité, comme cela apparaît dans le livre des Actes. « Les Eglises se fortifiaient dans la foi et augmentaient en nombre de jour en jour » (Ac 16.5). Cette maturité se démontre notamment par l'attachement à ces trois dimensions de la vie du chrétien et de l'Eglise :

L'unité spirituelle : « Qu'ils soient un afin que le monde croit » (Jn 17.21).

L'amour fraternel : « A l'amour que vous aurez les uns pour les autres, tous sauront... » (Jn 13.35).

La sainteté de vie : « Ayez au milieu des païens une bonne conduite, afin qu'ils remarquent vos bonnes œuvres et glorifient Dieu le jour où il les visitera » (1 Pi 3).

Il est facile de constater que ces trois thèmes occupent la majeure partie (quasiment l'intégralité) des écrits apostoliques. On observe également qu'à chacune de ces trois réalités est attachée une promesse : « à cela, tous verront » ; « afin que le monde croie » ; « afin qu'ils glorifient Dieu ».7 Il apparaît ainsi que si l'expérience chrétienne authentique est susceptible d'étonner voire de heurter bien des personnes, elle constitue également une démonstration convaincante pour beaucoup d'autres, disons pour ceux qui ont soif et que Dieu appelle.

. L'unité spirituelle. Le chapitre 17 de l'évangile de Jean nous autorise à comparer l'unité qui existe entre les chrétiens à celle qui unit les trois personnes de la Trinité. Cela laisse songeur. Jésus ne parle pas de cela comme d'une parabole mais comme d'une réalité ! Cette unité est tout à la fois acquise, et appelée à être manifestée. Elle concerne précisément tous ceux qui se réclament de Christ comme de leur Sauveur et Seigneur. Elle se traduit, elle aussi, de manière pratique, exigeante, quotidienne. « Va d'abord te réconcilier avec ton frère » (Mt 5.24)8.

Le même souci est exprimé par cette expression de Ro 12 : « Par honneur, usez de prévenances réciproques » (Ro 12.10). Une transcription imagée de cette phrase donnerait ceci : A cause du prix élevé que vous avez, usez de précaution dans vos contacts ; comme des vases de porcelaine délicats, veillez à ne pas vous ébrécher les uns les autres en vous entrechoquant. Agissez avec douceur. Le contexte immédiat montre que ce prix élevé n'est pas seulement lié à l'humanité de chacun mais bien à sa qualité de membre du corps de Christ (v. 4-5).

Ces recommandations, il est vrai, pourraient aussi être entendues dans le cadre des rapports humains en général. Mais la visée de l'apôtre, ce sont bien les rapports entre chrétiens, comme le montre aussi le chapitre 14 de cette même lettre : « Mais toi, pourquoi juges-tu ton frère ou pourquoi le méprises-tu ? Si pour un aliment ton frère est attristé, tu ne marches plus selon l'amour : ne cause pas, par ton aliment, la perte de celui pour lequel Christ est mort » (Ro 14.10, 15).

Dans sa première lettre aux chrétiens de Corinthe, Paul traite de manière très pratique la question de l'unité spirituelle, en évoquant les querelles qui pouvaient exister entre frères (et sœurs) chrétiens. « Un frère plaide contre un frère, et cela devant des infidèles ! Pourquoi ne vous laissez-vous pas plutôt dépouiller ? Mais c'est vous qui commettez l'injustice et qui dépouillez, et c'est envers des frères que vous agissez de la sorte ! » (1 Co 6.6-8). Paul s'étonne et déplore cet état de fait, comme s'il y voyait une négation de l'identité chrétienne. Dans ce passage, comme en beaucoup d'autres, il marque la différence de statut qui existe entre les chrétiens et « ceux du dehors », « les injustes », ceux « dont l'Eglise ne fait aucun cas », « les infidèles » (versets 1 à 6).

Cela nous montre combien cette unité spirituelle est importante aux yeux de Dieu. A la fin des temps de culte (à défaut que ce soit avant le culte!), il devrait y avoir des paroles de pardon, de réconciliation entre chrétiens (y compris entre chrétiens d'une même famille). Pareil avant ou après le repas du Seigneur. Nous ne voyons pas les fissures de la coupe, mais le Seigneur les voit, lui.

.L'amour fraternel. « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres » (Jn 13.34 ; 1 Jn 3.16 ; 4.11).Comme beaucoup d'autres paroles 'célèbres' de Jésus, celle-ci a souvent été comprise sur un mode universaliste, comme une manière de préfigurer la Déclaration des droits de l'homme. Qu'il suffise pourtant de se rappeler que l'expression « les uns les autres » s'applique toujours aux relations au sein du peuple de Dieu, Israël ou l'Eglise9. Par ailleurs, le 'comme' qui introduit ce verset n'indique pas une imitation mais une conséquence de la grâce reçue. On pourrait transcrire ainsi : Si vous avez reçu mon Amour, de cet Amour-là aimez-vous les uns les autres, maintenant. C'est ce qui fait de la vie chrétienne une expérience de la grâce reçue et transmise, une démonstration de la vie de Christ et non une simple morale.

Cela est largement développé par l'apôtre Jean dans sa première lettre : le fait d'aimer les frères chrétiens n'est rien de moins – avec l'obéissance aux commandements – qu'une preuve, une démonstration de la vie nouvelle, de la vie de Christ dans le cœur du chrétien. « Celui qui aime son frère demeure dans la lumière... Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons les frères. Si quelqu'un n'aime pas son frère, il demeure dans la mort »(1 Jn 3.10, 14, 23-24 ; 5.1-4).C'est ainsi que nous retrouvons ce principe énoncé dans le sommaire de la loi : l'amour pour Dieu et l'amour pour ceux qui lui appartiennent sont indissociables. « Nous avons de lui ce commandement : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère » (1 Jn 4.21). En un sens, ces 'deux' amours n'en forment qu'un !

Enfin, il apparaît qu'il ne peut s'agir là de sentiments ou d'intentions seulement, mais bien d'une démonstration visible de quelque chose qui a sa source dans le cœur, par la vertu du Saint Esprit : « Si quelqu'un possède les biens du monde et qu'il voit son frère dans le besoin et qu'il lui ferme son cœur, comment l'amour de Dieu demeurera-t-il en lui ? »10 (1 Jn 3.17). Quand j'aime mon frère chrétien, c'est Christ qui l'aime à travers moi ; et c'est Christ que j'aime à travers lui ! Cela est grand ! Cela est le propre des relations fraternelles : c'est une des vocations primordiales que Dieu accorde aux membres de son peuple ; c'est un des signes actuels les plus tangibles de la réalité du Royaume de Dieu. « A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres » (Jn 13 35).

. La sainteté de vie. Nous ne pouvons pas dissocier l'unité, l'amour et la sainteté11 ! L'enjeu, c'est la présence de Dieu, par son Esprit, au milieu de son peuple. Ne rien faire qui puisse attrister Dieu ou un frère ; ne pas être pour le frère une occasion de chute. C'est la devise des infirmières : « Premièrement ne pas nuire » ! Ce qui implique de se laver les mains en entrant dans la chambre, par exemple. Mais aussi de s'abstenir de toute espèce de mal, même quand je suis seul (1 Th 5.22). Paul le dit ainsi, toujours dans le contexte des relations entre chrétiens : « L'amour ne fait pas de mal au prochain » (Ro 13.10). « Nous sommes membres les uns des autres... (alors,) qu'il ne sorte de votre bouche aucune mauvaise parole... Que l'impudicité, qu'aucune espèce d'impureté, et que la cupidité ne soient même pas nommées parmi vous, ainsi qu'il convient à des saints » (Ep 4.29 ; 5.3-5 ; cf. Ph 2.1-4).

Le chapitre 6 de la première lettre aux Corinthiens met en évidence les implications communautaires de la conduite personnelle de chacun. En somme, l'inconduite n'est recommandable pour personne ; mais pour ceux qui ont été rachetés, elle devrait être inenvisageable. « Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres de Christ ?... Fuyez l'impudicité... Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit ? » (1 Co 6.15, 18-19). Là encore, la raison n'est pas morale seulement, elle est liée à une appartenance, à une sainteté, c'est à dire à une mise à part et à une consécration. En d'autre termes, un non-chrétien qui ment, c'est mal ; mais un chrétien qui ment, cela est bien plus grave ! C'est dans ce contexte que l'on pourrait comprendre l'exhortation de l'épître aux Hébreux : « Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang en luttant contre le péché »(12.4).

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La Bible montre que l'amour n'est pas une vertu naturelle, immanente, mais qu'elle est indissociable de la foi et de l'espérance, c'est à dire de l'expérience de l'amour de Christ12. Quant à l'amour fraternel, il n'est pas dissociable de l'unité spirituelleet de la sainteté de vie13. L'apôtre Jean nous rappelle que l'unité et l'amour qui existent entre le Père, le Fils et l'Esprit caractérisent de même les relations entre les chrétiens. L'amour du chrétien, c'est l'amour de Christ pour lui et au travers de lui.Quand j'aime mon frère chrétien, c'est Christ que j'aime à travers lui, et c'est Christ qui l'aime à travers moi ! C'est la raison pour laquelle le mot communion peut être appliqué à ces deux niveaux de relation.

La croissance par débordement est un fruit naturel de la communion de chaque chrétien avec Dieu et avec ses frères et sœurs dans la foi. Tout chrétien « en bonne santé » désire ardemment cette double communion et se rend immédiatement compte quand elle est « abîmée ».

Si chaque chrétien, aimé de Dieu, aime ses frères et sœurs chrétiens de cet amour et si, en vertu de la réciprocité propre au peuple de Dieu, il est aussi aimé de cet amour, alors une sorte de perfection de la grâce se manifestera, qui sera la démonstration de la présence vivante et agissante du Seigneur au milieu de son peuple14. Par une telle démonstration, beaucoup seront touchés à salut, « en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera » (Actes 2.39).

 

Charles Nicolas

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1Certains comprendront que ce tous désigne les élus, comme c'est le cas dans de nombreux passages (cf. Jn 17...).

2Gn 8.1 ; 9.8-17 ; PS 36.7-8 ; Jo 4.11 ; Mt 6.26 ; 10.29...

3Je mentionne à titre d'exemples le Comité Protestant pour la Dignité Humaine (CPDH) qui milite pour la préservation des valeurs chrétiennes dans la société, le milieu politique et les médias, ou encore A Rocha qui veut promouvoir (dans l'Eglise et dans la société) une vision chrétienne de l'environnement.

4Ce que j'exprime là me semble devoir être un principe général. Une église, dans un contexte donné, peut être conduite à s'investir dans une dimension sociale ou humanitaire, pourvu que ce ne soit pas avec des motivations ambiguës, pourvu que ce ne soit pas au détriment de la priorité fraternelle qui démontre la centralité du Seigneur.

5Disons que la vocation d'enfant de Dieu prime et qu'elle éclaire les autres sans les remplacer. Cf. 1 Co 10.31 ; Co 3.17 ; Hé 13.14. Nous nous souvenons que Luther parlait de chaque profession ou engagement en terme de vocation, c'est à dire comme une réponse à un appel, en fonction de besoins concrets et avec des dons reçus de Dieu.

6C'est le sens de l'expression « Racheter le temps », en Eph 5.16. Voir aussi 1 Pi 3.15.

7Jn 13.35 ; 17.21 ; 1 Pi 2.12. On peut d'ailleurs se demander qui sont ces 'tous' qui verront, ou que faut-il entendre par « afin que le monde croie ». Une certaine logique voudrait que l'on voit là « ceux qui sont prédestinés à la vie éternelle », selon l'expression d'Actes 13.48.

8Cf. Mt 18.19 ; 1 Co 1.10 ; 12.24-26 ; Ep 4.1-3 ; Ph 2.1-2 ; Co 2.2, etc.

9Il en est de même pour les expressions : les uns les autres, réciproquement, mutuellement, qui s 'appliquent toujours aux relations au sein du peuple de Dieu. Appliqués à l'ensemble des hommes, ces principes deviennent utopiques ; appliqués aux disciples de Christ, ils sont impératifs.« Par amour fraternel, soyez plein d'affection les uns pour les autres. » Ro 12.10 Cf. Ep 4.25, etc.

10Nous avons l'équivalent de cette mise en garde quand Jésus avertit que ce ne sont pas ceux qui disent « Seigneur ! Seigneur ! » qui entreront dans le Royaume de Dieu, mais ceux-là seuls qui font la volonté de son Père. Mt 7.21

11De même qu'on ne peut pas dissocier la foi, l'espérance et l'amour.

12 Ro 5.1-5 ; 1 Co 13.13 ; 1 Th 3.6 ; 2 Pi 1.3-7...

131 Th 4.9-12 ...

14 L'amour fraternel est une des marques visibles de la régénération.1 Jn 3.10 ; 4.7, 21-5.1 ; 1 Th 3.12-13 ; 1 Pi 4.8-10