Vivre au niveau de son coeur

 

1. La dimension du coeur

Il y a des mots qu'on hésite à employer aujourd'hui, tellement leur sens est devenu équivoque, presque suspect. C'est le cas avec le mot 'amour'. Dommage... C'est aussi le cas avec le mot 'coeur'.

On appelle ça des "mots-valises", chacun mettant dedant ce qui lui plaît. C'est sympa, mais du coup, on ne sait plus vraiment de quoi on parle, ce qui ne permet pas vraiment d'aller très loin.

La Bible parle assez souvent du coeur, dans le texte hébreux et dans le texte grec. Mais quand nous lisons ces versets, y projetons-nous notre propre compréhension, ou pouvons-nous être conduits à saisir le sens précis que l'auteur biblique veut communiquer ? Cette question vaut pour beaucoup d'autres termes, évidemment, et cela n'est pas sans conséquence à une époque où on privilégie la lecteur subjective. La question n'est plus : Qu'est-ce que le texte dit ? mais : Qu'est-ce que le texte me dit1 ? Qu'est-ce que le texte dit ? c'est la démarche intellectuelle, rationnelle, scientifique. Qu'est-ce que le texte me dit ? c'est la démarche personnelle - certains diront sentimentale ou existentielle. Et le coeur dans tout ça ?

Vous vous dites peut-être : Ce n'est pas simple. Non, ce n'est pas simple ! Et pourtant, les enjeux sont tels qu'il serait souhaitable que nous saisissions tous ce que c'est que vivre au niveau de son coeur dans la perspective biblique. Non seulement que nous le comprenions, mais que nous le vivions. Surtout que nous le vivions !

Autant le dire tout de suite : cela est impossible sans l'action révélatrice et régénératrice du Saint Esprit. Autrement dit, ce n'est pas seulement difficile..., c'est impossible avec notre seule volonté, fut-elle bonne. Mais ce qui pour nous est impossible, Dieu le rend possible, Dieu l'opère lui-même pour nous, en nous. Nous comprenons-là que cela touche au coeur de la vie chrétienne.

En effet, le coeur a un rapport direct avec la dimension de l'Esprit, avec la dimension de l'Amour, avec la dimension du Royaume de Dieu, avec celle de la prière, des dons de l'Esprit...

Cela devrait nous donner envie d'avancer sur le sujet.

 

2. De plus en plus profond

Quand je monte à Paris avec le TGV, je peux voir des milliers d'images, mais je n'ai le temps d'en regarder aucune.

Quand je marche dans les rues ou les parcs de Paris, ou si je visite un musée, je peux regarder ce qui se passe autour de moi. En général, on voit une publicité et on regarde un tableau. Ce n'est pas la même chose. Jésus ne dit pas : "Si un homme voit une femme pour la convoiter," mais "s'il regarde une femme (autre que la sienne, bien-sûr), il a déjà commis un adultère dans son coeur" (Mt 5.28).

Est-ce juste une "leçon de français" ? Non. Ce sont deux expériences différentes.

Voir est banal, nous le faisons constamment. C'est comme entendre. Il suffit d'avoir des yeux.

Regarder ne concerne pas que les yeux : il y a dejà une forme d'attachement. "Tu me regardes (ou tu m'écoutes) quand je te parle ? " Regarder ou écouter va laisser plus de traces, beaucoup plus que seulement voir et entendre. "Ecoutez et votre âme vivra !" "Mes brebis écoutent ma voix et elles me suivent".

Contempler, c'est regarder longuement. Paul l'emploie dans sa deuxième lettre aux Corinthiens : "Nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, comme par le Seigneur, l'Esprit" (2 Co 3.18). Contempler a quelque chose à voir avec l'adoration (qui revient à Dieu seul).

La réalité décrite dans ce passage n'est pas évidente à à saisir ! On pourrait bien passer dessus en se disant : "Ce Paul, qu'est-ce qu'il raconte ?". Et pourtant, Paul dit : "Nous tous qui...". Il s'agit donc d'une expérience normale du chrétien. Cette expérience-là se situe au niveau du coeur et implique l'action de l'Esprit sur notre esprit. Que fait-il ? Il nous transforme à l'image du Seigneur ! Le mot grec traduit par transformer est : métamorphéô. C'est à dire qu'il opère en nous ce qu'aucun effort ne peut obtenir sans lui – ni physique ni psychologique. Pour le dire en un mot, c'est sur-naturel.

Paul illustre cela avec ce qui est arrivé à Moïse, quand celui-ci s'est tenu sur la montagne en présence de Dieu, durant 40 jours et 40 nuits. Il est dit que Dieu parlait avec Moïse comme un homme parle avec son ami (Ex 33.11). Puis Moïse est descendu, sans doute épuisé, hirsute, couvert de transpiration et de poussière. Mais son visage rayonnait de lumière – et il ne le savait pas. Et cette lumière était si lumineuse, qu'il a dû mettre un voile sur son visage car les Israëlites craignaient de s'approcher de lui (Ex 34.28-35).

Paul dit aux Corinthiens : c'est l'expérience normale du chrétien ! Elle se situe au niveau du coeur. Il le dit avec d'autres mots dans ce même chapitre : "Vous êtes manifestement une lettre de Christ, écrite non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre mais sur des tables de chair, sur les coeurs" (3.3). C'est à dire qu'on peut lire la Parole de Dieu en nous, sans même qu'on ait à ouvrir la bouche. Un peu plus tôt, dans la même lettre, il dit :"Vous êtes la bonne odeur de Christ" (2.15). Ce n'est pas une question de chêvrefeuille ou de lavande... Ce n'st pas physique, ni psychologique ; c'est spirituel. C'est en rapport avec le coeur.

Remarquez aussi que Paul ne dit pas : Vous serez, ou Soyez, mais : Vous êtes ! Comment ?! Parce que Christ habite dans nos coeurs (s'il y habite). Parce que "son amour est versé dans nos coeur par le Saint Esprit qui nous a été donné" (Ro 5.5). Quand je vais bien seulement ? Non, en tout temps.

N'y a-t-il donc rien à faire ? En un sens non. Il n'y a rien à faire, pas plus que pour être sauvé ! Que peuvent nos efforts ? Et cependant, il y a une dimension de notre être qui est spécialement concernée, selon laquelle la lumière du Seigneur, son odeur, son amour seront plus ou moins perceptibles, opérants. Cette dimension, c'est le coeur. Mais que savons-nous de notre coeur, finalement ?

 

3. L'esprit, l'âme et le corps

Voir, correspond au corps (les yeux). Regarder, c'est le corps et l'âme, avec les émotions, la pensée. Contempler a quelque chose à voir avec l'esprit, c'est à dire avec le coeur dans le sens biblique.

L'âme et le corps sont très étroitement associés, dépendants l'un de l'autre. On n'en revient pas de voir les effets de l'un sur l'autre. Qu'un nuage passe, et déjà mon âme est plus triste. Un comprimé avec quelques molécules chimiques ou un verre d'alccol et cette tristesse s'estompe. Ainsi, le corps (avec les sens) est en permanence sollicités par l'environnement : ce qu'on voit, ce qu'on entend, ce qui touche ou nous touche, ce qu'on sent... mais l'âme aussi, au travers du corps. Ce sont les émotions, les sentiments, mais aussi l'imagination et les pensées qui nous occupent sans cesse.

L'enseignant chinois Watchman Nee a montré à quel point notre âme (que nous considérons comme notre être intérieur), est en réalité située à la périphérie de notre être.

Il appelle le corps : 'l'être tout à fait extérieur', l'âme : 'l'être extérieur', et l'esprit : 'l'être intérieur'.

Cette composition de notre personne comme une sorte de 'trinité' est confirmée par l'Ecriture : « Que votre être tout entier, l'esprit, l'âme et le corps, soit conservé irrépréhensible pour l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ » (1 Th 5.23).

Les trois dimensions sont donc importantes, mais elles sont distinctes. L'âme n'est pas le corps ; l'esprit n'est pas l'âme. Le corps, en grec, de dit : soma.. L'âme : psyché. La dimension psychologique de notre être comprend, dit-on, les sentiments, la volonté et la pensée. Ce n'est pâs rien ! L'esprit en grec, se dit : pneuma. Bibliquement, c'est la dimension du coeur.

En réalité, nous vivons... 90 ou 95 ou 98 % de notre vie au niveau de notre corps et de notre âme. Le niveau psycho-somatique. Peut-être 100 % dans certains cas... L'esprit, c'est la dimension du coeur. Mais cela est-il important ?

 

4. Tout confondre ?

Je donne un exemple. En grec, il y a trois mot qui correspondent à trois dimensions de l'amour :

Eros, pour l'amour de désir ; philia pour l'amour d'affection ou d'amitié et agapê pour l'amour qui a sa source en Dieu. Ces trois dimensions sont légitimes... mais différentes.

Il n'est pas difficile d'associer l'amour eros au corps. Le désir n'est-il pas un des moteurs de la vie ? Et cela ne vient-il pas de Dieu ? Mais cela suffit-il ? Evidemment pas.

L'amour philia, c'est l'affection ou l'amitié. Il s'agit d'un attachementqui se situe au niveau de l'âme, c'est à dire de la dimension psychologique de notre être. Remarquons tout de suite que ce n'est pas si éloigné que cela de l'amour de désir. Bien des penseurs ou des psychologues ont montré que beaucoup de nos attachements et de nos actes, même en apparence généreux, sont en réalité motivés par un besoin, un désir. Paul le dit ainsi : "Quand je distribuerais tous mes bien pour la nourriture des pauvres, si je n'ai pas l'amour...". Il parle de l'amour agapê, l'amour qui donne, qui se donne. Cet amour-là est lié au coeur, à l'Esprit / à l'esprit, à Dieu !

Illustration avec un récit qui se trouve en 2 Samuel 13 : "Absalom, fils de David, avait une soeur qui était belle et qui s'appelait Tamar. Et Amnon, fils de David l'aima. Amnon était tourmenté jusqu'à se rendre malade à cause de Tamar, sa soeur, car elle était vierge et il paraissait difficile à Amnon de faire auprès d'elle la moindre tentative". Amnon va alors user de ruse, faire le malade et demander que sa soeur vienne lui apporter à manger. "Comme elle lui présentait les gâteaux, il la saisit et lui dit : Viens, couche avec moi, ma soeur... Il ne voulut pas l'écouter : il lui fit violence, la déhonora et coucha avec elle. Puis, Amnon eut pour elle une aversion plus forte que n'avait été son amour. Et il lui dit : Lève-toi et va-t-en !"... Tamar répandit de la cendre sur sa tête, et déchira sa tunique bigarrée ; elle mit la main sur la tête, et s'en alla en poussant des cris".

Poignant, n'est-ce pas ? Juste avant, c'est l'adultère de David avec Bath-Schéba, suivi de son repentir. Nous nous souvenons que David a eu de la peine à prendre conscience. Juste après, ce sera la haine et la vengeance d'Absalom contre son frère. Bien peu d'amour, en fait, dans tout cela. Si nous savions combien l'amour véritable est rare sur la terre, je crois que nous pleurerions, comme Jésus devant Jérusalem.

 

5. Donne-moi ton coeur !

Mais voilà, l'homme ne se réduit pas à un corps et une âme plus ou moins évoluée, comme les animaux. Il est aussi doté d'un coeur. Ce coeur est comparable à une coupe que Dieu veut purifier pour y faire résider son Esprit. Dieu est Esprit et c'est par notre esprit régénéré qu'il peut communiquer avec nous et communiquer sa vie.

Ne savez-vous pas que l'Esprit de Dieu réside en vous ? C'est au niveau du coeur.

L'Esprit témoigne à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. C'est au niveau du coeur.

L'Amour de Dieu est versé dans nos coeurs par le St Esprit. C'est au niveau du coeur.

(...)

Le corps n'est que la partie extérieure, l'enveloppe, l'outil de notre être. Bien qu'il soit important aussi – et quelques fois le corps est mentionné pour désigner l'être tout entier (Ro 12. Cf. 1 Co 6).

L'âme est aussi une dimension relativement extérieure de notre être, même si elle touche aussi des aspects prépondérents comme la pensée, la volonté, les sentiments. Il semble que ce soit là presque tout notre être.

Le coeur, c'est la dimension de Dieu inscrite dans notre être, éteinte chez celui qui n'est pas né de nouveau, ramenée à la vie chez le chrétien.

Charles NICOLAS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1Un mot sur le "Post-modernisme".