La cène et la vie fraternelle

 

Témoignage de Spurgeon.Pendant l'été de 1850, Spurgeon partit s'installer à Cambridge. Eprouvant le désir de s'associer aux chrétiens de Cambridge, Spurgeon se joignit à l'église baptiste de la rue Saint-André. La première fois qu'il assista au culte, personne ne lui adressa la parole. Alors, comme l'assistance quittait le bâtiment, il se tourna vers son voisin, et lui dit : "J'espère que vous vous portez bien, Monsieur ?", ce qui entraîna la conversation suivante :

- Monsieur, je ne vous connais pas.

- Et cependant, nous sommes frères.

- Je ne vois pas bien ce que vous voulez dire.

- Eh bien, lorsque j'ai pris le pain et le vin, il y a un instant, symboles de notre fraternité en Christ, je l'ai fait sincèrement. Pas vous ?

Ils avaient alors atteint la rue, et l'homme, posant les mains sur les épaules du jeune homme,

déclara : "O sainte simplicité ! Vous avez tout à fait raison, mon cher frère, tout à fait raison. Venez prendre le thé chez moi".

Il lui redemanda de revenir le dimanche suivant. Par la suite, il l'invita chaque dimanche et une amitié durable s'installa entre eux.

1. La cène

Le mot cène signifie repas. Ce repas, initialement, était pris dans les maisons, comme la Pâque en Egypte. Remarquez la fin du dialogue relaté par Spurgeon. Le Monsieur lui dit : "Venez prendre le thé chez moi". Chez moi ! C'est la démonstration du lien qui doit exister entre le lieu de culte et la maison, la continuité entre le temps de communion et la vie de tous les jours ! Ainsi, la cène est reliée à ce qui la précède (suis-je réconcilié avec mes frères et soeurs dans la foi, avec mes proches, avec le Seigneur ? Suis-je accordé ?) et avec ce qui la suit (ma vie sera-t-elle conforme à ce que j'ai attesté en prenant publiquement le pain et le vin ?).

La cène nous renvoie évidemment à la double dimension individuelle - « Que chacun donc s'éprouve soi-même » (1 Co 11.28) - et communautaire de la vie chrétienne et de la vie de l'Eglise. "Car celui qu mange et boit sans discerner le corps du Seigneur mange et boit un jugement contre lui-même" (11.29). "Discerner le corps de Christ" ? C'est quoi ? Son corps pendu à la croix, sans aucun doute. Mais aussi la communion qu'il a établie entre ses rachetés, naturellement. Ce n'est pas n'importe quoi.

La cène est un repas de commémoration, d'annonce et de communion. On pourrait ajouter : de consécration. Il y a à cela de nombreuses incidences. Se réconcilier avec son frère avant d'apporter son offrande (Mt 5.23-25). Veiller les uns sur les autres : "si ton frère a péché..." (Mt 18.15. Cf. 7.5). S'accueillir dans les maisons : "Exercez l'hospitalité..." (1 Pi 4.9). Ce qui comprend l'assistance fraternelle : "Si un frère manque de nourriture..." (Jc 2.15 ; 1 Jn 3.17). Si nous ne voyons pas ce qui ne va pas à ce niveau, le Seigneur le voit. La communion est une réalité sensible : un rien la réjouit, un rien l'attriste, comme l'Esprit. Si la coupe est fissurée, elle aura du mal à déborder.

Je crois que toute la vie chrétienne, toute la vie de l'Eglise, toute l'action pastorale et diaconale peuvent se construire autour de la cène, en préparation et en prolongement de celle-ci.

Dans la "pédagogie" de la cène, il y a trois dimensions (les mêmes que pour la prédication, d'ailleurs). L'instruction : il faut expliquer le sens et comprendre ce que l'on fait. Il faut le rappeler aussi, sans cesse, car cela est centré sur la personne et l'oeuvre de Jésus-Christ. Cela se fait en quelques mots lors de la liturgie de la cène, mais ce n'est pas le seul moment. Cela peut se faire aussi dans les maisons, préventivement. Il y a bien-sûr l'encouragement, l'assurance de la foi, l'affirmation de l'espérance offerte. Il y a enfin la mise en garde, l'avertissement, l'appel à l'intégrité.

Ces trois dimensions constituent l'essentiel de la tâche pastorale des pasteurs et des anciens. Mais en un sens, chaque chrétien y a part, selon son niveau de maturité et selon les dons que Dieu lui a confiés. Expliquer quand le sens ou la compréhension manquent ; encourager quand le doute ou les combats prennent le dessus ; avertir quand la légèreté conduit à des inconséquences, voire à des transgressions. Avertir est évidemment le moins facile, mais ce n'est pas le moins nécessaire et c'est toujours dans le but d'aider, de secourir (la personne et la communauté).

 

2. La dimension du sacrifice

"Si le grain ne meurt..." a dit Jésus. La Rédemption commence par un sacrifice, cela est incontournable. Celui du Seigneur pour nous ; et le nôtre avec Lui. Christ, en effet, n'est pas seulement mort pour nous, mais pour que nous puissions mourir nous aussi, avec lui et en lui, ce qui est la condition de la vie nouvelle, de la vie conduite par l'Esprit. La mort de Jésus ne nous fait pas faire l'économie d'une mort : elle nous entraîne au contraire dans une mort, la mort de la chair, la mort à soi-même, la mort au péché et même la mort au monde (Ga 6.14).

Je voudrais souligner ici la dimension de l'Amour avec cette parole récapitulatrice de Jean : "Nous avons connu l'amour en ce qu'il a donné sa vie pour nous ; nous aussi, nous devons donner notre vie pour les frères... Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons les frères. Celui qui n'aime pas son frère demeure dans la mort" (1 Jn 3.16, 14. Cf. Jn 15.12...).

La dimension du sacrifice, comme l'Evangile lui-même, est "une folie pour ceux qui périssent, mais une puissance pour ceux qui croient" (1 Co 1.18). Voulons-nous vivre et voir la dimension du Royaume de Dieu dans l'Eglise ? Comprenons alors que la relation qui va exister entre nous ne peut pas être comparée à celle qui existe entre les hommes en général. Elle sera marquée par l'aptitude au sacrifice qui découle directement de l'Amour de Dieu reçu, et de l'Espérance qu'il nous a acquise. "A l'amour que vous aurez les uns pour les autres, tous sauront... Aimez-vous comme je vous ai aimés" (Jn 13). "Celui qui aime son frère demeure dans la lumière !" (1 Jn 2.10). Comprenons-nous que chacun de ces termes désigne la communauté chrétienne et elle seule. C'est à cette condition seulement qu'il y aura une démonstration aux yeux de ceux du dehors.

Cet amour-là doit marquer le coeur de chaque chrétien. Il se manifestera notamment par la capacité à pardonner (Mt 18.21 ; 1 Pi 4.7), mais aussi par l'aptitude à renoncer à ses droits pour eux. Je pense à deux applications concrètes dont nous parle Paul :

Au chapitre 14 de la lettre aux Romains, il explique que l'amour pour les membres plus fragiles doit conduire certains membres à renoncer à une liberté dont ils auraient pu user, dans le seul but de ne pas troubler des frères et la communauté. En un sens, la communauté prime.

Aux Corinthiens cette fois, l'apôtre explique qu'il est impensable d'avoir des querelles entre chrétiens (à plus forte raison devant des gens du dehors) ; qu'il faudrait promptement appeler un frère sage qui puisse prononcer entre ses frères ; et que si cela n'est pas possible ou n'aboutit pas, "mieux vaut se laisser dépouiller que d'avoir des querelles entre frères" (1 Co 6.1-8). Cela signifie renoncer à un droit.

Ce que je vis avec mes frères en Christ, en bien ou en mal, reflète et affecte directement ce que je vis avec le Seigneur lui-même !

3. Le lien de la perfection

Je voudrais terminer en descendant encore plus profond, si on peut dire, en attirant notre attention sur la dimension du coeur (le grand oublié, le grand méconnu), avec cette pensée : plus quelque chose vient de profond en moi, plus l'impact est grand autour de moi. On pourrait développer cela bien longuement. Je ne retiendrai ici que trois applications : l'Amour, les paroles, les dons de l'Esprit.

a. L'Amour chrétien, nous venons d'en parler avec la dimension du sacrifice. Je voudrais seulement confirmer ce que j'ai déjà dit : L'Amour chrétien n'est pas un amour sentimental. L'Amour dont nous devons nous aimer les uns les autres est celui de Dieu pour son Fils et celui du Christ pour nous. Pour nous spécifiquement (Jn 15.12 ; 17.23, 26). Cet Amour-là, ceux qui ne sont pas nés de nouveau y sont étrangers...

Cet Amour est un Amour spirituel, puisqu'il "sort de" de Dieu (1 Jn 4.7, 16) qui est Esprit : il est "versé dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné" (Ro 5.5). Cet Amour n'a pas sa source en nous : nous devons le recevoir. Non pas une fois seulement, ni même une fois de temps en temps, mais constamment. Cela a donc un rapport direct avec l'état de mon coeur devant Dieu, avec la qualité de ma relation, de ma dépendance vis-à-vis de lui ; disons-le, du brisement de mon coeur et de la grâce qui relève et fait vivre. Sans Dieu, l'Amour chrétien n'est pas difficile, il est impossible.

Cet Amour-là n'est pas désincarné, au contraire. Comme la foi, il se démontre par des actes. "N'aimez pas en paroles seulement, mais en action et avec vérité" (1 Jn 3.16-18).

b. La parole du chrétien. Nous oublions le lien étroit qui relie le coeur et la bouche (Mt 12.34). Nous oublions l'importance des paroles que nous prononçons (Mt 12.37). Le livre des Proverbes, le chapitre 3 de la lettre de Jacques insistent beaucoup sur cela. L'apôtre Paul le dit aussi en une phrase qui ne devrait jamais être oubliée : "Qu'il ne sorte de votre bouche aucune parole mauvaise, mais s'il y a lieu, quelque bonne parole qui serve à l'édification et communique une grâce à ceux qui l'entendent" (Ep 4.29).

Paul rappelle là la vocation initiale de la parole qui sort de notre bouche, vocation qui doit être restaurée chez le chrétien. Toutes nos paroles, toutes, devraient communiquer une grâce (un bienfait, un secours, un témoignage, la transmission de quelque chose qui vient de Dieu, comme si Dieu parlait à travers nous) et servir à l'édification. L'édification, ici, doit encore être entendue dans le sens collectif et pas seulement individuel : la finalité, c'est l'unité spirituelle entre les chrétiens, l'amour fraternel, la maturité en Christ de la communauté comme "un corps bien coordonné et formant un solide assemblage..., dans la vérité et l'amour" (Ep 4.16).

c. Les dons de l'Esprit ou les dons de la grâce. On ne peut parler de l'édification de l'église sans évoquer le chapitre 12 de la première lettre aux Corinthiens. La présentation qui a été parfois faite de ces dons a pu être caricaturale, et cela a pu provoquer une forme de rejet. Ce chapitre (relisons-le) nous affirme que tous les chrétiens sont concernés, sans exception ; tous, c'est à dire chacun (12.6-7, 11, 13, 27). Ce chapitre nous dit que c'est Dieu qui oeuvre ainsi, souverainement : "Un seul et même Esprit opère toutes ces choses, les distribuant à chacun en particulier, comme il veut" (12.11). Enfin, la finalité, c'est "l'utilité commune" (12.7) ; c'est "qu'il n'y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient également soin les uns des autres" (12.25) ; c'est que nous apparaissions à nos propres yeux et aux yeux des autres comme "le corps de Christ, ses membres chacun pour sa part" (12.27). Disons-nous bien que cela peut être imité par les capacités toutes humaines, mais jamais réalisé.

L'apôtre Pierre redira cela exactement : "Comme de bons dispensateurs (gérants) des diverses grâces de Dieu, que chacun mette au service des autres le don qu'il a reçu" (1 Pi 4.10. Cf. Ro 12.3-17).

Cela paraît si beau, en un sens, que nous avons peut-être un doute sur la réelle possibilité de le vivre. Je dirai ceci : ce n'est pas difficile, c'est impossible. Mais dans la dépendance de Dieu, dans la foi, c'est possible parce que c'est le Seigneur lui-même qui le réalise, comme notre salut ! C'est le Seigneur qui le réalise, et si nous nous avançons pour être au bénéfice de sa grâce, non pas pour nous-mêmes seulement mais pour tous (les frères et soeurs en Christ1), alors nous serons simplement les témoins d'une sorte de perfection de la grâce qui pourvoit, au milieu même des épreuves et tribulations que nous pourrons connaître.

Charles Nicolas

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1Tous, c'est à dire au delà de ma seule église locale ou dénomination, bien-entendu.