III. RECOMMANDATIONS PRATIQUES (1)


                                           1.    La chambre
                                           2.    Le recueillement
                                           3.    Être témoin
                                           4.    L’écoute
                                           5.    La parole opportune


Maintenant, nous évoquerons un certain nombre de dispositions pratiques inspirées par le contexte de l’accompagnement des personnes malades ou en fin de vie. C’est mon expérience d’aumônier hospitalier qui orientera ici notre réflexion. Plus d’un Français sur deux meurt à l’hôpital (58 %). Nous pouvons considérer en effet l’hôpital comme une représentation du monde avec ses multiples maux, pour en tirer des leçons applicables ensuite de manière plus générale.


1.    La chambre


Nous avons vu que l’accompagnement peut se vivre en pleine campagne! Ne l’oublions pas. Il n’y a pas de lieu sacré (1). Il n’y a plus de temple ni de « maison de Dieu ». L’Église, ce n’est pas le bâtiment ! Le lieu important, c’est le cœur, si souvent négligé, verrouillé, oublié. On peut cependant considérer que la maison est un lieu propice pour vivre un accompagnement. Ouvrir sa maison et à plus forte raison sa chambre à un visiteur, c’est déjà un peu dévoiler sa vie. C’est le lieu de l’intimité (2). Quand on est en pyjama ou en chemise de nuit, plusieurs couches de protection ont déjà peut-être été déposées. C’est comme si l’âme devenait un peu plus transparente. Telle personne est forte ou joviale habituellement, et là se trouve fébrile ou angoissée. Elle était fière, la voilà devenue plus humble; sûre d’elle, la voilà hésitante…


Attention, cette vulnérabilité est à la fois favorable à la rencontre et… tellement inhabituelle qu’elle peut présenter certains dangers. La maison est un lieu propice pour dévoiler ce qu’on cache dans la rue (et à l’église), pour dire où on a mal, pour ouvrir son cœur. Des réflexes de pudeur peuvent disparaître, des confidences insoupçonnées peuvent être formulées. Comment aller assez loin sans aller trop loin? Cette question se pose particulièrement dans l’entretien en tête-à-tête — qui est pratiquement nécessaire pour vivre un accompagnement pastoral (3).


Il n’est pas difficile de montrer que la Bible fait de la maison le premier lieu d’apprentissage de la foi (4). Calvin recommande aux chrétiens de « gouverner leurs maisons comme de petites Églises ». C’est donc là que peuvent se vivre les premiers accompagnements, que peuvent être apprises les premières leçons face aux situations de souffrance. La maison reflète la personne. L’expérience montre que la majorité des problèmes qui apparaissent dans les Églises — et auxquels il est difficile d’apporter réponse — ont leur racine dans ce qui se vit à la maison. Ce qui se vit dans la maison influence ce qui se vit dans l’Église plus que l’inverse. Nous voyons que Paul, formant les anciens, les a rencontrés « publiquement et dans les maisons » (Ac 20.20). Ceux-ci devaient diriger leur maison correctement (1 Tm 3.2-5), de même que les diacres (1 Tm 3.12).


Dans les hôpitaux, cliniques, maisons de retraite, la chambre qu’occupe le patient est considérée comme son domicile. Même si aides-soignants, infirmiers et médecins sont susceptibles de frapper à la porte à tout moment, la chambre demeure un lieu d’intimité. C’est aussi un lieu de solitude qui offre la possibilité d’un recueillement. « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret » (Mt 6.6).


2.    Le recueillement


Nous avons vu que l’épreuve, la souffrance, sont comme une invitation à « entrer en soi-même » (Lc 15.17) et à « pénétrer dans les sanctuaires de Dieu » (Ps 73.17). Ce sont là deux démarches qui sont loin d’être banales et qui supposent une dimension de recueillement, de silence intérieur, d’écoute spirituelle (5). Le premier objectif du visiteur devrait être de ne pas perturber ce « recueillement » en cours, cette rencontre avec elle-même que la personne souffrante est censée vivre, par le seul fait qu’elle est souffrante, même si elle n’est pas chrétienne. Avant d’avoir rendez-vous avec Dieu, on pourrait dire que celui qui souffre a rendez-vous avec lui-même, même s’il n’en est pas pleinement conscient. Le visiteur est donc bien présent, mais il entre sur la pointe des pieds. Il espère ne pas interrompre la démarche de recueillement.


Ce qui se passe dans la vie de la personne visitée dépasse le visiteur (et la personne visitée), inévitablement, les répercussions de la maladie (même bénigne) pouvant être considérables. Les Juifs ont l’habitude de dire que quand on visite une personne malade ou endeuillée, on n’ouvre pas la bouche avant elle. C’est elle qui décide (Job 2.13). L’expérience de la maladie est à bien des égards semblable à celle du désert : c’est un lieu inhospitalier, inconfortable, dans le registre de la survie, du doute, à la frontière de la vie et de la mort. Cette solitude est à la fois redoutable et propice, un peu comme le jeûne… Pensons au fils prodigue. Personne ne lui a dit ce qu’il devait faire : « Étant entré en lui-même, il se dit… » (Lc 15.17). En fait, c’est Dieu qui le lui dit ! (6)  La visite à la personne malade doit certes dissiper le sentiment d’isolement ou d’abandon parfois ressenti, mais elle ne doit pas la distraire de ce qu’elle est en train de vivre avec elle-même et avec Dieu. Elle doit aussi l’aider à accepter l’inévitable solitude que chacun est appelé à vivre devant Dieu, notamment devant la mort.


Cela suppose que le visiteur porte en lui-même une disposition au recueillement, une capacité à regarder sa propre souffrance, ses propres questions, ses propres limites, sans mensonge, sans fuite. La personne qui souffre fait « du chemin »; parfois beaucoup de chemin. Elle devient quelques fois un point à l’horizon, loin devant (ou loin en retrait), alors que son entourage ne comprend pas ce qu’elle est en train de vivre ou le refuse (7). Même s’il n’est pas lui-même en fin de vie, le visiteur pourra accompagner une personne qui vit une telle préparation intime dans la mesure où il aura lui-même commencé à apprendre ce que cela signifie. On aimerait que tous les médecins en soient là. La passion de Jésus n’a pas commencé avec son procès (8)… Je voudrais ici faire remarquer que cette attitude est peu compatible avec la précipitation (9). Un bon visiteur ne court pas : ni en faisant ses visites… ni même d’une manière générale. Peut-on imaginer Jésus en train de courir ?


3.    Être témoin


Avant de parler aux disciples d’Emmaüs, Jésus les a écoutés. Avant d’écouter, il a observé, il a vu qu’ils étaient tristes (Lc 24.17). Être témoin est à la fois très modeste et très important. Un témoin, même s’il est un enfant, peut changer en quelques mots le cours d’un procès. Un témoin n’a pas tellement autre chose à faire qu’être là, attentif, désintéressé (ne cherchant pas son propre intérêt), disponible, véridique, courageux. Sa présence seule change quelque chose, opère un « travail » d’autant plus profond que le témoin est fiable et offre une présence de qualité.


Cette présence n’est pas premièrement liée aux paroles que l’on dit : on peut dire beaucoup de choses et être peu présent; on peut être silencieux et être très présent. C’est plutôt lié à l’amour, à la maturité spirituelle, à l’intimité avec Dieu. Plus ces réalités sont présentes, moins il est nécessaire de parler. Plus une circonstance est sérieuse, plus la sobriété est de mise (Ec 5.1; 1 Pi 4.7). En réalité, un témoin ne parle que si on l’interroge ! (1 Pi 3.15).


Le visiteur est témoin (pour autant que cela se voie) du travail qui est en train de s’opérer dans la vie de la personne, des évolutions, des blocages, des confusions, des colères ou des lâcher-prises… Ce travail a pu commencer il y a longtemps ou récemment. Chaque étape demande une attitude appropriée. Le visiteur chrétien est aussi témoin de l’amour et de la justice de Dieu, même s’il ne le dit pas (Ex 34.29). Il a devant ses yeux la parfaite bonté, la parfaite sagesse, la parfaite vérité de Dieu (10).



4.    L’écoute (11)


C’est la disposition du témoin, capitale, qui va permettre (enfin) à la personne visitée (si elle le veut et quand elle le veut) de dire ce qu’elle a à dire sur sa vie. « Ne parle pas, écoute ce que j’ai à te dire », dit le malade. L’écoute demande du temps; elle demande surtout un important travail sur soi, une grande disponibilité. Beaucoup de personnes ne sont pas réellement à même d’écouter, c’est-à-dire d’écouter jusqu’au bout, écouter sans que cela les renvoie à elles-mêmes, à leur vécu ou à leur opinion. L’écoute véritable est rare. En aumônerie, c’est un des critères qui nous conduit à écarter beaucoup de personnes qui souhaiteraient être visiteurs ou visiteuses. Écouter signifie qu’on offre à la personne la possibilité de dire ce qu’elle désire peut-être dire depuis longtemps sans l’oser, sans l’interrompre, sans apporter de commentaire, simplement en l’invitant délicatement à aller plus loin, si elle le souhaite. Cela peut se faire en plusieurs étapes.


Permettre à une personne de dire avec ses mots ce qui est au fond de son cœur n’est pas seulement une démarche de communication ou un travail de nature psychologique. Cela peut aussi être une démarche spirituelle : une mise en lumière qui permet à Dieu de révéler sa grâce. « Tant que je me suis tu, mes os se consumaient » (Ps 32.3; voir 1 Jn 1.5-10). Il est notoire, en Europe, que les demandes d’antalgiques ou d’euthanasie diminuent quand un tel accompagnement est proposé. L’écoute demande qu’une place puisse être accordée à des temps de silence. Si une personne sait se tenir silencieuse à côté de moi assez longtemps, après m’avoir fait connaître sa disponibilité, je pourrai peut-être lui dire ce que j’ai à dire sans avoir encore osé le dire.


La véritable écoute n’est pas passive. Il est important de « valider » ce que la personne dit ou vit : J’entends ce que vous me dites, je vois que vous êtes troublé(e)…, et quelques fois de reformuler ce que la personne vient de dire pour vérifier qu’on a bien compris ce qui a été dit. (Ne jamais exclure le risque de mal comprendre). Le premier besoin d’une personne n’est pas d’avoir la réponse à sa question (ou la solution à son problème), c’est d’être vraiment écoutée.


La capacité à écouter vraiment une personne révèle la maturité d’un chrétien, sa sensibilité à l’autre, mais aussi à Dieu. Dietrich Bonhoeffer écrit : « Le premier service que l’on doit au prochain est de l’écouter. De même que l’amour de Dieu commence par l’écoute de sa Parole, ainsi le commencement de l’amour pour le frère consiste à apprendre à l’écouter… Les chrétiens, et spécialement les prédicateurs, croient souvent devoir toujours “offrir” quelque chose à l’autre lorsqu’ils se trouvent avec lui; et ils pensent que c’est leur unique devoir. Ils oublient qu’écouter peut être un service bien plus grand que de parler… Qui ne sait pas écouter son frère bientôt ne saura même plus écouter Dieu; même en face de Dieu, ce sera toujours lui qui parlera… Nous devons écouter avec les oreilles de Dieu, afin de pouvoir nous adresser aux autres avec sa parole » (12).


5.    La parole opportune


Le prophète Ésaïe nous montre d’une manière saisissante le lien qui existe entre la disposition à l’écoute et l’aptitude à dire la parole juste. « Le Seigneur m’a donné une langue exercée pour que je sache soutenir par la parole celui qui est abattu. Il éveille, chaque matin, il éveille mon oreille pour que j’écoute comme écoutent les disciples » (És 50.4-5). Jésus lui-même a dit qu’il recevait de son Père (dans l’écoute donc) les paroles qu’il disait (Jn 8.26; 12.49-50; 14.10; 17.8). C’est le principe même de la fidélité, de la délégation, de l’autorité, du ministère (13). En fait, c’est proprement « agir au nom de Jésus » (c’est-à-dire de sa part, sur son ordre), ni plus ni moins. En fait, toute visite, tout accompagnement doit pouvoir se vivre « au nom de Jésus ».


Le dialogue de Jésus avec la femme samaritaine (qui est une personne en souffrance) montre l’importance de la parole soudaine venue de Dieu (comme une « parole de connaissance ») : « Appelle ton mari » (Jn 4.16). Cette parole impromptue, survenant au cours d’un échange laborieux, fera basculer la situation. L’écoute — de l’autre et de Dieu — permet de dire la parole opportune : pas nécessairement un discours, mais « une parole qui communique une grâce à celui qui l’entend » (Ép 4.29). En général, une parole suffit (Pr 16.24; 25.11) : la foi permet d’accepter qu’il ne soit pas utile d’en rajouter (14).


L’écoute qu’offre le visiteur (et l’attention dont elle témoigne) est un reflet de l’écoute du Seigneur lui-même. Elle n’est pas passive; elle permet la relation (y compris si la personne est aphasique). « Quand je t’écoute, je te dis que tu existes ». Enfin, celui qui écoute offre beaucoup, mais il reçoit aussi et peut être considérablement enrichi. À la fin de nos visites, nous disons souvent « Merci » aux personnes que nous avons écoutées.


Charles Nicolas, pasteur

 

Notes :

(1) La conversion de Lydie s'est passée au bord d'une rivière (Ac 16.13-15).

(2) L’évangéliste anglais Roy Hession rapporte le témoignage des acteurs du Réveil en Afrique de l’Est (1947) : « Notre expérience du Réveil a débuté dans nos relations les plus intimes : dans nos foyers. »

(3) On sera attentif au caractère délicat que peuvent revêtir les relations entre hommes et femmes. Il sera nécessaire parfois de mettre un terme à des confidences qui se prolongent excessivement.

(4) On peut lire Dt 6.7; Jos 7.14; 24.15; 1 Tm 5.4…

(5) Autrefois, on voyait aux abords des hôpitaux des panneaux portant la mention : « Silence, hôpital! » Maintenant, il y a la télévision dans chaque chambre.

(6) Plusieurs passages font du cœur le lieu où Dieu parle : Ps 16.7; 27.8. Nous voyons aussi Dieu s’exprimer au milieu de la prière du croyant : Ps 50.15; 51.8…

(7) On peut dire que la parole inopportune de Pierre en Mt 16.22 interrompt le recueillement de Jésus qui annonce sa passion.

(8) Les cantiques d’autrefois se terminaient fréquemment par une strophe évoquant le moment de la mort. Ainsi, les chrétiens — y compris les enfants — se souvenaient-ils de cette échéance à la fois grave et attendue. « Si nous devons bientôt quitter ces lieux bénis, nous nous retrouverons là-haut, pour toujours réunis ! »

 

 

 

 

 

 

(9) D’où l’importance d’un diaconat et de la diaconie dans l’Église, de telle sorte que nul ne soit surchargé.

(10) Le cœur et le visage du chrétien reflètent ce qui est l’objet de sa contemplation. Contempler, c’est regarder longuement. Paul parle de cela précisément en 2 Corinthiens 3.18. Ainsi, celui qui regarde un chrétien devrait découvrir en lui un reflet de la lumière et de la grâce de Dieu.

(11) Comme complément à cette section, voir aussi mon article Écouter Dieu et ma série d’études Vivre à l’écoute.

(12) Dietrich Bonhoeffer, La vie communautaire.

(13) C’est aussi le principe de la prière que Dieu exauce, c’est-à-dire qu’il a lui-même inspirée (Ps 37.4; 1 Jn 5.14-15).

(14) La réponse de Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16.16) est une parole reçue de Dieu, le fruit d’une écoute donc, même inconsciente. Jésus le dit à Pierre. Pierre aurait mieux fait de ne rien ajouter. Cela lui aurait évité une profonde humiliation, par la suite. Pour éviter tout malentendu, je dirai que notre témoignage doit pouvoir être, selon les moments, implicite et explicite. La parole n’est pas toujours nécessaire, car toute notre vie doit parler; mais nul chrétien ne peut se dispenser d’une parole claire quand cela est nécessaire


L’accompagnement pastoral des personnes en souffrance. Cours Logos donné à Ouagadougou, au Burkina Faso, en novembre 2013.
L’auteur est pasteur réformé, aumônier hospitalier et enseignant itinérant; il demeure à Alès en France.