Les leçons d'un Réveil





1. Naissance et développement
du Réveil de la Drôme


1. Premier regard



Les évènements sur lesquels nous allons nous pencher se sont déroulés pas très loin d'ici, entre la vallée de l'Aygue et la vallée de la Drôme. Quand ? Entre 1923 et 1933. Quand je suis revenu d'Allemagne en 1994, je me suis rendu sur ces lieux, et dans le petit village d'Establet où le Réveil a commencé, si on peut dire, j'ai rencontré une dame qui devait avoir 70 ans et qui m'a raconté ce qu'elle a retenu. « On chantait beaucoup dans ce Réveil. Le dimanche matin, chacun sortait de sa  maison en chantant, et on arrivait tous ensemble au temple au son des cantiques ».

Il y a plusieurs sources de renseignements ; notamment le journal mensuel du Réveil, qui s'appelait Le Matin vient. Mais la principale, la plus accessible est sans doute le livre que le pasteur Jean Cadier a écrit peu de temps avant sa mort, à la fin des années 70, Jean Cadier ayant été lui-même un des principaux acteurs de ce Réveil, un des Brigadiers de la Drôme. Son livre s'appelle aussi Le Matin vient .

La préface du livre de Jean Cadier est du pasteur Jacques Deransart qui lui a succédé à Valdrôme en 1934. Que dit-il ?

« Ce qui m'a frappé avant tout, dit-il, c'est l'extrême sérieux de la proclamation, son autorité, son urgence,... ; une interpellation impossible à éluder... A l'urgence de l'appel devait répondre la décision ». Le ton est donné.

De ces simples observations, nous pourrions déjà tirer matière pour de nombreuses réflexions. Je me contente d'indiquer ici quelques pistes.

L'extrême sérieux, l'autorité, l'urgence et l'appel à la décision nous parlent d'un rapport bien particulier avec Dieu et avec sa Parole. Qu'est-ce qui est déterminant, ici ? Je crois que c'est le sentiment de la présence de Dieu qui n'est pas principalement le sujet dont on parle mais Celui  devant qui on se tient, et aussi Celui qui parle et qui agit maintenant.

Ces choses n'étaient pas plus naturelles alors que maintenant. Il s'agit donc d'une prise de conscience (les yeux qui s'ouvrent) comparable à celle de la justification par la foi que fit Martin Luther et qui fit Martin Luther2 ! Sa vie et le monde lui apparurent différents. Une immense énergie s'est libérée dans la vie de Luther quand il a découvert le salut par la grâce, au moyen de la foi.

Les Brigadiers de la Drôme n'ont pas eu de vision ni de révélation particulières sinon celle du sérieux avec lequel Dieu parle dans l'Ecriture. A ce sérieux-là ne peut répondre que le nôtre. L'autorité est évidemment liée à ce sérieux : on ne réplique pas, on ne discute pas, on ne remet pas à demain. C'est donc aussi la dimension de l'urgence (on ne va pas dire à Dieu : Attends !), c'est la dimension du choix (on ne va pas dire à Dieu : J'hésite !). Combien cela nous paraît loin de la sensibilité qui est cultivée aujourd'hui !

Remarquez que le pasteur Deransart ne parle pas ici du contenu du message des Brigadiers, mais de l'impression qu'ils ont laissée. Nous pouvons bien penser qu'il y avait bien un lien entre l'attitude, le ton et le message. Mais il est intéressant de remarquer que l'attitude parlait déjà, de manière frappante. Nous pourrions nous demander aujourd'hui si l'extrême sérieux des prédicateurs frappe les auditoires. Non pas qu'ils soient nécessairement devenus légers ou désinvoltes, mais il semble que le désir d'être agréable, le désir de convaincre que l'Evangile est principalement 'positif', le désir de rassembler sans exclure personne aient façonné de nombreux prédicateurs sur un modèle différent. La bienveillance, la sympathie, la recherche de l'équilibre ou plutôt de la modération et... l'humour semblent être les ingrédients les plus recherchés. C'est le modèle des présentateurs d'émissions de télévision...

On a beaucoup parlé de méthodes de communication. Il semble que la question des Brigadiers était plutôt : Au Nom de qui parlons-nous ? Qu'est-ce qu'Il nous demande de dire aujourd'hui ? Ils n'ont rien dit de nouveau, mais ils ont parlé de manière claire, sans artifice, sans démagogie, avec une pleine conviction. Les premiers qui avaient été touchés, c'était eux. Nous y reviendrons.

Le pasteur Deransart retient également « la volonté de mettre le message de l'Ecriture à la portée du peuple de l'Eglise par sa simplicité ». On a trouvé cela déjà chez Pierre Valdo au XIIème siècle, chez Martin Luther, chez Jean Calvin et chez tous ceux qui non seulement ont travaillé à la diffusion de la Bible mais aussi à la promotion de l'instruction pour que chacun puisse avoir accès à la Bible. Cette volonté est le reflet du désir que Dieu lui-même a de se révéler aux plus modestes et de se révéler autrement que par des rites ou d'habiles raisonnements. Nous avons, dans la même veine, cette recommandation de Charles Spurgeon à ses étudiants, au XIXème siècle : « Faites tout pour qu'on vous comprenne. Rendez impossible qu'on ne vous comprenne pas ! ».

Trois autres points ont encore retenu l'attention du pasteur Deransart, ce premier témoin du Réveil :
L'appel à la sanctification, exprimé par ce mot d'ordre du Réveil : « Dieu ne se contente pas de ce que nous sommes ». Le thème de l'interdit était présent dans certains de leurs messages.
L'absence d'esprit de dissidence : il ne s'agissait pas de se séparer pour créer quelque chose de neuf à côté.
La forte unité qui existait entre les Brigadiers : « Une équipe soudée, avec le grands impact que cela a permis ». Nous reviendrons sur ces points.




2. La naissance du réveil



a. Quelques mots sur le contexte
Nous sommes donc dans le sud de la Drôme, dans un milieu rural, en 1922, c'est à dire très peu de temps après le terrible traumatisme de la Première guerre mondiale.

(Très peu de temps aussi après la fin du régime concordataire qui a assujetti les églises à la tutelle de l'Etat pendant presqu’un siècle. De ce XIXème siècle, l'Eglise réformée est sortie marquée par deux courants distincts : un courant évangélique (450 paroisses) et un courant libéral (150 paroisses). Les tentatives d'unification de ces deux courants (au Synode de 1872 et après la Loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905) ont échoué).

Les Eglises réformées évangéliques sont relativement traditionnelles, plus ou moins assoupies. L'expression « Maintenir la foi de nos pères » dit bien la confusion qui a pu exister entre l'attachement à l'Ecriture et le conservatisme (la dépendance vis-à-vis des formes du passé). Beaucoup sont protestants par fidélité à leur famille... C'est beau, mais est-ce suffisant ?

b. Un événement déclenchant
Le récit commence par un événement déclenchant inattendu, inhabituel, qui aurait pu passer pour un incident anodin : l'intervention d'une bergère après le message, lors du culte à Establet (minuscule hameau de la Drôme provençale) un dimanche après-midi, en pleine période de travaux d'été dans les champs. « Jusqu'à aujourd'hui j'ai vécu pour mon troupeau, dit-elle. Maintenant j'ai compris, je veux vivre pour Dieu ». Etonnement du pasteur.

Le pasteur est surpris, et pourtant l'attente du réveil existait. Devant la somnolence des églises, les pasteurs du sud de la Drôme avaient, un an auparavant, mis à l'ordre du jour de leur pastorale la question du Réveil. Ils ont recherché les leçons du Réveil méthodiste dans ces mêmes villages (1821, 1836), du Réveil au Pays de Galles (1904). Il y avait aussi le ministère de Ruben Saillens avec ses cantiques de consécration à Dieu et les cartes de décision (ramenées du Pays de Galles) : « Voulez-vous faire de ceci votre quotidienne prière, jusqu'à ce que la réponse vienne : ô Dieu, envoie un Réveil et commence-le en moi, pour l'amour de Jésus. Amen ».

Il n'empêche que quand le Réveil survient, il surprend et apparaît de manière certaine comme étant l'œuvre de Dieu. Un des premiers commentaires du pasteur de La Motte Chalencon et d'Establet, Victor Bordigoni : « Dieu est fidèle, ses promesses sont certaines. Il faut le prendre au mot. Dieu veut le réveil. Il le donne à celui qui est prêt à en payer le prix. Ce qu'il faut, c'est une consécration absolue ». Il le donne : c'est l'oeuvre de Dieu, pas d'un homme. Consécration absolue : ce n'est pas un mérite, mais c'est une condition... Il y a des conditions.

Durant ce même été, les villageois repeignent les temples et attendent l'heure du culte en chantant des cantiques. Un mot d'ordre s'impose, qui est peint sur le mur d'un temple : Tout pour la gloire de Dieu ! Cela est important : Non pas plus pour moi, mais tout  Dieu ! La mise en pratique est immédiate. Elle est joyeuse. Ainsi, dans l'œuvre de Dieu, l'enseignant est lui-même enseigné par ce qu'il voit. Il n'est qu'un porte-parole et dit avec force ce qu'il vient d'apprendre de Dieu. Il est un témoin de ce qui se passe autant qu'un acteur. Les deux.

c. Un deuxième événement inhabituel va survenir en novembre de la même année, lors d'une retraite pastorale à Crest. A la fin de la retraite, Victor Bordigoni s'adresse à ses jeunes collègues : « Mes frères, mes amis, depuis trois jours je suis avec vous et je vous entends parler de Dieu et de votre ministère, mais je me demande en vous écoutant si vous savez qui est Dieu et ce qu'est le ministère ». Il s'arrête et se met à genoux et continue à parler ainsi. « Dieu n'a pas changé. C'est nous qui avons changé, nous qui hésitons à le prendre au mot. Si nous croyons, nous verrons s'accomplir les promesses de Dieu ». Les pasteurs se mettent à genoux, prient, s'humilient. Des demandes de pardon ont lieu. Or, Victor Bordigoni n'a pas étudié, il n'a pas de diplôme. Il a simplement reçu un mandat du Synode régional pour desservir une église sans pasteur. C'est lui qui a reçu le témoignage de la bergère d'Establet...

d. Un troisième événement inhabituel. De retour à Dieulefit, Henri Eberhard raconte ce qui s'est passé à sa femme, puis commence à préparer sa prédication pour le lendemain. Au bout d'un moment, il déchire ses notes, se met à genoux et prie pour se consacrer à Dieu une nouvelle fois : « Prends-moi, inspire-moi, guide-moi ». Et cette conviction vient en lui : «  Empare-toi du Réveil, saisis-le par la foi. L'heure est venue. Proclame le Réveil ». Le lendemain, il monte en chaire dans le temple de Dieulefit et dit : « Le réveil vient d'éclater dans cette église et j'en suis le premier converti ».

Je crois que c'est ce même pasteur qui a terminé son message en disant : « J'ai placé un cahier dans l'entrée du presbytère. Tous ceux qui veulent mettre Dieu à la première place dans leur vie pour faire sa volonté pourront y inscrire leur nom. Et le premier qui va mettre son nom, c'est moi ».
Cela n'arrive pas tous les jours.



3. Le développement du Réveil



a. La Brigade
Au début de 1923, Victor Bordigoni rassemble les nouveaux convertis de sa paroisse pour les édifier et pour en atteindre d'autres. Il fait appel à ses jeunes collègues. Chaque soir, un des pasteurs  prend la parole, s'appuyant sur ce qu'a dit son prédécesseur pour aller plus loin. Puis, le dernier soir, chacun prend la parole pendant 10 minutes. Ce principe de travail en équipe sera conservé et sera une des caractéristiques de ce Réveil.

« Ce travail d'équipe était une chose tout à fait nouvelle, écrit Jean Cadier. Obligés à la brièveté pour laisser à chacun le temps nécessaire, nous donnions plus de force à nos paroles ». C'est ainsi qu'est née la Brigade. « L'improvisation était la règle. Aucune note sous nos yeux. Chaque soir, quatre messages d'un quart d'heure chacun. Entre les messages, des chants ».

b. Les Conventions
C'est de cette expérience que naîtront les Conventions, pour grouper et instruire les nouveaux convertis. Les Brigadiers – qui ont tous la charge pastorale d'un secteur paroissial – se rendent dans une ville qui les demande, pendant 4 jours et mettent en pratique leur expérience du travail en équipe. Le matin, prière, préparation des messages (qui sont parfois discutés dans le détail), et enseignement. L'après-midi est consacré aux entretiens. Les soirées au message d'appel.

L'effort ne porte pas sur l'étude intellectuelle mais sur la mise en pratique : il s'agit de former des ouvriers, des soldats. « Rien de nouveau là-dedans. Tout cela est archi-connu » dit Pierre Caron. Ce qui était nouveau, c'était la force de persuasion dont chacun était porteur et qui se trouvait encore augmentée par la dimension du travail en équipe, chaque prédicateur s'appuyant sur celui qui l'avait précédé et apportant un élément nouveau conclu par un appel : conversion, consécration.

Ces conventions se sont maintenues jusqu'à maintenant dans les Cévennes (Anduze, St Hippolyte du Fort, Alès). Quelques-unes ont été organisées récemment dans la Drôme !

c. La dimension de l'appel
Les prédications placent les auditeurs devant un choix, de manière très directe. Il est fait usage des cartes de décision : « Il ne suffit pas d'exposer le message du salut, il faut encore donner à ceux qui l'entendent l'occasion d'y répondre par un engagement ». Les fidèles sont encouragés à prier à haute voix et à manifester leur engagement par des actes. Charles Spurgeon l'avait dit ainsi : « Il y a peu de réponse à l'appel s'il n'y a pas d'appel ! ». Le péché est dénoncé, le Réveil se situant aussi sur le plan moral.

Il y a aussi chez les Brigadiers la conviction que l'évangélisation est impossible tant que les églises ne sont pas réveillées.  « Comment appeler à la vie chrétienne des indifférents tant que les églises donnent au monde une si piètre vision ? Que les demi-chrétiens se réveillent et deviennent des chrétiens ! Alors, nous pourrons travailler à l'évangélisation des masses indifférentes ».
On pourrait se poser cette question : Dieu a-t-il besoin de chrétiens parfaits pour agir au travers d'eux ? Certes pas. Mais il a besoin de chrétiens consacrés.

d. Le journal
Il ne s'agit donc pas de vivre des temps forts qui seraient suivis de peu de chose, une ou deux fois par an. L'événementiel, comme on dit aujourd'hui. Pour favoriser l'approfondissement et la continuité de leur action, les Brigadiers envisagent de publier un journal mensuel, le Matin vient. 160 numéros seront publiés entre septembre 1925 et mars 1940. En quelques mois il compte 5000 abonnés, ce qui prouve qu'à la volonté des Brigadiers correspondait bien l'attente du peuple de Dieu. Le texte imprimé permet au message d'être diffusé plus largement, d'être repris, étudié, transmis, relu.

Les Brigadiers fondent une école d'évangélistes, appelée Notre école. Ils aménagent également une maison pour accueillir les chrétiens découragés, qu'ils appellent Notre refuge.

e. Le message
La Brigade accueille pour les Conventions des hommes de réveil issus d'autres milieux ecclésiaux, comme l'anglais Austin Sparks. Ceci me paraît important. Le plein accord sur les questions centrales permet ce genre d'ouverture audacieuse en évitant les dérives. L'attachement aux grandes doctrines de l'Ecriture permet l'ouverture, contrairement à ce qu'on croit souvent. A. Sparks développe notamment cette dimension de l'expérience chrétienne si souvent négligée, voire oubliée, qu'est notre identification à Christ dans sa mort et sa résurrection, notre « position en Christ par  la mort à soi-même ». Pour beaucoup, le message et l'expérience chrétiens sont perçus comme se limitant au pardon des péchés. Or, si le pardon constitue bien la porte de la vie chrétienne, il est bien incapable à lui seul de favoriser la croissance spirituelle et la maturité chrétienne.

Remarquons encore que la dimension du pardon est centrée sur le pécheur repentant, quand la dimension de la maturité est orientée vers le service pour Dieu. Les deux dimensions sont bien-sûr nécessaires, mais il s'agit pratiquement d'une seconde conversion quand le chrétien prend conscience qu'il ne vit plus pour lui-même mais pour Celui qui s'est donné pour lui !

Témoignage d'un participant : « Je m'attendais à ce qu'on me parle puissamment de vie ; j'ai entendu  parler de mort. Je croyais qu'on présenterait un programme de vainqueurs et devant mes yeux s'est déroulé un programme de vaincus. J'ai été terrassé par la pensée que je n'étais pas complètement mort à moi-même et j'ai compris que je devais me laisser mourir afin que ce ne soit plus moi qui vive, mais lui ». Cela rappelle cet avis du prédicateur de Réveil que fut Roy Hession : « Le Réveil, ce n'est pas le plafond qui s'envole, c'est le plancher qui s'effondre ».

A compter de 1925, la mission sort de la Drôme vers le Gard, puis bientôt au-delà dans le Sud-ouest, Paris, le Nord, les Cévennes, les Alpes, la Vendée, la Belgique, la Suisse...

Cela nous dit quelque chose à nous, aujourd'hui. Il ne s'agit pas de faire une seule Eglise, comme certains en rêvent, une super grande Eglise qui deviendrait une nouvelle Tour de Babel. Mieux vaut des églises petites ou moyennes, un peu partout. Mais des églises qui soient connectées entre elles ! Des églises qui se rencontrent, qui se parlent, qui veillent les unes sur les autres, échangeant leurs richesses et corrigeant leurs défauts... Frères et soeurs, Dieu n'envoie pas le Réveil dans une église toute seule. Nous sommes tous membres les uns des autres. Et nous nous souvenons de ce qu'a dit l'apôtre : « Si un membre souffre, tous les membres pleurent avec lui ; si un membre est honoré, tous se réjouissent avec lui » (1 Co 12).

Puissions-nous connaître, dans la communion de l'Esprit, ces larmes-là et cette joie-là.


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