La république des copains



Le jeune homme (il a plus de 30 ans) range sa grosse moto devant le presbytère. Il a demandé à me parler. Il est ému. Au bout d'un moment, il me confie l'objet de son dilemme : « Je crois que je vais me séparer de ma copine. »

Ce grand gaillard a pratiquement fait le tour du monde déjà mais il ne sait plus où il en est. « Cela fait quatre ans que nous vivons ensemble, mais je ne sais pas si je l'aime ». Il n'est pas chrétien. Que  dire ? Influencé par ses voyages en Orient et par le Dalaï Lama, il pense que les institutions ne servent à pas grand chose, que chaque homme a suffisamment d'amour dans son cœur pour progresser, que le respect des autres devrait mettre fin à tous les problèmes. Je caricature à peine. Mais il ne sait pas s'il aime sa copine avec laquelle il vit comme un couple marié depuis quatre ans. Enfin, pas comme un couple marié car ce n'est que sa copine. Mais quand il lui parle de ses doutes, elle pleure. Lui ne voit pas bien la différence avec un couple marié ; normal, beaucoup de conjoints mariés vivent maintenant comme des copains. Ils ont pensé que ce serait plus naturel, plus sympa, moins lourd.



Rêver d'être copains


Beaucoup de parents, de même, ont rêvé d'être les copains de leurs enfants. On joue, on rit, ce qui paraît normal, mais comme des copains. On n'impose rien, on n'interdit rien. Enfin, on voudrait bien. Quand on se met à gronder, l'enfant ne comprend plus très bien. Nous avons vu cela aussi dans certaines salles de classe. On se tutoie. On décide ensemble du programme. On organise des débats. Mais le métier d'enseignant est devenu un périlleux parcours du combattant (celui de l'élève aussi, d'ailleurs).

Il y a peu de temps, j'ai participé (j'ai assisté, plutôt) à un office œcuménique dans un petit village de montagne. Après les homélies, les officiants sont allés chercher deux grandes corbeilles contenant des morceaux de pain qu'ils ont distribués à l'assistance dans les rangs, avec de grands sourires. Ce n'était pas la cène, ce n'était pas l'eucharistie, ce n'était pas l'apéritif. Mais c'était du bon pain de campagne, pétri à la main et cuit au four du village. Tout le monde était content – enfin, je suppose. C'était la république des copains.



Enlever les repères


Aujourd'hui, chacun donne du chrétien la définition qui lui convient, mais on entend rarement dire  qu'un chrétien est un disciple de Jésus-Christ. Pourtant, ce sont des disciples que l'on a appelés ainsi, au commencement. Or, Jésus a dit : « Le disciple n'est pas plus grand que son maître, mais tout disciple accompli sera comme son maître ». Etait-ce pour enfermer chacun dans une position figée ? Au contraire. C'est en acceptant l'identité du disciple, avec les devoirs spécifiques que cela implique, que le chrétien devient peu à peu un maître sans s'en apercevoir. Le centenier romain dont Jésus a admiré l'intelligence avait compris cela : il avait autorité sur son serviteur parce qu'il était lui-même soumis à un supérieur. Or, toute autorité procède de Dieu. Tout cela a une importance beaucoup plus grande que ce qu'on imagine souvent.

Au jeune homme qui me demandait de lui venir en aide, que pouvais-je dire ? La fille avec qui il vit n'est en réalité ni une copine ni une épouse. Elle est entre les deux. Ces jeunes gens ont pensé qu'ils pourraient vivre les avantages des deux positions sans en avoir les inconvénients. Pour le moment, c'est plutôt le contraire qui arrive. Depuis quelques décennies déjà (depuis bien plus longtemps, en réalité), on a fait croire qu'en enlevant les repères il serait plus facile de se diriger. Soit-disant par respect pour les personnes, on a voulu abolir les différences, avec les vocations spécifiques qui leur correspondent. C'est une manière d'instaurer un monde sans Dieu.



L'intelligence selon Dieu


Tout en affirmant l'égalité de tous les hommes pour ce qui est du péché et du besoin de la grâce, la Parole de Dieu donne à chacun une place particulière qui implique tout à la fois une responsabilité précise et une limite à cette responsabilité. La responsabilité de l'épouse, par exemple, n'est pas en tous points identique à celle du mari. Elle n'est ni plus grande ni plus restreinte, ni plus facile ni plus difficile. Elle est simplement différente. Cela n'empêche pas la réciprocité et le soutien mutuels ; au contraire. En confondant ou en estompant les vocations, il n'est pas sûr qu'on ait beaucoup aidé à avancer.

L'intelligence selon Dieu suppose que l'on discerne et respecte la nature des vocations réparties entre les hommes. Certaines de ces différences sont pérennes : hommes et femmes, époux et épouses. La Bible nous apprend que ces différences-là sont en rapport avec celle qui distingue Dieu et sa création, le Christ et son Eglise. Cela démontre d'ailleurs que ces différences ne sont pas opposées à l'amour ! D'autres différences sont provisoires : parents et enfants, maîtres et serviteurs. Les respecter, c'est la condition d'un progrès véritable. L'apôtre Paul le dit ainsi pour ce qui est de l'Eglise : « Tous sont-ils apôtres, tous sont-ils prophètes, tous sont-ils docteurs, tous ont-ils le don des miracles ? Un seul et même Esprit opère toutes ces choses, les distribuant à chacun en particulier comme il veut ». D'autres différences encore sont relatives : riches et pauvres, forts et faibles. Elles sont peut-être absolues pour ceux qui n'ont pas d'espérance, mais pour les chrétiens, elles sont relatives. Ce qui est sûr, c'est que personne n'est exclu, personne n'est oublié, du plus grand (si on peut dire) jusqu'au plus petit.



La fidélité selon Dieu


La Bible nous montre que chacun a une fidélité à honorer. L'époux à l'image de Christ, déterminé à donner sa vie jusqu'à mourir s'il le faut. C'est autre chose que la responsabilité d'un copain. L'épouse à l'image de l'Eglise, soumise par appartenance et confiance. C'est autre chose que la responsabilité d'une copine. Les parents comme ayant reçu délégation de la part de Dieu pour prendre soin et diriger les enfants qui leur sont confiés. Les enfants comme des disciples respectueux et obéissants. « Tu honoreras ton père et ta mère afin que tu vives longtemps dans le pays que Dieu te donne ». Les implications sont plus importantes qu'on le croit. C'est autre chose que la loi des copains. Cela n'empêche pas les parents de jouer avec leurs enfants ou même de leur demander pardon s'il le faut. Mais en tant que parents.

Les maîtres (les directeurs, les patrons) ont aussi une fidélité à honorer. Elle n'est pas plus facile que celle des employés contrairement à ce que certains pourraient croire. Et celle des riches n'est pas plus aisée que celles des pauvres. Chacun a ses tentations, chacun a une vigilance à observer, un esprit de service à développer, la volonté de Dieu à respecter dans la position qui est la sienne.



La joie de servir


L'idéologie de la lutte des classes a voulu combattre une injustice en nourrissant l'instinct de rebellion. Elle a créé à son tour d'innombrables injustices. C'est classique. En voulant affranchir les hommes, elle les a placés sous des jougs qui n'étaient pas moins pesants. On peut comprendre que des hommes et des femmes qui ne connaissent pas Dieu aient pu placer là leur espérance. Il est plus étonnant que des chrétiens aient été tentés de faire de même.

La Bible encourage-t-elle une certaine inertie, le fatalisme, la passivité. Loin de là ! Elle encourage l'esprit de service, à tous les niveaux ! En plaçant la conscience de chaque personne devant la volonté de Dieu, elle développe  le sens de la responsabilité, le désir de fidélité, le courage de servir à la place que Dieu a voulue ou permise. Dans la perspective biblique, c'est là la véritable expérience de la liberté qui précède de peu celle de la joie. « Que ta volonté soit faite et non la mienne ». « C'est une joie pour le juste de pratiquer la justice ».



Charles Nicolas