L'amour qui reprend



Nous avons souvent entendu rappeler qu'il ne fallait pas juger. Cela est écrit clairement dans le Nouveau Testament. « Ne jugez pas afin que vous ne soyez pas jugés » (Mt 7.1). Nous avons aussi remarqué que juste après avoir dit cela, Jésus donne la marche à suivre pour « ôter la paille de l'œil » de notre frère (7.5), avant de recommander de « ne pas donner les choses saintes aux chiens » (7.6). En Luc 6, l'appel à ne pas juger précède la question suivante : « Un aveugle peut-il conduire un  aveugle ? » et encore cette leçon : « Le disciple n'est pas plus grand que son maître, mais tout disciple accompli devient comme son maître ». Il n'est pas difficile de repérer l'intention du Seigneur : il y a une manière de juger qui est déplacée et qui va créer beaucoup de difficultés, et une manière de juger qui est absolument nécessaire. Précisons que le même terme grec est utilisé dans les deux cas.

L'apôtre Paul reprend exactement le même discours qui pourrait avoir pour titre : Devenez adultes !
« Frères, ne soyez pas des enfants pour ce qui est du jugement. Soyez des hommes faits ! » (1 Co 14.20). Ici, être un enfant, c'est juger n'importe comment ; être adulte, c'est exercer un jugement fiable. Il y a donc deux écueils à éviter : celui qui consiste à agir trop vite, de manière impulsive, et celui qui consiste à ne pas intervenir... pour ne pas se tromper.

Quand Jésus dit de ne pas juger en Luc 6, il utilise juste après le verbe condamner (v. 37), comme un synonyme. Paul en Romains 14.3 et 10 associe les verbes juger et mépriser : « Pourquoi juges-tu ton frère, pourquoi le méprises-tu, puisque nous comparaîtrons tous devant le tribunal de Christ ? ». Mais quand Jésus précise que nous pouvons « ôter une paille de l'œil de notre frère », ou que « un arbre se reconnaît à ses fruits », il montre que juger n'est pas nécessairement mépriser : c'est aussi exercer un discernement élémentaire. Cela situe l'action de juger (se prononcer sur quelqu'un) dans la perspective de Dieu.

La question n'est donc pas : Faut-il juger ou s'abstenir ? La question est : Comment remplacer les jugements charnels (laxistes ou intransigeants) par des jugements spirituels exercés de la part de Dieu ? L'enjeu, c'est tout simplement la maturité de l'Amour dans la communauté chrétienne.

« Nous vous en prions, frères, avertissez ceux qui vivent dans le désordre, consolez ceux qui sont abattus, supportez les faibles, usez de patience envers tous » écrit Paul aux Thessaloniciens (1 Th 5.14). Nous apprenons ici qu'avertir est aussi nécessaire que consoler, et que l'un comme l'autre contribuent à l'unité spirituelle de l'église dans l'amour. « Là où il n'y a pas discipline, il n'y a pas de peuple de Dieu », écrit Martin Luther. Martin Bucer dit quelque chose d'identique : « Là où il n'y a pas de discipline, il n'y a pas de communauté ». On pourrait dire simplement : Là où il n'y a pas de discipline, il n'y a pas de disciples ! Mais les chrétiens se considèrent-ils encore comme des disciples ?

Quelques-uns se demanderont sans doute comment faire pour ne pas se dérober au commandement de l'amour fraternel qui inclut la répréhension fraternelle. La Parole de Dieu nous donne de précieuses indications. Je propose d'en examiner deux ici.

La première précaution consiste à veiller d'abord sur soi-même. La parabole de la poutre et de la paille le montre clairement, mais bien d'autres passages vont dans le même sens. Cela est dit notamment des responsables dans l'église qui auront justement la charge de veiller sur les autres. Mais cela est vrai aussi pour tous. D'abord dans ma vie ; d'abord dans ma maison. « Alors, tu verras », dit Jésus !


Pourquoi est-il important de commencer par soi ? Les raisons sont assez évidentes. Cela évite la précipitation : il ne suffit pas de donner des conseils à la légère ; cela nourrit l'humilité, la douceur, la patience : il m'a fallu du temps, à moi aussi ; cela donne du courage car on sait qu'il y a un gain ;  cela confère une certaine assurance, une certaine autorité compatible avec l'amour.

Commencer par soi, c'est aussi se souvenir que si je suis amené à intervenir dans la vie d'une personne, c'est d'abord pour lui rappeler et lui donner les moyens d'exercer une auto-discipline.  Le principe, c'est que je ne dois prendre ni la place de Dieu ni la place de la personne. Je suis seulement là pour aider. Est-ce du laxisme ? Non. C'est de la responsabilisation. Ainsi, je dois m'arrêter... ni trop tôt ni trop tard. C'est ainsi avec nos enfants, et cela évolue avec leur âge. C'est donc une question de discernement constant.

La deuxième précaution nous est donnée par Jésus : « Si ton frère a péché, va et reprends-le entre toi et lui seul » (Mt 18.15). Notons que ce texte suit immédiatement la parabole de la brebis perdue. Elle est perdue pour elle-même, mais elle est aussi perdue pour le berger et pour le troupeau. Elle manque ! L'enjeu n'est pas seulement personnel, il est aussi communautaire. C'est bien l'amour qui est en jeu. Il va sans dire que le mot 'frère', ici comme ailleurs, désigne un membre de l'église.

Il va sans dire également que Jésus parle là du cas d'un péché visible. Je n'ai aucunement enquêté sur qui que ce soit, mais j'ai été témoin de quelque chose qui affecte la vie d'un membre de l'église et qui affecte donc l'église elle-même en tant que corps. Ce n'est jamais dans un intérêt personnel : le but, c'est le bien spirituel du frère ou de la sœur. « S'il t'écoute, tu as gagné ton frère » (18.15). Le but est donc aussi la santé de l'assemblée. Songeons que cela a un rapport avec la présence du Seigneur, avec la capacité à accueillir, à donner un bon témoignage, à louer Dieu. Cela a donc un rapport direct avec le culte !    

La mention « entre toi et lui seul » permet d'éviter le piège de la médisance. Ce n'est pas rien. De plus, comment savoir ce qu'il y a à faire sans parler d'abord avec la personne concernée, sans d'abord l'écouter ? Prier pour elle ? Oui, mais cela ne dispense pas d'aller la voir. « Va », dit Jésus. En parler à d'autres ? Peut-être, mais après. La confidence est un des atouts du succès. Souvent, en effet, on se trompe et on entre alors dans le faux témoignage.

Certains se diront que tout cela ne concerne que les pasteurs et les anciens. Mais Jésus ne dit pas cela. Ton frère, c'est ton égal. Chaque membre de l'église devrait être prêt à aller voir son frère, sa sœur. Chaque membre devrait être prêt à recevoir son frère ou sa sœur ainsi2.

Ensuite, on s'en souvient, Jésus recommande d'aller à deux. Le but n'est pas de condamner mais de mieux comprendre, de mieux convaincre, toujours d'aider. Le témoin est garant pour le visité comme pour le visiteur. Si la question ne trouve pas d'issue heureuse, l'église doit être alertée. Le problème, en fait, est moins la gravité du péché que l'endurcissement. Enfin, quand Jésus recommande de regarder un pécheur impénitent comme « un païen et un publicain » (18.17), ce n'est pas tant pour l'exclure que pour le considérer comme quelqu'un qui a besoin d'être instruit comme au départ, avec le rappel élémentaire de la sainteté de Dieu et de la grâce.

Si dans beaucoup d'églises il semble difficile de pratiquer une discipline, c'est simplement parce qu'on a attendu trop longtemps. L'Eglise est souvent défigurée, soit par une discipline excessive, soit par une absence de discipline. C'est en partie ce qui explique que tant de chrétiens blessés vivent en dehors de toute communauté ecclésiale.    
               
Charles Nicolas


De la vie communautaire



« La réprimande s'impose dans tous les cas où un frère cède à un péché manifesté. Dieu la commande. La discipline ecclésiastique doit commencer à s'exercer en partant des cercles les plus étroits de la paroisse. Il faut oser parler clair et ferme toutes les fois que la communauté familiale – et par là même l'Eglise tout entière – est menacée par une manière de vivre et de penser qui renie la parole de Dieu. Rien ne peut être plus cruel que cette forme d'indulgence qui laisse simplement le prochain dans son péché. Et rien ne peut être plus charitable qu'une sévère réprimande qui le sort de sa voie coupable. En laissant entre nous la Parole de Dieu seule déployer sa puissance de jugement et de salut, nous accomplissons un acte de miséricorde et nous offrons au prochain une dernière possibilité de vraie communion fraternelle. Ce n'est pas nous qui jugeons alors ; Dieu seul juge, et son jugement signifie secours et salut. Jusqu'au dernier moment, nous ne pouvons que servir notre frère, sans jamais nous élever au dessus de lui, et nous continuerons à le servir même lorsque nous devrons lui dire la parole qui condamne et sépare, et briser ainsi, pour obéir à Dieu, notre communion avec lui ».  

Dietrich Bonhoeffer





L'engagement de loyauté

Dans l'obéissance à la Parole de Dieu,
je veux m'engager à donner un bon témoignage
de mon frère ou de ma sœur en Christ.

Si cela n'est pas possible, je dois préférer rester silencieux et,
après avoir prié à ce sujet, aller rencontrer discrètement la personne,
pour lui expliquer pourquoi il ne m'est pas possible
de donner d'elle un bon témoignage.
Si Dieu me le demande, je dois rencontrer
toute personne ayant commis une faute
avec un amour véritable,
ayant premièrement examiné et corrigé mes propres attitudes et actions.

C'est seulement dans le cas où ma démarche
n'est pas favorablement accueillie
que je pourrai partager ce problème avec d'autres
et cela seulement en accord avec les principes enseignés en Matthieu 18.15-18.

Si je ne respecte pas cette conduite,
je m'engage à demander pardon
et à poursuivre la démarche de réconciliation,
sachant que Dieu résiste aux orgueilleux,
mais qu'il donne sa grâce à celui qui est humble.



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