Le temps des fiançailles...



Cher X., chère Y.,


Je réponds sans tarder au mot de X., avant de prendre un peu plus de temps pour approfondir les questions que vous me posez.


D'abord, bravo d'aborder le sujet simplement, directement. Bravo aussi de le faire "d'un commun accord", pour reprendre la belle expression biblique d'1 Co 7.5 (qui est justement employée dans le contexte du couple, et même des relations intimes dans le couple). Cela me donne l'occasion de rappeler quelques principes fondamentaux du mariage, avant d'évoquer la question des fiançailles.


Cette expression (« d'un commun accord ») est sans doute une des clés du mariage, qui est l'image de l'alliance qui nous unit à Dieu. D'un commun accord, cela signifie – comme à la conversion ! – que l'on est entré dans un nouveau mode de fonctionnement, celui de l'écoute, celui de la concertation, celui de la marche commune, celui du renoncement à la volonté propre : on ne décide plus tout seul ! Le pire ennemi du mariage, c'est de demeurer centré sur soi-même, de vouloir vivre comme avant.  Dans un premier temps, ce renoncement peut paraître coûteux ; mais s'il est vécu dans l'amour (on pourrait dire aussi dans la foi), il s'avère merveilleusement épanouissant. Comme dans la marche avec le Seigneur !


Le principe du commun accord en appelle un autre, celui de la réciprocité. Même dans notre relation avec le Seigneur ce principe existe : Il s'est fait lui-même serviteur pour faire de nous des serviteurs ; il est attentif à nos vies, écoute notre voix, pour que nous soyons attentifs à la sienne... La réciprocité est une condition élémentaire de la relation véritable dans le couple.


L'apôtre Paul, qui rappelle plusieurs fois la différence de nature entre l'homme et la femme,  souligne également le principe de réciprocité  (1 Co 7.3-5 ; 1 Co 11.11-12...). Même le fameux texte d'Ep 5 établit une forte réciprocité : pour le mari comme pour l'épouse, il y a don de soi. Ce don est de l'ordre du sacrifice pour le mari ; il est de l'ordre de la soumission pour l'épouse. Soumission  et sacrifice, ce sont deux renoncements, deux offrandes de soi : l'un est-il plus difficile que l'autre ? Non ! Ce sera seulement difficile s'il n'y a pas réciprocité...


Je ne crains pas d'évoquer ici le début de Ro 12 qui parle d'offrir nos corps en sacrifice vivant pour Dieu. Que vaudrait un culte, une piété, une vie chrétienne sans offrande de nos corps (= de notre vie entière, sans retenue) pour Dieu  ? Ce principe vaut aussi pour le mariage, et c'est ce qui fait du mariage une réalité unique, « sacrée ». Cette offrande des corps s'exprime particulièrement dans la relation sexuelle, mais pas seulement là. Elle s'exprime aussi par une volonté entièrement désireuse de faire le bonheur de l'autre. Le mot consécration, ici, n'est pas déplacé. On peut considérer, comme Paul le fait en 1 Co 1, qu'il s'agit d'une sorte de faiblesse (une vulnérabilité) et même une folie (un renoncement contre nature !) : mais cela peut devenir aussi une puissance et une sagesse, celles de l'amour véritable qui donne et se donne.


Cette évocation de l'offrande de notre corps me permet de revenir plus précisément sur les questions que tu me poses (que vous me posez) quant à la manière de bien vivre le temps des fiançailles.  

         
Si je devais le dire en quelques lignes, je dirais que le temps de fiançailles est un temps d'attente différent de celui qui précède : c'est un temps d'attente, alors qu'on a déjà trouvé ! On observe souvent dans la Bible que Dieu agit promptement mais avec des délais « pédagogiques ». Les délais sont à la fois éprouvants et précieux ; apaisants et responsabilisants. C'est le temps de prémices, celui des premiers fruits avant la récolte, celui du « goût à la bouche » !  C'est un temps de patience et d'impatience qu'il convient de vivre pleinement. Ce n'est pas un temps pour rien : c'est un temps d'apprentissage, de préparation, de purification aussi. Certes, on aura beaucoup de choses à apprendre encore après, mais tant mieux si certaines choses importantes sont déjà apprises pendant ce temps là. Se préparer, quelle belle preuve d'amour...


Quand on est fiancé, on n'est pas encore mariés : il faut attendre ; mais on est déjà ensemble, et il y a donc des choses à vivre dès maintenant, sans attendre  ! Que d'habitudes doivent changer !


Ce qui me semble souhaitable, c'est de diversifier autant que possible les champs de découverte, en privilégiant la parole, le dialogue, l'échange sur le maximum de sujets possibles (les goûts et les couleurs, mais aussi les joies, les faiblesses, les désirs, les craintes, et encore des questions pratiques comme l'argent, les relations familiales, les enfants, ...) : Que veux-tu dire ? Pourquoi penses-tu comme cela ? Ai-je bien compris ce que tu as dit ? Je vais y réfléchir et on en reparlera...


Je crois que le respect de l'autre nécessite une entière sincérité (ni mensonge, ni dissimulation), ce qui n'empêche pas de parler avec précaution, d'aborder les sujets sensibles progressivement, au moment et de la manière qui conviennent... à l'autre ! Puis-je te poser une question délicate ? Est-ce que je t'ai fait de la peine ? Entre fiancés (comme entre conjoints, bien-sûr), les joies et les tristesses deviennent solidaires : ta joie fait la mienne, et si tu es peiné(e) je le serai aussi.


De même, pour ce qui est des contacts physiques, il est bien d'aller doucement, progressivement, précautionneusement, « avec autorisation ». Les gestes affectueux ne remplacent pas les paroles ;  ils constituent cependant un vrai échange. Le corps, c'est la personne. Accepter d'être touché, c'est offrir une sorte d'accueil ; c'est dire une confiance. On se découvre et on s'accorde aussi comme cela. Une réticence excessive ou durable au niveau du corps, ne peut-elle pas être le signe d'une réticence au niveau du coeur  ?


Pour répondre à ta question, il me paraît tout à fait normal que des fiancés se donnent la main. Souhaitable même ! N'est-ce pas une bonne manière d'apprendre à marcher ensemble, au propre comme au figuré ?Je crois qu'une certaine intimité est possible, qui est compatible avec la pudeur. Se serrer dans les bras l'un l'autre est normal pour des fiancés. C'est simplement une chose de le faire habillés, et autre chose de le faire peu couverts à 11 h. du soir. Pareil pour les caresses. Je dirais qu'il faut simplement ne pas se dévêtir. Il peut également être sage de ne pas passer d'interminables soirées seuls à la maison.


Je crois que s'embrasser sur la bouche commence à ressembler à un préliminaire de la relation sexuelle. A ce titre, il faut donc être mesurés, ce qui ne signifie pas qu'on ne puisse pas se le permettre. C'est à chacun de discerner les limites à ne pas franchir, à veiller à ne pas s'exposer (ou exposer l'autre) au point de perdre sa paix... Mais tout en demeurant prudents, il est normal de voir les craintes s'éloigner peu à peu.


Pour toutes ces choses, le mieux est qu'il y ait une bonne liberté de parole entre vous, qu'aucun de vous deux ne sente une gêne, un malaise, une pression, sans avoir la liberté de le dire. On n'avance pas l'un et l'autre forcément à la même vitesse, et cela pour des raisons diverses ( sexe, personnalité, éducation, expériences vécues...). S'accorder ne signifie pas que l'on doive être d'accord sur tout ; c'est aussi accepter que l'on soit différents et que l'on puisse conserver des avis différents sur un certain nombre de points.


N'oublions jamais que nous sommes, hommes et femmes, à la fois fort semblables et fort différents.  Assez semblables pour qu'il y ait une vraie relation humaine, de vrais échanges, une véritable réciprocité ; assez différents pour créer beaucoup d'occasions de ne pas se comprendre tout de suite, pour se blesser mutuellement... Et pourtant, cette différence est selon Dieu : elle est donc belle et bonne. Mais que d'attention elle demande ! Le début du chapitre 3 de la 1° lettre de Pierre est plein d'enseignements précieux à cet égard, notamment le verset 7.


C'est pourquoi la parole échangée est si importante, notamment les questions qu'on se pose mutuellement : Puis-je te donner la main ? Pourquoi es-tu triste ? Que puis-je faire pour toi ? Egalement avec les paroles d'encouragement : On y arrivera ! Qu'il est bon d'être avec toi ! J'aime quand tu me dis cela. Tu seras un bon mari, une bonne épouse... Notamment encore avec les paroles de pardon : Pardonne-moi s'il te plaît. Je te pardonne.


Faut-il ajouter qu'il est plus que souhaitable de pouvoir prier ensemble, se présenter ensemble devant Dieu en toute vérité ?


Ces lignes que je vous propose sont juste indicatrices : elles peuvent servir de support à des échanges entre vous.                                                                                                                        

Avec elles, je vous envoie mes bien cordiales salutations.
                                                                                                           

Charles


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Le mariage est un don excellent, une institution splendide... Aussi les anciens avaient-ils joliment raison de faire ainsi la leçon à leurs enfants : « Ma chère fille, comporte-toi envers ton mari de telle façon qu'il soit rempli de joie quand, sur le chemin du retour, il apercevra le faîte de la maison. Et si le mari vit et se conduit avec sa femme de telle façon qu'elle a chagrin à le voir partir et qu'elle est en liesse quand il rentre, alors tout est pour le mieux ».

Martin Luther (Propos de table)