Débordés ou débordants ?


Il en est quelques fois de l'Eglise comme de certains loisirs : au lieu d'être une source d'apaisement, cela devient une activité de plus sur l'agenda, une occasion de plus pour courir, une raison de plus de soupirer et parfois être déçu. Est-ce normal ? Posons-nous quelques questions.



Venez à moi


Demandons-nous d'abord si c'est l'Eglise qui doit être une source d'apaisement ou Jésus-Christ. Il est vrai que Jésus-Christ et son Eglise forment un tout indissociable ; cependant, ils ne peuvent pas être confondus ! C'est Christ qui dit : « Venez à moi ! », ce n'est pas l'Eglise. L'Eglise dit : « Venez à lui ! », ce n'est pas pareil. On pourrait se demander parfois si les églises évangéliques elles-mêmes ne sont pas tombées dans le travers de l'Eglise romaine d'autrefois : c'est elle qui sauve et s'occupe de tout ; le Seigneur est quelque part, derrière. Quand nous venons pour le culte, venons-nous d'abord pour rencontrer les frères et les sœurs dans la foi ou venons-nous d'abord pour adorer le Seigneur ? Les deux sans doute. Demandons-nous quand-même ce qui vient en premier ; et demandons-nous si cela n'a pas une incidence sur la manière de nous préparer à vivre le temps de culte, à la maison et puis quand nous sommes réunis, avant que le culte commence, et pendant les chants... « Que ton nom soit sanctifié », cela signifie que le Seigneur vient largement avant tout le reste, y compris l'Eglise.



Ne pas oublier le but


Demandons-nous également si nous sommes principalement devenus chrétiens dans le but d'être apaisés, d'aller bien, d'être heureux. A vrai dire, rien n'est plus stressant que de poursuivre de tels objectifs. Disons-nous que, dans l'histoire de l'Eglise, beaucoup de chrétiens ont commencé à souffrir à partir du moment où ils ont suivi Jésus-Christ. Certes, ils ont connu la joie du salut, la consolation d'être aimés, la force d'avoir une espérance, mais à cause de cela-même, ils ont souffert « au milieu d'une génération perverse et corrompue », incompris, rejetés, persécutés à cause de leur fidélité à l'Evangile. Les chrétiens évangéliques ont compris qu'on n'est pas sauvé par les renoncements ou la souffrance ; mais ils en sont parfois arrivés à éliminer de leur entendement toute idée de renoncement ou de souffrance à cause de Jésus. Or, c'est une joie de souffrir, si cela est nécessaire, par fidélité au Seigneur (Ac 5.41 ; 1 Pi 3.17). Les premiers chrétiens ont connu cette joie-là, et d'autres encore aujourd'hui. De manière étonnante, la souffrance due à la fidélité – même si elle est coûteuse – n'est pas porteuse de stress, conformément à cette parole de l'Ecriture : « C'est une joie pour le juste de pratiquer la justice ».



L'Église n'est pas une simple association


En France tout particulièrement, nous devrions aussi nous demander si la loi sur les associations cultuelles n'est pas devenue un piège pour nous. Non pas que cette loi soit inique ; mais plutôt parce que par manque de vision, nous nous sommes paresseusement glissés dans ce cadre prévu par le législateur au détriment du respect de la véritable nature de l'Eglise. Reconnaissons-le : beaucoup d'églises locales fonctionnent comme des associations dont l'objet est le culte protestant. On a des membres cotisants et électeurs. On a une assemblée générale, un budget et un permanent salarié. C'est bon. Quel rapport cela a-t-il avec l'Eglise que Jésus bâtit ? Le pasteur Pierre Verseils l'a écrit en 1955 : « En créant les associations cultuelles, le législateur a, sans le vouloir, provoqué une confusion qui va sans cesse s'aggravant... ».

Sommes-nous conscients de la différence qu'il y a à gérer une association avec des permanents et des bénévoles et à vivre l'Eglise dont Jésus a dit qu'il la bâtirait, faisant de chacun de ses membres une pierre vivante ? La différence peut sembler minime pour certains ; elle est considérable pourtant. Dans un cas, Jésus est plus ou moins comme une statue posée quelque part ; dans l'autre, il est le Seigneur vivant qui accorde sa grâce, ses dons, sa lumière, sa puissance. Sommes-nous conscients du risque qu'il y a à dire « mon église » et de passer, comme les méchants vignerons de la parabole, de la position de gérants à celle de propriétaires ?


Beaucoup d'activités et peu de vie ?


Dans ce même ordre d'idée, nous sommes tentés, reconnaissons-le, de mesurer la vie de l'église au nombre d'activités inscrites sur le programme. Or, une église peut avoir beaucoup d'activités et peu de vie. C'est ainsi. La vie de l'église est directement dépendante de la nature du lien qui unit chaque membre avec le Seigneur Jésus-Christ, comme cela est clairement dit dans la parabole du cep et des sarments. Ainsi, nous pouvons nous rappeler que ce qui est demandé au chrétien en premier lieu, ce n'est pas de courir à l'église, c'est d'entrer dans sa chambre et de prier en secret Celui qui seul peut toute chose. Ensuite, nous pouvons nous réunir pour vivre la dimension de l'église. Je me demande parfois si on a le droit d'aller au temple quand on ne s'est pas d'abord approché sérieusement du Seigneur seul à la maison. C'est sévère, diront certains. Mais cela pourrait avoir pour effet que le culte - et les autres réunions, y compris celles du conseil presbytéral et autres commissions - cessent d'être des activités de plus pour devenir des lieux de communion autour du Seigneur vivant, des lieux visités par la grâce et par des signes prophétiques, tellement nécessaires. L'apôtre Paul était un homme très occupé avant sa conversion. Après, il est devenu un instrument dans la main de Dieu. Quelle différence !



La manière du Seigneur est meilleure


Nous avons souvent pensé que la croissance de l'église était le fruit de l'évangélisation. Je crois que c'est le contraire qui est vrai : l'évangélisation naturelle est le fruit de la croissance. Une église qui croit dans la grâce, dans l'unité spirituelle, dans l'amour fraternel et dans la sainteté croît nécessairement en nombre, simplement parce qu'elle est en mesure d'accueillir ceux que Dieu lui envoie. Cela est dit très précisément dans le livre des Actes (2.42, 47 ; 6.7 ; 9.31 ; 16.5...). Nous devrions cesser de vivre l'église à notre manière qui est épuisante et peu efficace, et adopter la manière du Seigneur. La manière du Seigneur est exigeante, il est vrai : la grâce, c'est accepter de dépendre entièrement de lui ; l'unité spirituelle, c'est tout autre chose que la camaraderie ; l'amour fraternel, c'est être serviteurs les uns des autres ; la sainteté de vie, c'est la haine et la séparation de tout mal. Nous regardons souvent cela comme un idéal, alors que c'est la racine même de la marche chrétienne et de la vie du peuple de Dieu.



Attaché au Seigneur avant tout


Il est remarquable, en lisant le Psaume 23, de constater que tous les verbes actifs ont Dieu pour sujet. Il me conduit, il me dirige, il restaure mon âme, il dresse une table, il oint d'huile ma tête... Trois verbes seulement ont le croyant pour sujet, et ce ne sont pas des verbes d'action : je ne crains aucun mal, ma coupe déborde, j'habiterai dans la maison de l'Eternel. Le même message est transmis par la parabole du cep et des sarments, résumée par un verbe : demeurer. Une seule chose est nécessaire : demeurer en Christ, demeurer attaché à lui. C'est ainsi que nous porterons beaucoup de fruit, que nous serons ses disciples et que le Père sera glorifié. Indépendamment de Christ, c'est à dire avec nos seules forces, cela est absolument impossible. Si nous en étions réellement convaincus, bien des choses changeraient dans notre manière de vivre. Le sel, la lumière, le fruit, le parfum de bonne odeur, la lettre écrite sur les cœurs, tout cela ne parle pas d'abord d'activités mais d'une présence, d'une puissance : celle du Seigneur lui-même agissant pour nous, en nous, au travers de nous ; celle de l'Esprit-Saint versé dans nos cœurs ; celle de l'Amour sans lequel tout ce que nous  pouvons faire est vain.



Puiser sa force dans le repos


Nous ne sommes pas chrétiens premièrement pour être heureux, tranquilles, épanouis. Nous sommes chrétiens pour appartenir au Seigneur qui nous a rachetés, et être ses témoins, au prix de notre vie s'il le faut. La vie chrétienne est un combat, mais ce combat puise sa force dans le repos. C'est la différence avec les combats de ce monde. Ce repos, c'est celui de la foi qui s'appuie entièrement sur le Seigneur : non pas en partie à la manière d'un porte-bonheur. S'appuyer entièrement, cela signifie un engagement à se ranger à la volonté de Dieu pour faire ce qu'il me demande, précisément, chaque jour : ni plus, ni moins. Cela concerne les paroles comme les actes. Celui qui prend et renouvelle cet engagement chaque matin découvrira que Dieu prépare et conduit chaque circonstance, facile ou difficile. Il découvrira que Dieu dirige les pas de ses enfants dans tous les moments de leur existence, où qu'ils soient. Il découvrira que Dieu honore de sa présence vivante et puissante le rassemblement de ses fidèles et que rien sur la terre n'est désirable comme la communion de ses rachetés. Il découvrira que Dieu pourvoit pour chaque détail et qu'il ne manque rien à ceux qui le craignent. Il découvrira la joie d'être simplement un témoin de ce que Dieu fait.


Charles Nicolas