LA DISCIPLINE ET L'AMOUR (4)



4. LA DISCIPLINE : PASTORAT ET DIACONAT



Nous avons dit que chaque membre de l'Eglise a une part de responsabilité pour ce qui est de la discipline : dans sa vie d'abord, puis dans l'Eglise. Rappeler cela ne s'oppose pas au principe d'une responsabilité particulière qui est confiée aux ministères dans l'Eglise. Nous connaissons la position des réformateurs : affirmer le sacerdoce commun des croyants n'annule pas la reconnaissance des ministères donnés par Christ à son Eglise. Les ministères ne font pas partie du bien-être mais de l'être de l'Eglise, car ils assument, ensemble, le ministère de Christ au sein de son Eglise – ce qui ne contredit pas le fait que toute l'Eglise assume le ministère de Christ sur cette terre.

Nous n'allons pas examiner les 5 ministères d'Ephésiens 4 (malgré l'intérêt qu'il y aurait à le faire), mais les deux ministères de base que sont les anciens et les diacres. En un sens, les ministères d'Ephésiens 4 sont comptés parmi les anciens, selon ce qu'écrit Pierre (1 Pi 5.1). La salutation de la lettre aux Philippiens comme le chapitre 3 de la 1ère lettre à Timothée nous autorisent à retenir ces deux ministères-là, en tout cas au niveau de l'église locale.

Je retiens ce sujet à cause de la part qui est confiée aux ministères dans l'Eglise, mais aussi parce que le diaconat touche la question du soutien aux pauvres qui correspond à une réelle préoccupation aujourd'hui. Cela se traduit par la mise en place, en mains endroits, de services d'entraide, actions sociales et autres aides humanitaires. Comment s'y reconnaître ? Quelle discipline en la matière ? Quel est le rôle de l'Eglise à cet égard ? On est bien dans le sujet : discipline et amour.




1. Discipline et amour



Il se peut que la position que je vais présenter ici étonne tel ou tel parmi vous. Plus un sujet est délicat à aborder et plus les enjeux sont importants, plus il importe de vérifier les présupposés sur lesquels on va construire son engagement. Si cela n'est pas fait sérieusement, beaucoup de  nos engagements risquent d'être hasardeux. L'apôtre Paul (mais pas lui seulement) nous démontre combien le fondement doctrinal (le rocher de l'enseignement biblique et pas seulement quelques versets) doit sous-tendre la mise en pratique. Ce lien fort, contraignant, permanent, c'est peut-être la discipline primordiale que nous ayons à entretenir. Ne croyons pas que ce soit si facile.


Mon propos se décline, par commodité, en sept propositions que j'expose succinctement.

1. La Bible n'est pas anthropocentrique, elle est christocentrique. La finalité, c'est Christ. Le salut de l'homme est un moyen vers cette finalité. « Tout a été créé par lui et pour lui. Il est la tête du corps de l'Eglise... afin d'être en tout le premier » (Col 1.16-18). De même, la finalité de l'Eglise, ce n'est pas l'Eglise, c'est Christ (1 Co 11.3). Cela me paraît capital (c'est le cas de le dire) et peut nous éviter de faire de l'Eglise un club ou une idole.

2. Christ et l'Eglise (avec tous ses membres), c'est tout un ( Ro 12.4-5, 13 ; 1 Co 12.12, 27). La préoccupation principale (unique) des lettres de Paul (de toute l'Ecriture) se situe là : non pas l'humanité mais le peuple racheté (Zach 2.8 ; 1 Co 6.4 ; 15.23). « Je supporte tout à cause des élus » (2 Tm 2.10). On est sur un terrain qui ne peut être assimilé à celui des Droits de l'homme.

3. Les ministères sont pour l'Eglise. Ephésiens 4 le dit sans ambiguïté. Christ nourrit et prend soin de son Eglise de multiples manières, mais notamment par les ministères suscités en son sein. L'objectif n'est pas l'assujettissement mais « l'équipement des saints », en vue de  l'édification du corps de Christ, en vue de « professer la vérité dans l'amour ». Noter que la notion biblique d'édification est toujours communautaire : édifier, c'est construire, ce n'est pas se faire du bien (Ep 4.12-16 ; 1 Pi 2.5).

4. Ce que l'on fait à un membre du peuple de Dieu, on le fait à Dieu ; ce qu'on fait à un membre de Christ, on le fait à Christ. C'est là, à mes yeux, une clé de lecture pour toute l'Ecriture (Zach 2.8 ; Ac 9.5 ; Mt 25.40 (avec ses textes parallèles : Mt 10.42 ; Mc 9.40) ; Hé 4.10...). Les implications pratiques de ce principe sont innombrables. Je mentionne ici l'extrême importance de la douceur dans la pratique de la répréhension fraternelle mais aussi du soutien aux frères en difficulté. Toute personne fragilisée (seule, démunie, malade ou âgée) est susceptible de réagir avec une extrême sensibilité aux paroles et aux gestes que l'on aura envers elle. La condescendance, les conseils faciles, les remarques déplacées peuvent traduire un esprit de supériorité ou de domination qui s'avérera blessant. L'amour pur et le désintéressement doivent caractériser la démarche des diacres en particulier, et avec eux de tous les membres de l'Eglise.

5. Les expressions : les uns les autres, réciproquement, mutuellement... s'appliquent toujours aux relations à l'intérieur du peuple de Dieu. Je crois aussi que la quasi totalité des fois où le mot 'tous' est employé dans le N.T., il s'applique aux élus, aux saints : tous, mais eux seulement ; eux seulement, mais tous. Il y a là, pour le moins, une piste importante en matière de discipline. Deux observations :
L'amour entre les chrétiens est (normalement) le même que celui de Christ pour chacun de nous. Jean 13.34-35, R

- La juxtaposition des propositions 2 et 4 permettent de dire ceci : Quand j'aime mon frère chrétien, c'est Christ que j'aime à travers lui, et c'est Christ qui l'aime à travers moi. C'est grand !

6. Le terme 'frère' désigne logiquement ceux qui ont le même père. Cela concerne donc Israël et l'Eglise. Il n'y a pas d'exception. Ainsi, à l'amour fraternel correspond la formule paulinienne : l'assistance destinée aux saints (Ro 12.13 ; 1 Co 16.1 ; 2 Co 8.4 ; 9.1, 12...). Par ailleurs, je suis de plus en plus persuadé que le terme 'prochain' désigne lui aussi les membres du peuple de Dieu. Dans un sens large sans doute, mais quand-même ; y compris dans le sommaire de la Loi ; y compris dans la parabole du Bon samaritain4. Ecoutons seulement ce que dit Paul en Ep 4.25 : « Que chacun parle selon la vérité à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres ». Ici, je demanderais seulement qu'on n'écarte pas trop rapidement cette proposition, sous le prétexte qu'elle est rarement formulée.

7. Je crois que dans toute la Bible, chaque fois qu'il est question des pauvres, des veuves, des orphelins, des petits, etc, il s'agit des membres du peuple de Dieu. Je pourrais démontrer cela, je crois. Voir Romains 15.25-26 ; Galates 1.10 : « Ils nous recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres ». Actes 11.29 permet de comprendre qu'il s'agit des pauvres de l'église de Jérusalem. De même, les veuves d'Actes 6 sont celles de l'église, pas celles de la ville...

Tout cela est porteur d'implications pratiques, nombreuses. Notamment en matière de discipline.



2. Anciens et diacres



Nous l'avons vu : Ph. 1.1 et 1 Tm 3 associent ces deux ministères. On pourrait également citer 1 Co 12.28 qui associe le don de gouvernance et celui du service. Nous remarquons que les recommandations qui les concernent sont très semblables ; seulement, pour les diacres, il n'est pas fait mention de l'aptitude à enseigner. Par contre ces deux ministères revêtent un caractère spirituel (noter Actes 6.3 ; 1 Tm 3.9) et ont en commun de contribuer à l'unité spirituelle de l'Eglise qui, nous l'avons vu, est indissociable de l'amour fraternel et de la sainteté de vie.

En effet, qu'en est-il de l'unité spirituelle de l'Eglise si, après avoir été bien enseignés, certains membres sont honorés et d'autres méprisés (Jc 2.1-4), si certains sont dans l'abondance alors que d'autres manquent du nécessaire (1 Jn 3.16-18) ? Regardons ce que dit Paul en 1 Co 12.24-25 : « Afin que les membres aient également soin les uns des autres, de telle sorte qu'il n'y ait pas de division dans le corps ». Noter qu'il ne s'agit pas ici de division doctrinale, mais d'une division due au fait que certains parmi les frères sont négligés et donc attristés ! La communion est en jeu ; la bénédiction se perd ; la parole est démentie.

« Il n'y avait parmi eux aucun indigent » (Ac 4.34). En d'autres termes, « l'assistance destinée aux saints » (Ro 15.25 ; 2 Co 8.4 ; 9.1, 12) contribue à l'unité de l'Eglise autant que la prédication. Elle manifeste l'amour « en action et en vérité » (1 Jn 3). De plus, cette assistance est source de nombreuses actions de grâce (2 Co 9.12), ce qui a un rapport direct avec le culte ! Le service (mutuel) des saints est une preuve de maturité spirituelle de l'Eglise (Ro 16.1-2) et un gage de sa croissance (Ac 2.47 ; 16.5).

J'aborde rapidement 6 domaines liés au ministère des anciens et des diacres.

a. La vocation. Dieu adresse vocation à des hommes et des femmes qu'il équipe. La vocation se démontre par le désir de servir pour répondre à un besoin, de manière généreuse, désintéressée. L'Eglise doit susciter et discerner les vocations en son sein. Toute vocation bien assumée engendre des vocations. Est-il utile de rappeler que si c'est à l'Eglise de reconnaître les vocations, c'est Dieu qui les suscite, ce qui implique un discernement de son appel, confirmé de manière collégiale.

Pour les ministères de nature pastorale, le discernement s'attachera notamment à la fidélité en matière de doctrine et de discipline personnelle.
Pour les ministères de nature diaconale, le discernement s'attachera notamment à la discipline personnelle et à l'esprit de service. Prendre soin de personnes fragiles comporte des risques pour soi-même et les autres. De nombreuses précautions sont nécessaires qui doivent devenir des réflexes.

b. L'importance des modèles. Il est important de rappeler la dimension du « pastorat mutuel » et de la diaconie qui implique l'ensemble des membres de l'Eglise, sans exception. Cependant, tous ne sont pas pasteurs ou anciens et tous ne sont pas diacres (diaconat). Le critère de reconnaissance à retenir est sans doute celui du modèle (1 Tm 3 ; 4.12). Certes, le modèle est encore en chemin ; c'est d'ailleurs en cela aussi qu'il est un modèle ! Mais il a déjà démontré une certaine maturité. Il a été éprouvé. Il a pris au sérieux les mots ou expressions 'irréprochable ', 'irrépréhensible', 'il faut que', 'veiller sur soi-même' (1 Th 2.10...). Ces mots, peu faciles à prononcer, donnent à l'autorité des ministères (et du Seigneur) son assise, sa légitimité. Or, l'autorité est hautement secourable en cas de difficulté. Les modèles dans l'Eglise valent bien des prédications !

c. Une nécessaire unité. Pasteurs et anciens doivent être unis entre eux, sans dissimulation, sans médisance. Je crois qu'une forme d'unanimité est souhaitable dans les prises de décision, chacun étant à même de s'exprimer. Il devrait en être de même pour les diacres. Ainsi, les différentes délégations auxquelles on procédera ne mettront pas à mal la vision commune.


d. La complémentarité. Anciens et diacres doivent également être unis et complémentaires – peut-être d'une manière semblable à celle des conjoints dans un couple. Christ a enseigné et secouru. Nous en avons un rappel émouvant dans le témoignage que Paul donne en 1 Thessaloniciens chapitre 1, alors qu'il se compare tour à tour à une nourrice (paradigme du ministère diaconal) et à un père (paradigme du ministère pastoral).

Ces deux ministères ont besoin l'un de l'autre, s'appuient l'un l'autre. Un membre fragile de l'église (âgé, malade, seul ou démuni) qui est secouru par une initiative de nature diaconale sera réceptif à l'instruction de la parole de Dieu, désireux de la mettre en pratique et de contribuer, selon ses moyens, à l'édification.

e. La constance. Est-il besoin de tout organiser ? Non. C'est pour cela que nous avons parlé de pastorat mutuel et de diaconie. Mais certains services doivent être organisés, être l'objet d'une veille attentive. Une visite pastorale par an ne fait pas avancer grand monde. Bien des situations nécessiteront un suivi pastoral, une régularité, de la constance. Il en est de même pour le diaconat. Certains soutiens se situeront sur du long terme : ils seront exigeants en temps et peut-être en argent. Comment l'église va-t-elle faire face à sa responsabilité sans s'épuiser, sans se perdre ?

f. Le repas du Seigneur. Comme nous l'avons déjà dit, la vie de l'église peut toute entière se construire autour de la discipline pastorale concernant la cène : instruction, accueil, mise en garde, responsabilité, grâce, encouragements, implications communautaires, dons spirituels, ministères, hospitalité, soutien...



3. Amour et discipline ?



Ces deux mots semblent s'exclure l'un l'autre. Est-ce réellement le cas ? Tout dépend du sens que l'on donne à chacun d'eux ! Quelques éléments de réflexion :

L'Amour agapé est l'Amour parfait. C'est l'amour de Dieu. C'est l'amour qui a été révélé en Christ et que les chrétiens ont reçu. C'est l'amour que le St Esprit verse dans le cœur des rachetés (Ro 5.5). C'est de cet amour que les chrétiens sont appelés à « s'aimer les uns les autres, comme ils ont été aimés » (Jn 13). Ce 'comme' n'indique pas une imitation mais une conséquence possible, logique, dans l'ordre de la grâce.

Dieu aime son peuple d'un amour particulier. Personnellement, je ne vois pas mentionné explicitement l'amour de Dieu pour tous les hommes6. Mais je vois que Christ a aimé « les siens », qu'il donne sa vie « pour ses brebis », qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie « pour ses amis ». Et les ennemis ? C'était nous, son peuple (Ro 5.8) !

Une comparaison peut s'avérer éclairante : un homme aime-t-il sa femme comme les autres femmes ? Une femme aime-t-elle ses enfants comme les autres enfants ? Tel est l'amour de Dieu pour les siens.

Comment cela va-t-il se traduire au niveau de la diaconie, du diaconat ? Par la mise en place d'une nécessaire discipline, sans laquelle la communauté pourrait rapidement se trouvée ruinée ! Tant que l'amour fraternel demeure dominical et le soutien symbolique, il n'y a pas grand danger. Pas grands fruits non plus. Mais si une église entend vivre l'amour et le soutien fraternels de manière conséquente, alors elle s'apercevra qu'un accompagnement pastoral et une discipline s'avèrent absolument nécessaires.


D'innombrables exemples pourraient être évoqués ici. Telle personne nouvellement arrivée dans l'église est présente à chaque rencontre. En difficulté financièrement, elle est soutenue par la communauté. Cependant, il apparaît que cette personne effectue des achats inconsidérés et se plaint si quelqu'un ne répond pas entièrement à son attente. Que faire ? Trois hypothèses se présentent. Il est possible que cette personne passe par une période de trouble et qu'il faille user de patience envers elle. Il est possible que cette personne soit peu instruite de la parole de Dieu et agisse par ignorance. Il se peut enfin qu'elle ne soit pas réellement convertie et qu'elle ait trouvé auprès de cette église une situation avantageuse pour elle. Pour chacun de ces trois cas, une mesure appropriée s'impose.

Ainsi, il y a des mesures de restriction, des conditions à remplir, des délais à observer, des évaluations qui sont nécessaires dans la gestion de l'entraide fraternelle. L'épisode de Ananias et Saphira en Actes 5 en est une illustration frappante. Ce n'est pas pour nuire, c'est pour aider. On pourrait évoquer la question de l'interdit (Cf. Nb 15.32-36) qui maintient tout le peuple en situation de captivité, de défaite. On pourrait le dire ainsi, peut-être : il y a des personnes qui attendent et qu'il ne nous est pas possible d'atteindre ou d'accueillir parce que d'autres personnes sont là qui ne devraient pas y être... On comprend que tout cela doit être appréhendé avec autant de précaution que de courage.



4. Le débordement de la grâce



La croissance numérique de l'Eglise est en partie conditionnée par sa croissance en maturité, comme il est écrit dans le livre des Actes : « Les Eglises se fortifiaient dans la foi et augmentaient en nombre de jour en jour » (Ac 16.5).

Cette maturité se démontre notamment par l'attachement à ce triple objectif dans la vie du chrétien et dans la vie de l'Eglise. Nous remarquons que chacun d'eux est accompagné d'une promesse.

L'unité spirituelle : « Qu'ils soient un afin que le monde croit » (Jn 17).
L'amour fraternel : « A l'amour que vous aurez les uns pour les autres, tous sauront... » (Jn 13).
La sainteté de vie : « ... des enfants de Dieu irrépréhensibles au milieu d'une génération perverse et corrompue parmi laquelle vous brillez comme des flambeaux dans le monde » (Ph 2) ; « Ayez au milieu des païens une bonne conduite, afin qu'ils remarquent vos bonnes œuvres » (1 Pi 3).

La croissance par débordement est un fruit naturel de la communion de chaque chrétien avec Dieu et avec ses frères et sœurs dans la foi. Tout chrétien « en bonne santé » désire ardemment cette double communion et se rend immédiatement compte quand elle est « abîmée ».

Si chaque chrétien, aimé de Dieu, aime ses frères et sœurs chrétiens de cet amour et si, en vertu de la réciprocité propre au peuple de Dieu, il est aussi aimé de cet amour, alors une sorte de perfection de la grâce se manifestera, qui sera la démonstration de la présence vivante et agissante du Seigneur au milieu de son peuple8. Par une telle démonstration, beaucoup seront touchés à salut, « en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera » (Actes 2.39).


Charles Nicolas


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Annexe 1

Anciens et diacres

Quelques références historiques



La Confession de foi de La Rochelle (1559) le dit explicitement dans son article 29 :
« Quand à l'Eglise véritable, nous croyons qu'elle doit être gouvernée selon l'ordre établi par notre Seigneur Jésus-Christ : à savoir qu'il y ait des pasteurs, des anciens (surveillants) et des diacres, afin que la pureté de la doctrine y soit maintenue, que les vices y soient corrigés et réprimés, que les pauvres et tous les affligés soient secourus dans leurs besoins, que les assemblées se tiennent au nom de Dieu et que les adultes y soient édifiés, de même que les enfants ».

Le professeur Emile Doumergue qui fut le doyen de la faculté de théologie de Montauban, écrit dans un rapport en 1929 : « Comme organisation, dès son origine, notre Eglise posséda un Conseil presbytéral et un Diaconat, deux pieds dirai-je, et deux mains d'un même corps. Tout de suite, ce qui s'était passé pour le Conseil presbytéral se passa pour le diaconat. De nouveau, se dressant contre la pratique catholique, l'Eglise réformée restitua aux diacres, devenus de simples domestiques du culte, la dignité que l'Evangile leur avait donnée : le soin des pauvres. Il importe de noter les propres paroles de Calvin pour constater avec quelle pleine conscience notre Eglise a opéré cette double révolution : « Voulons-nous montrer qu'il y a réformation entre nous ? Il faudrait qu'il y eût des diacres qui eussent le soin des pauvres ».

Ecoutons encore E. Doumergue : « Ne croyez pas que je sois aveugle et ne voie pas l'effort d'action qui se manifeste un peu partout dans nos milieux religieux, dans les milieux protestants, et en particulier dans nos milieux protestants réformés. N'est-ce pas le protestantisme réformé qui est à la tête des œuvres dites sociales, du christianisme dit social ? Je suis loin de contester que beaucoup de ces œuvres, si diverses, entreprises avec tant d'ardeur et poursuivies avec tant de persévérance, ne puissent être bonnes, utiles.

Seulement, voici ce qu'il m'est impossible de ne pas constater. Ce renouveau des œuvres plus ou moins religieuses a coïncidé avec le moment où notre Eglise était le plus dépourvue de ses organes essentiels d'action, de ses anciens Conseils presbytéraux et de ses anciens Diaconats. De plus, ce renouveau a coïncidé avec la crise religieuse qui a séparé de plus en plus l'action de l'idée, les œuvres religieuses des doctrines fondamentales de notre ancienne Eglise, et c'est ainsi que, tout naturellement, l'effort des œuvres  s'est établi à côté de l'Eglise, hors de l'Eglise...

A mesure que les bonnes œuvres se multiplient et se développent, l'Eglise s'évide, s'étiole. Elle perd de plus en plus ce qui attire, ce qui émeut les cœurs, ce qui passionne ; l'Eglise, corps étriqué, devient de plus en plus impropre à exercer cette cure d'âmes pleine, incessante, ardente, universelle, exercée par ses anciens Conseils presbytéraux et ses anciens Diaconats. »

 

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Annexe 2

Et les autres ?



Et les autres ? La question est légitime et il n'est pas si facile d'y répondre simplement. Prenons seulement garde de ne pas quitter le terrain scripturaire pour trouver réponse. Prenons-garde à la place que nous accordons à ce que pensent les autres : rappelons-nous qu'à divers égards, la révélation biblique est inacceptable en dehors de la foi. Demandons-nous si la Bible pose cette question et si oui, comment elle y répond elle-même.

Nous nous rappelons que Dieu se soucie de tout ce qui vit, ce qu'il a démontré par son alliance avec Noé (Gn 9.8-13 ; Dt 5.14 ; Ps 36.6-7 ; 104.11-12 ; Mt 6.26 ; 10.9 ; Ac 14.16-17...). Nous nous rappelons que Dieu appelle « serviteurs » les magistrats qui veillent sur la cité. Nous nous rappelons que Dieu répugne à détruire une ville comme Sodome ou Ninive. Nous nous souvenons aussi que la promesse faite à Abraham concernait déjà toutes les familles de la terre (Gn 12.3) ; mais qui le Seigneur avait-il en vue ? Les élus parmi les nations, comme en Matthieu 28.19, et cela en vertu d'une autre alliance, déjà en Christ, porteuse d'autres promesses et d'autres exigences.

Quand Dieu demande de se soucier du bien de la ville où Israël est captif, c'est parce que le bonheur de son peuple dépend de celui de la ville (Jr 29.7) ; quand il demande de prier pour les autorités, c'est pour que son peuple vive une vie paisible et tranquille (1 Tm 2.2). Et les autres ? Tout compte fait, il en est bien peu question, me semble-t-il. Mon sentiment est que la plupart des fois où le mot 'tous' apparaît dans le Nouveau-Testament, il désigne les membres du peuple de Dieu : tous, mais eux seulement ; eux seulement, mais tous. Ce que dit Paul en 1 Co 15.22-23 est éloquent : « Comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ, mais chacun en son rang : Christ comme prémices, puis ceux qui appartiennent à Christ lors de son avènement ». Et les autres ? Au chapitre 6 de cette même lettre, Paul les appelle : « ceux dont l'Eglise ne fait aucun cas » (6.4).

Le chrétien est-il donc misanthrope ? Est-il indifférent aux autres ? Certes pas, et cela pour plusieurs raisons importantes : nous étions, de nature, des enfants de colère comme eux ; nous sommes enfants de Dieu par grâce uniquement et n'avons aucun motif de nous vanter ; nous vivons avec eux bien des situations semblables et partageons bien des expériences communes, en joie ou en peine ; nous sommes au bénéfice de la grâce générale comme eux et plusieurs parmi eux font un usage de cette grâce qui porte des fruits qui manquent parmi les chrétiens ; Dieu se sert des non- chrétiens pour accomplir certaines de ses œuvres, pour communiquer certains de ses bienfaits... Enfin, il y a parmi eux, et parmi ceux chez lesquels on le soupçonnerait le moins, des élus qui, un jour comme nous, confesseront le nom du Seigneur.

Alors, en un sens, il n'y a pas de différence entre l'attention qui est portée à un non-chrétien qui souffre et celle qui est apportée à un chrétien qui souffre. Une veuve du monde peut bien être aidée comme une veuve de l'église, si Dieu la place près de moi. Mais le mandat explicite que Dieu donne à son Eglise, c'est de prendre soin des veuves au milieu de son peuple. Cela n'est pas une exclusion, cela est un témoignage.

Et l'action sociale ? Et l'engagement humanitaire ? Ce sont des services importants au sein desquels il est souhaitable qu'il y ait des chrétiens, comme d'ailleurs dans tous les rouages de la société (recherche, enseignement, soins médicaux, entreprises, art, réseau associatif, etc.). Mais c'est en vain, me semble-t-il, qu'on cherchera un mandat explicite donné par Dieu pour son Eglise dans ce sens. Il ne s'agit donc pas d'une vocation spécifique de l'Eglise en tant que telle.

Je ne peux allonger cet examen davantage ici, mais renvoie à une affirmation de l'apôtre Pierre qui apporte une indication éclairante : « Honorez tout le monde ; aimez les frères ; craignez Dieu ; honorez le roi » (1 Pierre 2.17). Honorer, ce n'est pas rien, nous le savons : c'est reconnaître la valeur. Chaque être humain a une valeur qui dépasse ce que l'on imagine sans doute. Mais le verbe aimer, on le voit, est réservé au peuple de Dieu, avec des implications concrètes qui sont inapplicables à l'échelle de la cité.

 

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Annexe 3

Frère et prochain



Notre thèse est que, dans le contexte biblique, il s'agit toujours des membres du peuple de Dieu.
Le frère, Dans la Bible, sont appelés 'frères' ceux qui ont un même père : les enfants d'Abraham dans l'Ancien Testament, les Evangiles et les Actes ; les disciples de Jésus qui sont devenus « enfants de Dieu » dans le reste du Nouveau Testament (Jn 1.12 ; Ro 8.15-16 ; Ep 1.5). A part quelques cas où il est question des frères d'une même famille de sang, il n'y a pas d'exception à cette règle.


Le fait que nous ne sachions pas de manière certaine qui est réellement né de nouveau et qui ne l'est pas n'autorise pas à s'affranchir de ce principe. La discipline préconisée par l'apôtre consiste à considérer comme tels tous ceux qui « se nomment frères » (ce que Calvin appelle « le jugement de charité ») avec pour contrepartie la répréhension fraternelle : « Si ton frère a péché, va et reprends-le » (Mt 18.15. Cf. 1 Co 5.9-13). En réalité, le mot 'frère' est synonyme du mot 'saint' et désigne les mêmes personnes : « Paul et le frère Timothée, aux saints et fidèles frères en Christ... » (Co 1.2).

Le prochain. Le bon sens commun associe le mot 'prochain' à celui ou celle qui se trouve là, quel qu'il soit. Le prochain, c'est l'autre. Mais est-ce si simple que cela ?


En Israël (y compris au temps de Jésus), le 'prochain', c'est le concitoyen. En d'autres termes, la proximité que ce mot indique n'est pas seulement géographique : c'est celle d'une appartenance. Cela apparaît clairement quand Moïse cherche à séparer deux hébreux qui se disputent et qu'il dit à l'un d'eux : « Pourquoi frappes-tu ton prochain ? » (Ex 2.11-14).

La loi révélée plus tard confirmera ces dispositions :
« Aucun créancier ne pressera son prochain, son frère. Tu te relâcheras de ton droit pour ce qui est de ton frère. Il n'y aura aucun indigent chez toi » (Dt 15.2-3 ; 23.19, 24 ; 24.10. Cf. Jr 23.35 ; 31.34 ; 34.9-17). Retenons que tous ceux qui étaient comptés comme appartenant au peuple de Dieu en partageaient les privilèges et les devoirs, y compris les étrangers assimilés. Tous, mais seulement eux. La transposition pour aujourd'hui s'applique à l'Eglise, pas à la nation.

Le passage de l'Ancien Testament qui cite pour la première fois l'amour du prochain (Lv 19) commence par cet appel : « Vous serez saints car je suis saint » (v. 2). Ensuite sont mentionnés « les pauvres et l'étranger au milieu de vous » (v.10, 34), le mercenaire (v. 13), le sourd, l'aveugle (v. 14), « les enfants de ton peuple » (v. 18) et enfin le prochain assimilé au frère (v. 17). L'expression « les uns les autres » (v. 11) confirme qu'il s'agit de relations au sein du peuple saint.

Dans le Nouveau Testament, l'équivalence de sens entre le 'prochain' et le 'frère' est maintenue, identique à celle de l'Ancien Testament, également associée à l'expression « les uns les autres ».
« Abstiens-toi de ce qui peut être pour ton frère une occasion de chute... Que chacun complaise au prochain pour ce qui est bien en vue de l'édification » (Ro 14.21 ; 15.2, 7).
« Ne parlez pas mal les uns des autres, frères, car celui qui parle mal d'un frère ou juge un frère juge la loi... Et toi, qui es-tu qui juges le prochain ? » (Jc 2.14-16 ; 4 11-12).
« C'est pourquoi, que chacun de vous parle selon la vérité à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres » (Ep 4.25). Membres les uns des autres ! Peut-il être question d'autres personnes que celles qui constituent le corps de Christ ?
Les passages suivants permettent d'effectuer un pas de plus :
« Ne devez rien à personne, si ce n'est de vous aimer les uns les autres... Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Ro 13.8-10).
« Rendez-vous, par l'amour, serviteurs les uns des autres, car toute la loi est accomplie par cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Ga 5.13-15, 26).

Nous retrouvons donc le second commandement du sommaire de la loi, inséparable du premier qui demande d'aimer Dieu de tout son être. Nous pouvons penser que l'expression 'les uns les autres' situe l'application de ce commandement au sein de la communauté des croyants. En effet, l'apôtre Jean développe cette même pensée dans sa première lettre, avec des termes différents qui enlèvent toute ambiguïté :
« Si quelqu'un dit : J'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur ; car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? Et nous avons de lui ce commandement : Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère » (1 Jn 4.20-21).

Jean est-il le seul à établir ce lien nécessaire entre l'amour pour Dieu et l'amour envers ceux qui
appartiennent à Dieu ? Non. Paul cite le sommaire de la loi avec les mêmes présupposés (Ga
5.13-18), de même que Jacques (2.5-8). Quand à l'auteur de la lettre aux Hébreux, il associe
également l'amour manifesté envers les chrétiens et l'amour pour Dieu :
« Dieu n'est pas injuste pour oublier votre travail et l'amour que vous avez manifesté pour son nom
en ayant rendu et en rendant encore service aux saints » (6.10).


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Annexe 4.

La parabole du bon Samaritain 
(Luc 10.25 à 37)



Bien que le docteur de la loi ait interrogé Jésus « pour l'éprouver » (v. 25), puis pour « se justifier » (v. 29) nous savons que la question qu'il pose est bonne puisque Jésus y répond. Cette question : Qui est mon prochain ? est en effet d'une très grande importance, puisque de la réponse dépend la compréhension du deuxième commandement le plus important de la Loi (v. 27). Comment, en effet, obéir à un commandement dont on ne comprend pas précisément le sens ?

Pour comprendre l'enjeu de ce récit et ne pas le réduire à une simple leçon de morale, il faut nous souvenir de ce qui est en train de se jouer : les dialogues avec Nicodème et avec la femme samaritaine ont déjà laissé entrevoir un changement en train de s'opérer dans le développement du dessein de Dieu. Le 'quiconque' de Jean 3.16 annonce tout à la fois un jugement au sein du peuple d'Israël (quiconque croit, cela signifie seulement ceux qui croient) mais aussi une ouverture aux non juifs (quiconque, c'est n'importe qui, dès lors qu'il croit).

C'est là ce que Paul appellera plus tard « le mystère de Christ, caché dans les générations passées mais révélé maintenant » : c'est que « les païens (qui croient) sont cohéritiers, forment un même corps et participent à la même promesse en Jésus-Christ par l'Evangile » (Eph 3.4-6). Dans l'histoire du Salut, un changement considérable de format du peuple de Dieu est en train de s'opérer. Illustration : une samaritaine a compris plus vite qu'un docteur de la Loi ! (Comparer Mt 10.5-6 avec Ac 10.45 ; 11.1,18 ; Ro 9.24 ; 11.11 ; Col 1.25-27).

La parabole que raconte Jésus s'inscrit dans le dévoilement de ce mystère : La scène se passe en terre d'Israël (les sacrificateurs et les lévites ne s'aventuraient pas au-delà). L'homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho est un juif, membre du peuple de Dieu. Le Samaritain est en voyage (v. 33), sur le territoire d'Israël. La pointe de la parabole, ce n'est pas qu'un homme en secoure un autre ; c'est qu'un étranger prenne soin d'un membre du peuple de Dieu. C'est là l'avertissement qu'adresse Jésus au docteur de la loi qui l'interroge, en écho à Jean 1.11.

Ce que Jésus veut mettre en lumière, c'est que les religieux juifs qui ont vu cet homme juif blessé auraient bien-sûr dû s'arrêter : non seulement par humanité, mais en vertu des commandements prescrits par Dieu pour Son peuple : « Vous serez saints car je suis saint, moi, l'Eternel votre Dieu... Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lév. 19.2, 18). Dans l'A.T., le prochain, c'est le compatriote. Or, il s'est trouvé un étranger pour manifester, par son œuvre, que la grâce de Dieu est en train d'opérer dans son cœur : non seulement sur un plan humain mais en rapport avec Dieu. En effet, ce que l'on fait à un membre du peuple de Dieu, c'est à Dieu qu'on le fait ; et si c'est un étranger qui agit ainsi, son action est considérée comme un acte de foi envers Dieu, un fruit de la grâce. C'est pourquoi Jésus peut dire que ce Samaritain peut dès à présent être compté comme prochain (v.36-37), c'est à dire membre du peuple élu : non par ses œuvres mais par la foi (foi non explicite mais réelle) que son œuvre démontre. Cf. Jacq 2.14-18.

Ce fut le cas de Rahab la prostituée cananéenne qui a accueilli les espions hébreux (Jos 2.1-21). Elle n'agit pas « par humanité » mais par foi : « L'Eternel, je le sais, vous a donné ce pays » (cf. Hé 11.31). Ce fut le cas de Ruth la Moabite qui a choisi de suivre Naomi en terre d'Israël (Ruth 1.15-18). Ces deux femmes étrangères sont dans la généalogie de Jésus ! Voir aussi 1 Rois 17.8-9,12.

Dans le Nouveau Testament, c'est le cas de la femme cananéenne (Mat 15.21-28) et du centenier (Lc 7.2 -10) dont les juifs peuvent dire : « Il aime notre nation » et au sujet duquel Jésus dira : « Même en Israël je n'ai pas trouvé une aussi grande foi ». Cf. la guérison des 10 lépreux (Luc 17.11-21) : un seul est revenu vers Jésus, un Samaritain. Et Jésus dira : « Les dix n'ont-il pas été guéris ? Et les neuf autres, où sont-ils ? Ne s'est-il trouvé que cet étranger pour revenir et donner gloire à Dieu ? Puis il lui dit : Lève-toi, va : ta foi t'a sauvé ». Cf. la parabole du jugement dernier (Mat 25.31-46) : « Toutes les fois que vous avez fait (ou pas fait) ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait (ou ne l'avez pas fait) ». (Voir les textes parallèles : Mat 10.42 ; Mc 9.41 ; Héb 6.10). C'est également le cas de Corneille, centenier (romain, donc) dont il est dit : « Cet homme était pieux et craignait Dieu ; il faisait beaucoup d'aumônes au peuple (Israël) et priait Dieu continuellement » (Actes 10.1-2).

Qui est donc le prochain ? Dans le langage courant de notre société humaniste, c'est l'autre, celui que je croise dans la rue. Mais qu'en est-il pour la Bible ? En Israël, au temps de l'Ancien testament (mais aussi au temps de Jésus), le prochain est le compatriote, le membre du peuple de Dieu. Ce n'est donc pas la proximité géographique qui fait le prochain, c'est la commune appartenance. (Il en est de même pour la famille comme Paul le dit très clairement en 1 Tim. 5.8).

Nous avons une illustration de cela dans le livre de l'Exode au chapitre 2. Moïse qui a été élevé à la cour de Pharaon se souvient qu'en réalité il est hébreu. Voyant un jour un Egyptien se disputer avec un Hébreu, il s'interpose et tue l'Egyptien. Le lendemain, il voit deux Hébreux se quereller, veut de nouveau s'interposer et dit à celui qui avait tort : « Pourquoi frappes-tu ton prochain ? » (v.13). Le texte montre clairement que les termes 'frère' et 'prochain' sont synonymes. L'Egyptien n'est pas considéré comme 'prochain' (ce qui ne signifie pas que Moïse a eu raison de le tuer ! Cf. Gal 6.10).

Dans la Bible, les mots prochain, frère, saint, désignent les mêmes personnes, toujours en rapport avec l'appartenance au peuple de Dieu. La loi confirme ces dispositions : « Aucun créancier ne pressera son prochain, son frère. Tu te relâcheras de ton droit pour ce qui est de ton frère. Il n'y aura aucun indigent chez toi ». Retenons que  tous ceux qui étaient comptés comme appartenant au peuple de Dieu en partageaient les privilèges et les devoirs, y compris les étrangers assimilés. Tous, mais seulement eux. La transposition pour aujourd'hui s'applique à l'Eglise, pas à la nation.

Ce que Jésus est en train de dévoiler, c'est que dans la perspective du Royaume de Dieu, cette appartenance ne peut plus se définir en fonction de l'Israël selon la chair : c'est la foi qui en sera le signe de reconnaissance, comme cela est développé par Paul : « Reconnaissez que ce sont ceux qui ont la foi qui sont fils d'Abraham. Ainsi, l'Ecriture prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi, a d'avance annoncé cette bonne nouvelle à Abraham : Toutes les nations de la terre seront bénies en toi ! De telle sorte que ceux qui croient sont bénis avec Abraham le croyant » (Gal 3.6 à 9).

Ainsi, aujourd'hui, le frère, le prochain, ce n'est ni le Juif ni l'ensemble des hommes indistinctement : c'est celui ou celle qui croit, quelle que soit son origine ou son apparence, dès lors que sa foi est révélée par le fruit de ses lèvres ou par les œuvres de la foi, comme c'est le cas du Samaritain de la parabole de Luc 10 ou pour le centenier d'Actes 10.1-2. Il y a donc un discernement à exercer, une intelligence spirituelle à développer. Le fait que Dieu seul connaisse les cœurs nous incline tout à la fois à la prudence et à l'ouverture (Mc 10.42).

Le Nouveau Testament ne fait que confirmer cette exigence. « C'est pourquoi, que chacun de vous parle selon la vérité à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres » (Ep 4.25).  Membres les uns des autres ! Peut-il être question d'autres personnes que celles qui constituent le corps de Christ ? Lire Rom 14.21 ; 15.2, 7 ; Jacq 2.14-16 ; 4.11-12.

« Ne devez rien à personne, si ce n'est de vous aimer les uns les autres. Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Ro 13.8-10 Cf. Ga 5.13-15, 26). Nous retrouvons ici le second commandement du sommaire de la loi, inséparable du premier (aimer Dieu de tout son être). L'apôtre Jean développe cette même pensée avec des termes différents qui enlèvent toute ambiguïté : « Si quelqu'un dit : J'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur ; car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? Et nous avons de lui ce commandement : Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère » (1 Jn 4.20-21). Ce dernier commandement exprime à lui seul le sommaire de la Loi... et répond à la question de l'interlocuteur de Jésus !     

                                                      

Annexe 5

Pauvres, petits...



Le pauvre, l'indigent.  « Ils nous recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres, ce que j'ai bien eu soin de faire » (Ga 2.10). De quels pauvres s'agissait-il ? Cela est précisé dans le livre des Actes : « Les disciples résolurent d'envoyer, chacun selon ses moyens, un secours aux frères qui habitaient la Judée. Ils le firent parvenir aux anciens par les mains de Barnabas et de Saul » (11.29-30).
Il n'est pas difficile de remarquer que chaque fois qu'il est question des pauvres, dans la Bible, il s'agit des pauvres au sein du peuple de Dieu :
« Il n'y aura pas d'indigent au milieu de toi » (Dt 15.4, 7).
« Il n'y avait parmi eux aucun indigent » (Ac 4.34. Cf. 1 Co 11.21 ; 2 Co 8.13-14).

Tout apôtre qu'il ait été, Paul s'est maintes fois soucié de cette question du soutien des pauvres de l'Eglise, car l'unité spirituelle, la communion étaient alors en jeu :
« Je vais à Jérusalem pour le service des saints... En faveur des pauvres parmi les saints » (Ro 15.25-26 ; 2 Co 8.3-4 ; 9.1, 12).
« Si un frère ou une sœur sont nus et manquent de la nourriture de chaque jour... » (Jc 2.14-15).
« Si quelqu'un voit son frère dans le besoin... » (1 Jn 3.17).

Les petits. Les textes parallèles de la parabole de Matthieu 25 atteste que les 'petits' dont il est question sont les disciples (Mt 10.42), ceux qui croient (Mt 18.6), ceux qui appartiennent à Christ (Mc 9.41). Tout disciple semble pouvoir être appelé ainsi, du fait de son humiliation, de la circoncision de son cœur. Cela pourrait être rapproché de la première béatitude.

Certains, parmi les frères, sont l'objet d'attentions particulières du fait de leur faiblesse dans la foi. L'apôtre Paul consacre beaucoup de temps à cette question, recommandant que l'on ne scandalise pas ceux qui, dans l'Eglise, ont une foi plus faible (Ro 14.10-16 ; 1 Co 8.9-13).

L'étranger. De qui  le Seigneur parle-t-il quand il recommande à son peuple d'accueillir les étrangers, en se souvenant qu'il a lui aussi été un peuple étranger ? De très nombreux passages montrent qu'il s'agit des étrangers qui se sont volontairement intégrés au sein du peuple de Dieu, adoptant ses usages et ses lois.
« Tu ne délaisseras pas l'étranger, l'orphelin et la veuve qui sont dans tes portes » (Dt 14.27, 29).
« Tu abandonneras la grappe restée dans la vigne au pauvre et à l'étranger. Vous n'user ez pas de mensonge les uns envers les autres. Tu n'opprimeras pas ton prochain. Tu ne répandras pas de calomnie parmi ton peuple. Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur ; tu pourras reprendre ton prochain, mais tu ne te chargeras pas d'un péché à cause de lui. Tu ne garderas pas de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19.10-18). 

La juxtaposition des termes utilisés montre qu'ils sont pratiquement (parfaitement) synonymes. Cela fait apparaître que la donnée majeure n'est pas l'origine des personnes, mais l'appartenance au peuple saint, que ce soit pas naissance ou par adoption. Cela impose des devoirs d'égalité, de soutien, de réciprocité en accord avec la grâce, avec le sacerdoce, avec la présence même de Dieu. Le cadre, c'est Israël en tant que peuple de Dieu,   préfigurant l'Eglise de Jésus-Christ et l'accueil des prosélytes, et non pas n'importe quelle nation ou un nouvel ordre mondial. Dans ce sens, nous voyons Esaïe parler de « l'étranger qui s'attache à l'Eternel, qui marche au milieu de vous » (56.6-8). Il y a donc, liée à cette intégration, une dimension de piété, comme on le constate aussi dans les nombreux passages des Evangiles où des étrangers (centeniers romains, samaritains, syro-phéniciens...) démontrent leur disposition à la foi, leur accueil du Royaume de Dieu (Lc 7.4 ; 17.16 ; Jn 4.39...).

La veuve et l'orphelin
Le contexte de la plupart des mentions montre qu'il s'agit du peuple de Dieu. « Refuser justice aux pauvres, ravir leur droit aux malheureux de mon peuple, pour faire des veuves leur proie et des orphelins leur butin... » (Es 10.2).
« Ayez l'un pour l'autre de la bonté et de la miséricorde. N'opprimez pas la veuve et l'orphelin, l'étranger et le pauvre, et ne méditez pas l'un contre l'autre le mal dans vos cœurs » (Zach 7.10).
« La religion pure et sans tâche devant Dieu notre Père, consiste à visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions, et à se préserver des souillures du monde » (Jc 2.27).
Cela est confirmé par les textes parallèles :  Ac 6.1ss ; 1 Tm 5.9, 16 ; y compris Lc 4.25-27.

L'ennemi, l'adversaire. Cette catégorie est moins aisée à définir et pourrait sembler contredire ce qui a été proposé plus haut. Il n'est pas exclu, cependant, qu'il s'agisse encore des ennemis ou adversaires au sein du peuple de Dieu. Plusieurs passages semblent le montrer :

Qu'il suffise de rapprocher le fameux : « Aimez vos ennemis » (Mt 5.44) de ce que Jésus dit peu avant (5.21-25) : « Quiconque se met en colère contre son frère... Si tu présentes ton offrande à l'autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi... Accorde-toi promptement avec ton adversaire ». Le cadre, c'est le culte rendu à Dieu !
Qu'il suffise de rapprocher le fameux « Si quelqu'un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l'autre. Si quelqu'un te prend ton manteau, ne l'empêche pas de prendre encore ta tunique... » (Lc 6.27-30) de ce que dit Paul : « Pourquoi ne pas plutôt vous laisser dépouiller que d'avoir des querelles entre frères ? » (1 Co 6.7-8). L'enjeu, c'est l'unité spirituelle !
La recommandation sur la paille et la poutre (Lc 6.41) ou sur l'importance pour les serviteurs de Dieu de « ne pas avoir de querelles mais d'avoir de la condescendance pour tous, de redresser avec douceur les adversaires... » (2 Tm 2.25) plaident pour une application à l'intérieur du peuple de Dieu.

 


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