LA DISCIPLINE ET L'AMOUR (1)



1. LA DISCIPLINE, UNE APPROCHE GLOBALE



Exemple n° 1. Une mère attend au bureau de Poste avec un enfant de 5 ans. L'enfant fait un caprice et ses pleurs importunent les personnes présentes. La mère ne dit rien. Réaction instinctive : Une bonne fessée ! (...) Peut-être ? Mais est-ce sûr ? Cet enfant s'est peut-être couché à 23 h. la veille. Peut-être est-il fiévreux ? Peut-être que sa mère le trimbale de bureau en bureau depuis ce matin. Faut-il commencer par la fessée ? Peut-être, mais pas sûr. Peut-être par un câlin ou un verre d'eau... Et la mère ? Et le père ?

Exemple n° 2. Un couple sympathique d'une cinquantaine d'années assez nouvellement converti arrive dans l'église. Zélés, l'homme et la femme sont présents à toutes les réunions, aident pour les repas, participent aux voyages d'église, donnent leur témoignage... Au bout de 7 à 8 ans, suite à un enseignement lors d'un week-end d'église, ils découvrent que leur situation n'est pas régulière : ils ne sont pas mariés officiellement. Personne ne leur avait parlé de cela. Ils font part de la situation au pasteur qui en parle aux anciens. Décision du conseil : ils doivent s'abstenir de prendre la cène jusqu'à ce que le mariage ait lieu, mais aussi se séparer physiquement jusque là. Je ne sais comment la chose leur a été dite, mais le résultat est que ce couple a quitté l'église et je ne suis pas sûr qu'ils en aient rejoint une autre... Le fait qu'ils aient quitté l'église signifie-t-il que les anciens ont mal agi ? Pas sûr, mais peut-être.

Au cours du 2ème exposé, nous réfléchirons aux conditions et aux limites de la discipline. Sans doute est-elle nécessaire, mais sans doute aussi peut-elle faire du mal si elle n'est pas bien pratiquée.

Ces deux exemples, à mes yeux, démontrent que la discipline ne peut pas être un moment particulier de l'activité pastorale, un recours en cas de problème ou de crise seulement.
Souvent, quand il y a problème ou crise... c'est déjà trop tard : il n'y a plus qu'à limiter les dégâts et... on y arrive mal. Voire, on les aggrave. Alors, pour ne pas les aggraver, on s'abstient en trouvant des excuses.



1. Discipline ou pastorale ?



a. Une action continue. En préparant ces études, il m'est apparu que la discipline dans l'église ne pouvait pas être seulement un moment dans la 'pastorale'. A bien des égards, on peut considérer ces deux notions (discipline et action pastorale) comme synonymes. Prier le soir avec ses enfants avant d'éteindre la lumière, est-ce de la discipline ou du pastorat ? Mettre en place un programme catéchétique, cela relève-t-il de la discipline ou du pastorat ? Depuis quand, bibliquement, peut-on dissocier l'instruction et sa mise en pratique ? « Enseignez-leur à observer... » (Mt 28.19-20). Le mot doctrine ne comprend-il pas ces deux aspects de la vie chrétienne ? Les Frères de la vie commune, aux Pays-Bas au XVIème siècle, interdisaient qu'on étudie la Bible autrement que pour la mettre en pratique.

En comparant tour à tour son ministère à celui d'une mère qui prend soin et à celui d'un père qui exhorte, l'apôtre Paul (1 Th 2.5-12) montre que le travail de nature pastorale, s'il ne couvre pas tout ce qui se fait dans l'église, balaie un champ assez large et complet qui comprend l'instruction, la consolation, l'exhortation et la discipline.
Noter au verset 13 le principe de délégation : c'est de la part de Dieu.
Noter au verset 14 le cadre fraternel : les ministères ne prenne la place ni de Dieu ni de l'assemblée.

C'est ainsi, que l'on peut parler de discipline préventive, de discipline curative, de discipline corrective, de discipline restauratrice. Cela confirme que la discipline commence tôt (au berceau !) et... ne s'arrête jamais. Je ne vais pas aborder chacune de ces catégories l'une après l'autre, mais retenir l'idée qu'elles sont dépendantes les unes des autres : d'autant plus faciles à exercer qu'elles existent à ces différents échelons, d'autant plus difficiles qu'il y aura eu des lacunes, des fractionnements, des interruptions1. Ce qui est dur, c'est la discipline qui surprend ! « Ah, mais je ne savais pas ! Ah, mais on n'a pas fait comme ça jusqu'à maintenant ! Ah, mais pour lui, pour elle, on n'a rien dit ! Ah, mais dans cette église-là, ou avec ce pasteur-là, on laisse faire... ». Neuf fois sur dix, on a recours à la discipline trop tard, quand le feu a déjà commis des dégâts irréparables.

Je pourrais résumer mon propos ainsi : Si la discipline est intégrée à la pratique pastorale régulière de l'église, on n'aura pas besoin d'user de discipline ; et si on devait le faire, cela se passerait dans des conditions moins difficiles et plus fructueuses.

b. Le fondement doctrinal. L'action pastorale confiée par Dieu aux anciens ne peut pas être envisagée indépendamment des doctrines. Doctrine, un autre mot mal aimé aujourd'hui, regardé comme contraire à l'amour, à la liberté et même à la foi. On préfère la relation d'aide nourrie de psychologie en vue de l'épanouissement personnel. Faisons de la relation d'aide et pourquoi pas de la psychologie, mais ne délaissons pas les doctrines !

Regardons comment sont construites les lettres de Paul : toujours nous voyons le rappel d'un enseignement fondamental (qui occupe entre un quart et les deux tiers de la lettre selon les cas) suivi des implications pratiques qui lui correspondent. « Donc, ainsi donc, c'est pourquoi, aussi, à cause de cela... ». La maturité du prédicateur se démontre par sa manière d'articuler ces deux registres en évitant le risque de la moralisation. On craint d'aborder les implications pratiques. « Chacun doit voir pour lui-même » dit-on. Il est vrai qu'il n'est pas aisé de savoir quand et comment en venir aux implications. C'est prendre des risques ! C'est une vraie discipline ! C'est là toute la différence entre l'enseignement dans l'Eglise et l'enseignement dans une école. On comprend pourquoi l'apôtre Paul recommande qu'il y ait peu d'enseignants, pourquoi ils ne doivent pas être jeunes dans la foi. On comprend pourquoi l'apôtre Pierre affirme qu'il n'est pas convenable que ceux qui ont cette charge courent le risque de se disperser, et pourquoi il associe la prière à l'enseignement...

Le pasteur Stuart Olyott indique trois doctrines qui doivent servir de cadre à l'exercice de la discipline :
la doctrine de la persévérance des saints : un pécheur élu ne peut pas se perdre. Le Père donne à son Fils ceux qui doivent hériter la vie éternelle, et le Fils les garde jusqu'à la fin. Cependant, personne ne peut être considéré comme enfant de Dieu à moins de persévérer dans la foi.

Dieu a voulu l'église locale pour aider ses membres à persévérer dans la foi selon Actes 2.42. Ces 4 engagements (enseignement des apôtres, communion fraternelle, fraction du pain et prières) constituent la discipline ordinaire de la vie de l'Eglise.

Les ministères agissent par délégation reçue du Seigneur : par des serviteurs humains, le Seigneur lui-même enseigne, visite, exhorte, console, reprend. Toute discipline – comme toute autorité – devrait s'exercer au nom du Christ.

Ces trois principes permettent à la discipline de s'exercer avec une motivation légitime, non pour suspecter ou punir, mais pour aider, avec compassion, humilité, sagesse – avec Amour.

Nous constatons de nos jours un engouement pour l'événementiel. Cela devient même une manière programmée d'organiser la vie de l'Eglise. Il semble que cela corresponde aux attentes de notre époque. C'est aussi, disons-le, une manière de s'affranchir des contraintes de toute discipline. Le propre d'une discipline, c'est d'être exercée de manière continue. Le propre d'une discipline, c'est de ne pas séparer la parole et la pratique, les principes et l'application, et cela dans tous les domaines de la vie. Mais cela va en l'encontre de la notion moderne de liberté, notion nourrie par la mentalité « laïque » qui sépare les domaines. On se heurte là à une forte résistance, consciente ou pas. La discipline distingue entre les domaines, mais ne les sépare jamais.

Si je devais résumer ce point, je dirais ainsi : pas d'enseignement sans les implications3 ; pas d'application sans l'enseignement. Les notions bibliques d'intelligence et de foi imposent la meilleure cohérence possible entre un enseignement juste (orthodoxie) et l'engagement juste (orthopraxie).



2. Quelques éléments tirés de Calvin



Certains se souviennent sans doute de la définition que Calvin donne de l'Eglise, ou plutôt des critères qu'il propose pour reconnaître qu'il y a ou pas l'Eglise :

« Voilà d'où nous avons l'Eglise visible. Partout où nous voyons la Parole de Dieu être purement prêchée et écoutée, les sacrements être administrés selon l'institution de Christ, là il ne faut nullement douter qu'il n'y ait Eglise... Les personnes qui sont reconnues en être par profession de foi, bien qu'à la vérité elles ne soient point (de) l'Eglise, néanmoins sont estimées y appartenir jusqu'à ce qu'on les ait rejetées par jugement public... Car il peut advenir qu'il nous faudra traiter comme frères et avoir pour fidèles ceux que nous ne penserons pas dignes d'être de ce nombre, à cause du consentement commun de l'Eglise qui les souffrira et endurera encore au corps de Christ. Nous n'approuverons donc pas de telles gens comme membres de l'Eglise quant à notre estime personnelle, mais nous leur laisserons le lieu qu'ils tiennent dans le peuple de Dieu, jusqu'à ce qu'il leur soit ôté par voie légitime » (Institution IV,I,9).

Relevons quelques points dans ce passage.

a. Calvin parle là de l'Eglise visible, qu'il ne dissocie pas mais qu'il distingue de l'Eglise que Dieu seul connaît (2 Tm 2.19). « Touchant ceux qui portent extérieurement la marque de Dieu, il n'y a que ses yeux qui voient ceux qui sont saints et sans feintise, et doivent persévérer jusques à la fin, ce qui est principal de notre salut... De fait, pour que la témérité des hommes ne s'avançât jusque-là, il y a mis bon ordre, nous avertissant journellement par expérience combien ses jugements secrets surmontent notre sens. Car d'une part ceux qui semblaient totalement perdus et qu'on tenait pour désespérés, sont reconduits au droit chemin ; d'un autre côté, ceux qui semblaient bien fermes trébuchent. C'est pourquoi, selon la prédestination de Dieu, cachée et secrète, comme dit Saint Augustin, il y a beaucoup de brebis hors de l'Eglise, et beaucoup de loups dedans » (IV.I.8).

Quand il écrit qu'il y a « de nombreuses brebis hors de l'Eglise visible et de nombreux loups dedans », Calvin ne dit pas que cela est bien : c'est le résultat de la faiblesse des pasteurs et de l'insuffisance de la discipline. Il serait hautement préférable qu'il y moins de brebis dehors et moins de loups dedans ! Cependant, nul ne peut, sans risquer de commettre de graves erreurs, prendre à cet égard la place de Dieu. Du cœur, Dieu seul juge. Quant à la discipline, elle se détermine sur ce qui est ouvert et visible par tous.

b. Ainsi, Calvin parle de la profession de foi, ce qui paraîtra étonnant à certains. Voilà ce qu'il écrit encore : « Toutefois, parce que le Seigneur voyait être nécessaire de savoir quels sont ceux que nous devons tenir pour ses enfants, il s'est accommodé à cet endroit à notre capacité. Et d'autant qu'il n'était pas besoin en cela de certitude de foi, il a mis en place un jugement de charité, selon lequel nous devons reconnaître comme membres de l'Eglise tous ceux qui, par confession de foi, par bons exemples de vie et participation aux sacrements, confessent un même Dieu et un même Christ avec nous » (IV.I.8).

Ce point donne suite au précédant : si les membres de l'église déclarent publiquement leur appartenance au Seigneur et leur désir de marcher avec lui dans l'obéissance de la foi, point ne sera besoin de juger ce qui est intérieur et caché pour se réjouir de ce qui est conforme à cette obéissance et s'inquiéter au sujet de ce qui ne l'est pas. Ce point qui est capital : la discipline ne détermine pas si une personne est ou pas un(e) enfant de Dieu ; elle considère seulement si le comportement d'une personne est conforme ou contraire à ce qu'elle a déclaré être.

c. Calvin donne encore comme marque de l'Eglise la Parole de Dieu purement prêchée. C'est une discipline également, avec des règles. « Toutes les doctrines sont importantes, dit Calvin, mais toutes ne sont pas aussi importantes ». Il ne suffit pas de citer un ou même dix versets bibliques pour qu'un enseignement soit conforme au message biblique pris dans son intégralité (Ac 20.26-27). Un travail théologique sérieux, soumis à l'autorité de l'Ecriture-Parole de Dieu, respectant des règles d'interprétation précises, et enfin sensible au Saint-Esprit, est nécessaire pour que la Parole de Dieu soit « purement prêchée ». Dans de nombreuses unions d'églises, il y a des Confessions de foi historiques qui sont estimées exprimer de manière fidèle les enseignements majeurs de l'Ecriture et les pasteurs sont tenus d'y soumettre leur enseignement. Quant aux anciens, ils ont pour charge de vérifier la fidélité de la prédication et de l'enseignement apportés. Il y a là un rapport de soumission mutuelle de la plus haute importance.

d. Ensuite, Calvin parle de l'administration des sacrements selon l'institution de Christ. Toute l'activité pastorale (et donc toute la discipline) dans l'Eglise pourrait se construire autour de l'administration des sacrements. Le baptême naturellement, avec sa signification et ses implications : l'union avec Christ dans sa mort et sa résurrection, la communion et l'amour fraternels, la marche par l'Esprit ; la Cène et le renouvellement de l'alliance qu'elle constitue, alliance de grâce et de consécration. Instruire, appliquer, exhorter : encourager ceux qui n'osent pas s'approcher alors qu'ils le devraient, dissuader ceux qui viennent légèrement, rappeler les implications pratiques, personnelles et communautaires.




3. D'abord dans la maison



Une des convictions qui se sont forgées lors de mon temps de ministère pastoral est la suivante : ce qui se vit à la maison influence fortement la vie de l'église, plus que l'inverse. En d'autres termes, l'Eglise peut avoir un excellent enseignement sans que cela transforme la vie des couple, les relations parents / enfants, etc. Par contre tout problème non réglé – mais aussi toute bénédiction – vécus dans la maison (même en secret) se répercute dans la vie de l'Eglise.

Au temps de Calvin, la prédication publique était suivie par la prédication privée : dans les maisons, pasteurs et anciens reprenaient les éléments de la prédication publique pour encourager les fidèles  à mettre la parole de Dieu en pratique dans leur vie (Mt 28.20). C'est cela que l'on appelle la discipline pastorale.

D'abord à la maison ne signifie pas que celle-ci est plus importante que l'église. En un sens, l'église est plus importante... Mais c'est à la maison que la vie chrétienne doit s'apprendre et s'appliquer premièrement. L'apôtre Paul le dit à Timothée assez clairement : « Il faut que l'ancien dirige bien sa propre maison… car si quelqu’un ne sait pas diriger sa propre maison, comment prendra-t-il soin de l’Eglise de Dieu ? » (1 Tm 3.4-5). On est loin du tabou sur la vie privée que l’on observe aujourd’hui ! Ce tabou peut constituer un très sérieux obstacle au développement de l’Eglise. L’interdit qui causa la défaite du peuple d’Israël devant la ville d’Aï était caché sous le tapis d’une tente et personne ne le savait (Jos 7.8-13).

Nul n'ignore les liens forts qui existent entre le domaine familial et la vie de la communauté. Il y a là des héritages, des pouvoirs, des attachements qui s'avèrent intouchables et qui peuvent peser sur l'église, la verrouiller, miner son unité, incliner ses choix. L'église alors peut devenir un club sympathique où on aime se retrouver, qui invite le Seigneur quand ça lui plaît... C'est un sujet délicat mais qui ne devrait pas devenir tabou. Pour que l'église soit sanctifiée, il faut que les maisons le soient. Ici comme là, le Seigneur doit être placé en premier, de telle sorte que les sentiments et les passions ne prédominent pas. Jésus donne à cet égard un exemple éloquent : nous le voyons tout à la fois respectueux pour sa famille et soucieux de ne pas dépendre d'elle pour ce qui est de sa fidélité à son Père (Mt 10.37 ; Lc 2.48-52 ; 11.27-28 ; Jn 2.3-4 ; 19.26-27...).

L’Eglise n’est pas une réalité située à côté des maisons : l’Eglise est le prolongement direct de ce qui se vit dans les maisons. Ainsi, je me demande si on peut réellement prier au temple, chanter des cantiques et écouter la Parole de Dieu, si on ne l’a pas d’abord fait à la maison, tout seul ou en famille. Peu de chrétiens imaginent à quel point le culte rendu à Dieu serait différent (y compris la prédication) si chacun s’était déjà mis à genoux chez lui, avant de se réunir avec les frères et les sœurs.

De nombreux passages bibliques confirment cette priorité. C’est dans les maisons que les hébreux ont partagé le premier repas de la Pâque, le sang de l’agneau placé sur le linteau des portes ; c’est dans les maisons que l’instruction devait se transmettre premièrement (Dt 6.7-9 ; Pr 1.8-9). C’est dans les maisons que les vocations et les apprentissages élémentaires se forgent : pour les maris, serviteurs à la manière du Christ qui donne sa vie ; pour les épouses, servantes à la manière de l’Eglise rachetée ; pour les parents, bergers de leurs enfants ; pour les enfants, disciples respectueux et respectés, etc. L'apôtre Pierre enseigne que la piété ne peut pas être dissociée de la vie de tous les jours quand il rappelle que si un homme se conduit de manière irrespectueuse avec son épouse, cela constituera un obstacle à la prière (1 Pi 3.7).

L’écoute, le respect, l’obéissance, le pardon, où cela va-t-il s’apprendre, si ce n’est dans la maison ? La responsabilité, la générosité, l’hospitalité, où cela va-t-il s’exercer d’abord, si ce n’est dans les maisons ? Les dons reçus de Dieu, le devoir partagé, le souci des autres, où cela va-t-il se développer en premier, si ce n’est dans la maison ? Pas seulement dans la maison, mais d’abord dans la maison ! La maison est le lieu par excellence de la démarche pastorale préventive, comme le livre des Proverbes l'atteste abondamment. Nous comprenons l'importance de la visite pastorale dans les maisons où les situations personnelles peuvent être évoquées et amenées à la lumière de Dieu, où la responsabilité de chacun peut être rappelée avec les promesses qui l'accompagnent.

Il est vrai que la maison peut aussi devenir un lieu de repli frileux, égoïste. Ce n’est pas la volonté de Dieu. La maison doit être un lieu de repos, certes, mais aussi un lieu d’accueil, ouvert particulièrement aux personnes seules, aux personnes ayant besoin de réconfort, aux personnes qui ont soif de grandir. Pour grandir justement, en maturité et en nombre, l’Eglise a besoin que de nombreux chrétiens (tous si possible) deviennent peu à peu des pères et des mères spirituels, c’est à dire des chrétiens en mesure de veiller, de prendre soin, d’accueillir, de visiter, d’instruire, d’accompagner.  Le premier lieu où cela se prépare et se vit, c’est la maison !

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Annexe 1.

L'amour et la sainteté



L'idée même de discipline ne s'oppose-t-elle pas au principe de l'amour et de la grâce qui sont au cœur de l'Evangile ? L'idée de discipline ne va-t-elle pas nous replacer « sous la loi », dans la logique des mérites, face à la tentation du jugement ? Aujourd'hui, on préfère l'amour, c'est net ! « Dieu est amour, tout amour » dit le théologien allemand Eugène Drewerman. On ne peut pas dire que c'est faux ! En Dieu cependant, il y a un rapport entre l'amour et la sainteté qui ne peut pas être évacué. C'est l'objet d'un article du professeur William Edgard : L'hérésie de l'amour et la discipline biblique (La Revue Réformée) dont je reprends ici quelques extraits :

« A l'heure actuelle, dans un cadre culturel qui n'est pas spécialement remarquable, l'hérésie correspond au double phénomène de la pluralisation et de la psychologisation de la société. Elle a pour nom « l'amour ». La déviation hérétique ne se présente pas sous la forme d'une doctrine toute nouvelle, absolument fausse ; elle apparaît comme le « choix » fait de majorer abusivement un aspect de la vérité au dépend des autres. A notre époque, on parle de l'amour de Dieu de façon telle que sa justice ou sa sainteté semblent oubliées.
Cela apparaît avec d'autant plus d'évidence que notre environnement culturel favorise le développement des sentiments doux comme la tolérance, le plaisir, et ceci au point que l'amour en perd sa force naturelle... Il est bien vrai que l'amour est central dans l'enseignement biblique, mais cet amour s'exprime toujours dans le cadre d'autres réalités bibliques telles que le jugement, la colère, la sainteté... ».

Après une analyse des Psaumes d'imprécation (Ps 7, 35, 55, 59, 69, 109 et 137), William Edgard rappelle le principe de l'unité de la révélation biblique. Certes, le Nouveau-Testament apporte une dimension nouvelle, mais « l'idée que le 'Dieu de colère' de l'AT serait étranger au 'Dieu de l'amour' du NT n'est certainement pas fondée ». « Un des effets de l'hérésie de l'amour, qui suppose que l'amour est la seule norme, est de considérer que tout autre sentiment, même de justice, ne peut qu'être en conflit avec l'amour. Ainsi, l'esprit de jugement, la colère, les imprécations seraient des entorses à la « règle » de l'amour. A la limite, ils gênent. Aussi, n'y a-t-il qu'à les ignorer. Mais un autre effet de cette hérésie est d'attribuer à Jésus un enseignement qui n'est pas le sien. On veut tellement voir en lui l'initiateur de l'ère de l'amour qu'on oublie volontiers qu'il n'y a pas que l'amour dans son enseignement ou dans celui des apôtres..."


« S'il est possible, dit St Paul, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes » (Ro 12.18). Or, justement, il n'est pas toujours possible de s'entendre avec autrui. En tant qu'individus, nous n'avons pas le droit de rendre la pareille à nos ennemis. Mais il existe des situations dans lesquelles la paix n'est pas possible lorsque les exigences du devoir, de la vérité sont prioritaires. Notre Seigneur le dit aussi : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée » (Mt 10.34). La recherche de la paix est liée à celle de la sainteté (Hé 12.14). Les deux ne s'opposent pas".


L'amour, selon la Bible, n'est pas une tolérance passive, mais un ardent désir de faire du bien aux autres... Il n'y a aucune contradiction entre châtier ses enfants et les aimer. La discipline de l'Eglise peut être sévère dans son souci constant de récupérer le pécheur : « S'il t'écoute, tu as gagné ton frère » (Mt 18.15). « Car le Seigneur corrige celui qu'il aime » (Hé 12.4-11 ; Pr 3.11-12)... La justice de Dieu est également absolue. Et les hommes, s'ils veulent être les enfants de leur Père céleste, doivent apprendre à refléter tous les attributs de Dieu, et pas seulement l'amour .

« Il n'est pas question d'amoindrir l'importance de l'amour, mais de renoncer à gommer la diversité des attitudes chrétiennes » dit encore W. Edgard qui tente de tirer des leçons de ces Psaumes imprécatoires qui nous paraissent difficiles à accepter. Quatre  leçons sont proposées :
La dimension du combat du chrétien. «  Le combat de l'Eglise, s'il est « spirituel », n'est pas abstrait pour autant. La discipline de l'Eglise n'a pas à être confondue avec la loi civile de l'ancienne Disposition, mais elle y est liée. Le NT n'envisage-t-il pas d'aller jusqu'à la séparation d'avec les faux-frères pour éviter toute souillure ? (Jn 7.1 ; 11.53-54, 57 ; Ac 8.4 ; 9.24 ; 12.1-2 ; Hé 11.35-38 ; Jude 23) ».

La colère juste. S'il est écrit que « la colère n'accomplit pas la justice de Dieu » (Jc 4.11), il y a place aussi pour la juste colère qui n'est pas rancunière et qui reflète la pensée de Dieu (Mc 3-5 ; Ac 7.51-53, 59 ; Ep 4.26).

L'amour refusé. Cela n'est pas aisé à comprendre, mais divers passages bibliques parlent de refuser, de se détourner, de s'abstenir (Mt 12.31-32 ; 1 Jn 5.16-17). « Le NT traite asse souvent de cette catégorie de personnes : les faux-frères (Ph 3.2 ; 2 Co 11.13 ), les pourceaux (Mt 7.6), les enfants de malédiction (Ac 13.46 ; 2 Pi 2.14)... Ceux-là n'entreront pas dans le Ciel. Il ne faut même pas les approcher (Tt 3.10 ; 2 Jn 1.10-11). Cette séparation n'entre pas dans le cadre de l'exercice « normal » de la discipline à l'intérieur de l'Eglise, exercice qui tend toujours à obtenir la repentance du pécheur (Ro 16.17 ; 2 Th 3.6). Il s'agit de cas tout à fait spéciaux où aimer est interdit ».

Les imprécations en tant que telles.  « S'il arrive parfois que nous devions nous abstenir de prier « pour » certaines personnes, peut-il y avoir des cas où nous devions prier « contre » quelqu'un ? » William Edgard établit un parallèle entre la prière et la prédication qui est « pour les uns odeur de vie et odeur de mort pour les autres ». Cette attitude qui ne cherche pas à plaire aux hommes (Ga 1.10 ; 1 Th 2.4) est en même temps annonciatrice d'une bonne nouvelle et d'un jugement. Pour cela, elle est tout à la fois pleine de grâce et de sévérité (Ac 18.6 ; Ga 1.8-9 ; Ap 22.18-19).

Le NT cite les Psaumes imprécatoires que nous sommes tentés d'éviter, les appliquant notamment aux incroyants obstinés (2 Th 1.8 ; Ap 6.10 ; 16.1 ; 18.6 ; 19.2).


« Qui peut aimer vraiment ? Seul, celui qui respecte la justice. Qui peut pardonner vraiment ? Seul, celui qui connaît les exigences de la loi. L'amour est non pas faible mais fort. Dieu, dans l'unité de sa nature, est à la fois celui qui accomplit des « actes de justice » et qui fait « grâce » (Ps 103.6, 8). Dans la Bible, la tolérance inconditionnelle n'a rien à voir avec l'amour dont on doit aimer ses ennemis.
En insistant sur la justice de Dieu, et aussi sur le devoir qui est le nôtre d'exprimer cette justice dans notre comportement, nous n'écartons pas le commandement d'aimer. Nous écartons seulement l'hérésie de l'amour, l'amour hérétique qui est incapable d'aider, de sauver ».


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Annexe 2.

L'interdit



Le récit que nous avons en Josué 7 est saisissant : le peuple d'Israël connaît plusieurs défaites consécutives face à ses ennemis car un de ses membres a dissimulé secrètement un objet qui aurait être dû détruit.

Les Brigadiers de la Drôme, lors du réveil de 1923-1933, ont prêché sur l'interdit. C'est un sujet délicat car il est à même de troubler fortement les personnes sensibles ; mais doit-il pour autant être évité ? Est-il juste d'accréditer l'idée que le Dieu de la Nouvelle alliance serait à ce point différent du Dieu de l'Ancienne alliance que ce qui a eu de l'importance alors n'en n'aurait plus aujourd'hui ? En d'autres termes, une situation semblable peut-elle exister aujourd'hui ? A vrai dire, je ne vois pas ce qui pourrait autoriser à répondre non.


Le récit de Josué 7 confirme un principe qu'il n'est pas sage d'oublier : si Dieu aime son peuple d'un amour particulier et lui accorde de plus excellentes promesses, il le traite aussi plus sévèrement que les autres peuples. Si un païen cache un objet interdit sous le tapis de sa tente, ce n'est pas bien mais ce n'est pas si grave. Si un membre du peuple de Dieu le fait, c'est très grave. « Lorsque le monde pèche, il agit selon sa nature. Lorsque l'Eglise pèche, elle agit contrairement à toute raison, faisant ce qui équivaut un soufflet à la face de Dieu ». Ainsi, comme le dit Paul en 1 Co 5.9-13, nous devons nous-mêmes user de plus de sévérité envers « ceux qui se nomment frères » - ce qui ne contredit pas la nécessité d'user de beaucoup d'égards envers eux, car ils sont membres de Christ (1 Co 6.1ss).

Il se peut que des interdits semblables à celui qui s'est trouvé en Israël au temps de Josué existent au sein de beaucoup de communautés chrétiennes. Ces communautés ne connaissent plus de victoire. En vain prient-elles et mettent-elles en œuvre des initiatives et des stratégies. Ce qu'il faudrait, c'est qu'elles ôtent l'interdit. Remarquons que c'était précisément l'objet de la prédication de Jean-Baptiste, de celle de Jésus et de celle des apôtres : la repentance, c'est précisément ôter ce qui irrite Dieu, ce qui fait obstacle.

 

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Annexe 3.

Quelques situations particulièrement sensibles


                                                          
Chaque situation est singulière, toutes nécessitent une grande attention. L'expérience acquise s'avérera précieuse, sans toutefois garantir qu'une résolution sera trouvée dans tous les cas. Certains domaines, certains cas de figure présentent des caractères qui peuvent se répéter, s'avérer particulièrement sensibles ou confiner au tabou. Je note ainsi :

les questions liées aux couples, à la sexualité, etc.
les liens de famille : parents-enfants, frères et sœurs dans l'église...
la question des habitudes, qui peuvent porter sur des points fort divers.
La question du pouvoir : autoritarisme, instinct de propriété... Les personnes « intouchables »...
Le rapport pasteur – conseil d'église.
Le culte, le baptême.
Certains points de doctrine liés à des présupposés non dévoilés.
Certains points de doctrine liés à... des questions de personnes (rivalité, jalousie, rejet...).

Dans de nombreuses situations, le blocage réside dans le non-dit : la cause véritable n'est pas celle qui est dévoilée.
Il est fréquent que cette cause soit liée à un présupposé hérité de la famille ou à une blessure non guérie.
Sans mise en lumière, il n'y aura pas de véritable résolution : seulement un refoulement ou une blessure supplémentaire.
L'amour, le discernement spirituel, l'autorité bienveillante peuvent permettre certaines mises en lumière progressives et salutaires.
L'usage des délais associe à la fois la grâce et l'appel à la responsabilité. Une seule rencontre suffit rarement ; le temps qui passe ne résout rien. La pédagogie des délais tend à associer l'action de l'homme et celle de Dieu.
Le pardon reçu et accordé est souvent – sinon toujours – une voie d'affranchissement.


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