Est-il possible de tout concilier ?




Il est nécessaire, pour comprendre la difficulté mais aussi les enjeux de nombreux débats qui peinent à évoluer, d'évoquer l’importante question des présupposés, ces principes qui nous habitent et à partir desquels nous examinons tout ce qui se présente à nous.


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Le théologien allemand Rudolph Bultmann a montré que tout lecteur de la Bible construit sa démarche sur trois points d'appui : le texte biblique, un certain corps de doctrines (les enseignements reçus) et un certain nombre de présupposés. Nos présupposés, ce sont les repères que nous avons au fond de nous-mêmes, hérités de nos parents, de notre milieu, de nos premières expériences, et à partir desquels nous examinons et analysons (même sans y penser) tout ce qui nous entoure. Par exemple, le matérialisme (« Je ne crois que ce que je vois ») est un présupposé, c'est à dire une clé de lecture de tout ce qui existe. Tout le monde fonctionne avec des présupposés, pas seulement les théologiens ou les penseurs.

Beaucoup de nos difficultés à nous comprendre et à nous accorder viennent du fait que nous observons des événements (ou des textes) semblables, mais à partir de présupposés différents. Ces présupposés conditionnent notre sensibilité, ordonnent nos priorités, orientent nos réactions, nos engagements.  Or, si certains de nos préssupposés sont aisément repérables, d'autres sont si profondément installés en nous, si intimément liés à notre mentalité, qu'ils sont très rarement dévoilés... Ils agissent comme en secret : c'est la sphère privée à laquelle personne n'a le droit de toucher.

 

1. Les présupposés du modernisme



Les présupposés du modernisme sont cependant facilement identifiables. Ils peuvent tenir dans ces trois termes :
humanisme : la réalité première, c’est l’homme. C’est de lui qu’on part ; c'est lui le but.
progressisme : l’homme d’aujourd’hui pense mieux que celui d’hier ;
pluralisme : il n’y a pas de vérité révélée, sinon au travers de la subjectivité de chacun.

Ces présupposés-là conditionnent toute les démarches, tous les positionnements, tous les engagements de ceux qui se réclament du modernisme. La question qui se pose est alors celle-ci : est-il possible, pour nous, d’y souscrire sans renier ce que nous croyons ? 

Or, je le redis, ces présupposés sont rarement dévoilés de manière explicite. C’est la raison pour laquelle beaucoup de fidèles ne prennent pas conscience des intentions d’un prédicateur libéral, et qu’ils l’applaudissent pour peu qu’il ait du talent ou parsème son discours de quelques belles formules chrétiennes. Les présupposés du modernisme étant, par définition, dans l'air du temps, on considère généralement qu’ils sont acceptés par tous, qu’ils vont de soi ! Malheur à qui oserait les mettre en doute.

Pour la plupart des modernistes, par exemple, le fait que l'amour de Dieu implique que tous les hommes seront sauvés est un présupposé, c'est à dire un principe qui ne peut pas être remis en question, même s'il n'est pas possible de le démontrer. Il n'est pas difficile de comprendre que ce présupposé va colorer la compréhension d'un ensemble d'autres domaines : la prédication, la discipline des sacrements, le travail pastoral, l'évangélisation, l'engagement social, etc... Sera-t-il évident de vivre des engagements communs à ces différents niveaux, sur la base d'accords sérieux, suffisants ?

 

2. Les présupposés évangéliques



A la différence du libéralisme ou du progressisme, le courant 'évangélique' considère le texte biblique comme la norme exclusive de la foi : il doit, c'est vrai, y avoir interprétation, mais c'est dans la Bible elle-même (et non dans les sciences humaines) que nous devons trouver les règles d'interprétation de la Bible ! C'est le sens de l'expression : « autorité souveraine des Ecritures ». Pour les chrétiens appartenant au courant 'évangélique', présupposés et grandes doctrines sont (ou devraient être) pratiquement équivalents. En d'autres termes, la Bible ayant le statut de parole écrite de Dieu (comme testament de son alliance), ce qu'elle dit mérite d'occuper la première place dans l'échelle de nos valeurs, la place des présupposés.

Peut-on en citer quelques uns ? Dieu – et non pas l'homme – est le commencement et le but de toutes choses, ce que la Réforme a exprimé avec le Soli Deo gloria. Par sa Parole, Dieu a créé et maintient toutes choses, de telle sorte que rien n'existe ou ne subsiste indépendamment de lui, ce qui implique sa toute-puissance. En conséquence de la Chute survenue en Eden, l'homme est séparé de Dieu, privé de sa gloire et de la vie éternelle, incapable par ses forces de plaire à Dieu et d'être sauvé. Dieu n'a pas attendu que l'homme le trouve : il s'est révélé lui-même, de manière fiable, au travers d'hommes choisis, puis en son Fils. Jésus le Christ est la Parole éternelle de Dieu ayant pris notre condition humaine pour accomplir notre rédemption. Cette rédemption est possible par l'expiation de nos péchés, accomplie à la croix. La résurrection corporelle de Jésus est le gage de notre réconciliation et de notre propre résurrection. Le salut parfait de Dieu est accordé à tous ceux qui croient, la foi étant aussi un don de Dieu. Nous attendons, selon sa promesse, le retour en gloire de Jésus-Christ comme Seigneur.

Un chrétien évangélique tient ces affirmations comme venant de Dieu lui-même : elles constituent ainsi le fondement, le contenu de sa foi et de son espérance. Sa manière de penser et d'agir est (normalement) nourrie par ces doctrines qui sont devenus ses présupposés, ses principes de vie. Pour les églises réformées évangéliques, les grandes Confessions de foi expriment, à peu de chose près, nos présupposés.
 

 

3. La foi indépendante des doctrines ?



C’est là l’importante question du rapport entre la foi et les doctrines. Nul d’entre nous ne dira que la foi se réduit à l’adhésion à un corps de doctrines. C'est bien la foi en Jésus-Christ qui fait le chrétien. Cependant, nul d’entre nous ne peut soutenir que la foi puisse être indépendante des doctrines. Est-il équivalent de croire que Jésus est réellement né d’une vierge ou qu’il est né comme tous les autres hommes ? Est-ce seulement une question de sensibilité ou de tradition ? Est-ce même une question que l’on peut passer sous silence ? Pouvons-nous dire, à la manière des fidéistes : Peu importe le sens qu’on donne aux mots ? Cette manière de faire convient peut-être aux modernistes, mais peut-elle nous convenir ? Pouvons-nous fonctionner comme cela être cohérents avec nos convictions, et garder notre capacité de témoignage ?

Le professeur Emile Doumergue, qui fut doyen de la Faculté de Théologie de Montauban, a écrit en 1931 : « Les Protestants dits modernes ont trouvé un grand et simple moyen de supprimer les conflits de doctrines, cause des autres conflits, c'est de supprimer sinon les doctrines elles-mêmes, du moins leur importance... Cette conception théologique qui sépare la foi et les croyances (c'est à dire le contenu de la foi) correspond à un système philosophique, psychologique, bien connu, le mysticisme. Le rationalisme et le mysticisme paraissent opposés. Mais en réalité ce sont deux hypertrophies du moi : moi je comprends ! Moi je sens ! Souvent, l'un conduit à l'autre. Aujourd'hui il n'est pas rare de voir les rationalistes les plus radicaux se faire les interprètes du mysticisme le plus sentimental. »

La démarche actuelle des protestants pluralistes consiste à dire : nous vous respectons tels que vous êtes, gardez vos convictions, mais travaillons ensemble, car en réalité, nous sommes tous pareils. Ce qui signifie : entrez en pluralisme, c’est tellement libérateur ! Le problème est que ce qui pour nous est du domaine des convictions (du fondement de la foi) est souvent pour eux du domaine de la ‘sensibilité’ ou des ‘croyances’, c’est à dire des choses secondes qui relèvent de la liberté de chacun.

Cependant, n'est-il pas possible de garder nos convictions et d’œuvrer ensemble ? Oui sans doute,  jusqu’à un certain point en tout cas. Au-delà de cette limite (et toute la sagesse sera de déterminer où elle se trouve), il y aura compromis. On ne peut, en effet, renier un principe et chercher à le faire valoir ensuite. On ne peut pas constater des divergences de fond et faire ensuite comme si de rien n'était. Cela n'est loyal ni envers soi-même ni envers les autres.

 

4. Peut-on tout concilier ?



Croyons-nous encore ce que nous croyons ? Un certain nombre d'évangéliques continuent à croire « les grands faits chrétiens », c'est à dire la réalité historique des événements que relate la Bible, mais ils n'osent plus les affirmer, sinon du bout des lèvres. Cela pourrait être l'étape qui précède le reniement. C'est, en tout cas, une attitude contraire à l'esprit des Réveils...

Il est vrai que l’engouement de notre temps est de tout concilier, de renoncer à choisir. Cela semble bien prometteur dans un premier temps, mais la Bible nous autorise-t-elle à croire que cela est possible ? N’y a-t-il pas des choix à faire, qui sont la condition même de la fidélité, de la croissance et de la maturité ? C’est en tout cas l’exigence des Réveils… Renoncer à choisir, n’est-ce pas trahir, parfois ? Il faut avoir le courage de le dire : affirmer un désaccord n'est pas nécessairement un manque d'amour. Aimer n'implique pas toujours acquiesser !

Historiquement, un rapprochement avec les libéraux a toujours favorisé l’influence libérale : cela est compréhensible, car pour conclure cet accord, les évangéliques ont accepté de relativiser leurs convictions. Le professeur Paul Wells fait aussi ce constat : « L’histoire du protestantisme montre que chaque fois que la minorité protestante affirme son caractère en s’alliant avec les forces du « progrès », elle perd son caractère spécifiquement chrétien pour devenir une forme d’humanisme, une religion laïcisée. » Curieusement, il est aisé de constater que les modernistes, malgré tous les doutes qui peuvent les habiter, sont  souvent plus sûrs d’eux que nous le sommes : ils assument pleinement leurs présupposés humanistes, alors que nous avons de la peine à assumer les nôtres, qui paraissent plus difficiles à accepter pour la raison humaine...

Croyons-nous encore ce que nous croyons ? Ce que nous croyons, c'est ce que nous avons le courage de dire.                                  

Charles Nicolas

Publié dans le mensuel réformé évangélique NUANCE en mars 2009